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Guerre au Liban (12 Août 2006)
Des Sorelois en première ligne pour aider les ressortissants

Joey Olivier


En deux semaines, près de 12 000 Libanais ont atterri à l'aéroport Pierre-Élliot-Trudeau, à Montréal, dont 4 800 avaient des besoins immédiats d'hébergement, de nourriture et de vêtements, dans certains cas. Six bénévoles de la Croix-Rouge de Sorel-Tracy ont été en première ligne afin d'aider ceux que la guerre a exclu de chez eux. Ils ont donné 18 jours de bénévolat durant lesquels ils travaillaient durant plus de 12 heures par jour.

Jean-Louis Bonin et Denis Tremblay étaient de passage dans les bureaux de La Voix pour rendre compte de cette expérience très enrichissante au plan humain, disent-ils.

"Certains ont quitté avec quelques valises tandis que d'autres n'avaient plus rien du tout!", a fait savoir M. Bonin qui avait comme tâche d'accueillir les ressortissants libanais. Installés à l'hôtel Hilton, quartier général de la Croix-Rouge, situé près de l'aéroport, les deux hommes ont constaté que les 10 heures de transport par bateau et les 15 heures en avion avaient complètement épuisé les victimes de la guerre. "Certains dormaient sur des chaises et on voyait le désarroi des gens qui avaient tout laissé derrière eux", a expliqué M. Tremblay. Transport, réconfort, don de soi, les bénévoles devaient s'assurer que les gens dans le besoin soient aidés. Dans certains cas, ils ont dû composer avec l'inévitable tristesse d'une guerre qui fait des ravages humains. "J'ai rencontré et aidé une dame en larmes, avec ses enfants, qui venaient d'apprendre que son mari venait d'être tué à Beyrouth", a décrit M. Tremblay, responsable du transport lors de l'opération.

Malgré l'incertitude d'un avenir à reconstruire, de la peine et du bouleversement, les ressortissants ont été d'une force de caractère remarquable. "On pouvait s'attendre, explique M. Bonin, à de la colère ou de l'impatience, mais non! Les gens ont été très sereins dans cette épreuve malgré l'attente parfois longue." Plus de 80 bénévoles par jour étaient à l'œuvre pour la Croix-Rouge en plus des autres provenant de d'autres organismes d'aide humanitaire.

Cette aide, dans cette période de crise, est grandement appréciée et c'est ce qui a comblé les deux bénévoles sorelois. C'est la satisfaction de voir la gratitude dans les yeux d'une personne qui a motivé les deux hommes. "Les émotions de bonheur que j'ai ressenties en les aidant, c'est unique. On se sent utile et on le voit dans leurs yeux", a conclu Jean-Louis Bonin. "Si c'était à recommencer, je le ferais sans hésiter!" a conclu, quant à lui, Denis Tremblay.

La Croix-Rouge de Sorel-Tracy compte 16 intervenants bénévoles qui sont formés en secourisme général, en services aux sinistrés ainsi qu'en ouverture d'un centre d'hébergement d'urgence en cas de crise. Le service est de garde 24 heures sur 24, et ce, 365 jours par année. Les gens qui désirent adhérer à l'organisme peuvent communiquer avec Diane Roy au 450.730.5676.

De la gauche, Élie Diab, Denis Tremblay, Hervé Curate,
Karen Hills, Jean-Louis Bonin et Dave Hills


Liban Cartographie Hachette Tourisme

   
 

 

Trois jours auprès des évacués du Liban

(Une expérience comme bénévole de la Croix-Rouge)

Jeudi, le 27 juillet, je reçois un appel de Jocelyn Sévigny, mon chef d'équipe qui me signale qu'ils manquent de bénévoles à Dorval pour recevoir et s'occuper des évacués du Liban; tout de suite, je sens monter en moi une vague enivrante d'excitation; ma conjointe a instantanément saisi dans quel état émotionnel j'étais et s'est montrée très réceptive à l'idée que je parte 3 jours à Dorval. Alors, 5 minutes plus tard, mon chef d'équipe savait que je serais de l'expérience.

Il faut signaler que je suis membre de l'équipe d'intervention de la Croix-Rouge à Sorel depuis 2 ans; déjà alors, j'ai été amené à intervenir pour aider des sinistrés lors d'incendies; de plus le printemps dernier, j'avais participé à une formation super élaborée sur la mise en place d'un centre d'accueil et d'hébergement en cas de sinistre majeur. Et pour qui se souvient du fameux verglas de 1998, j'y ai oeuvré dans les centres d'hébergement pendant plusieurs jours. Donc, je ne m'en allais pas vers un inconnu inquiétant.

Vendredi le 28 juillet, me voilà donc, à 9 heures du matin, en compagnie de Denis Tremblay, un membre actif comme moi de la section locale de la Croix-Rouge de Sorel, arpentant les corridors de l'Hôtel Hilton à Dorval, à la recherche du Salon d'Urfé, lieu où se rapportent les bénévoles affectés à "l'Opération Liban". On est prêt: dossard sur le dos, enthousiasme au coeur, sourire sur la frimousse. On croise un membre de la Croix-Rouge facilement reconnaissable à son dossard rouge, marqué de la croix blanche. C'est à la fois un pur inconnu et un frère de coeur; Il a bon pas et bon oeil, il est inspirant et nous oriente vers le salon. Nous y sommes bien accueillis, surtout attendus comme des sauveurs; déjà, le préposé repère notre inscription dans son portable. Notre quart de travail est de 9 heures à 15 heures; régulièrement il faut venir se rapporter au local, les coupons pour les repas y sont disponibles et il y a de quoi se sustenter. Il verra à ce que nous ayons une chambre pour la nuit. Puis il colle nos noms sur le babillard des assignations en nous disant que nous sommes attendus le plus tôt possible au "transport"; Patrick Boucher est appelé par walkie-talkie et est averti que deux joyeux lurons descendent se mettre à son service sur le quai des autobus en-bas.

Et vlan ! nous sommes sur le quai parmi une nuée de personnes qui grouille dans toutes les directions; on y renoue avec Patrick, le frère de coeur de tantôt, notre superviseur pour la journée; ses instructions sont: "Votre tâche est d'accompagner vers un hôtel de la région les Libanais, ressortissants canadiens, qui viennent tout juste de s'enregistrer dans la salle d'à côté. Vous montez dans l'autobus et vous veillez à se qu'ils se rendent au bon hôtel". C'est plutôt mince comme trousse d'informations et la roue tourne déjà; mon copain Denis monte dans un autobus déjà plein de papas, de mamans, de marmots et aussi d'énormes, de moyennes et petites valises; direction, centre-ville. Avec les portes qui se ferment, le voilà déjà avalé par l'autobus; à quel moment le reverrai-je au cours de la journée ? Pas le temps de trouver la réponse car c'est à mon tour, l'autobus pour Laval est sur le quai.

Je vais annoncer son départ dans la grande salle; c'est noir de monde; j'y vois au service de tous ces Libanais à la mine fatiguée, des gens portant le dossard du CLSC, d'autres celui de la Sécurité Civile et évidemment en très grand nombre, celui de la Croix-Rouge. Un certain nombre de familles me suivent dans l'autobus où je vérifie sur leur bon de commande leur hôtel de destination. Je garde de profondes sensations de ce premier tour de navette. Malgré la barrière due à la langue, je me sentais en mission pour supporter ces gens qui en avaient sans doute ras le bol de tout le trimbalage qu'ils avaient fait depuis leur départ de leur domicile; dans l'autobus planait une atmosphère dense, à la fois d'épuisement, presque de torpeur, d'appréhension, mais aussi de contentement d'être au Canada. Et il y avait tous ces yeux encore capables de résister au sommeil qui traduisaient une confiante docilité envers moi, leur bénévole chargé de les rendre à bon port. Et ce fut fait. Je pensais les remettre à d'autres bénévoles à l'intérieur du Hilton à Laval, mais non, j'étais seul; pendant que tout se déroulait bien au pupitre (les préposés étant déjà drillés à l"opération" depuis quelques jours), j'ai été assailli par questions sur questions; sincèrement mon score de bonnes réponses a été mince car j'étais dans l'inconnu autant qu'eux; j'y pris note sur note et malgré tout des liens très chaleureux ont commencé à se tisser; je me sentais capable de leur communiquer une intense empathie. Des gens déjà sur place voulaient revenir avec moi; quand nous nous sommes présentés à l'extérieur, l'autobus avait mystérieusement disparu; donc ce fut mon premier petit pépin dans un engrenage qui en connaîtra d'autres, car , disons-le à ce moment-ci, cette "Opération Liban" comme on l'appelait, ce n'était pas une mince affaire. Finalement après quelques coups de téléphone et 2 heures d'attente où j'ai pu écouter de tristes histoires difficiles à raconter, on a été ramenés dans au centre d'opérations par la navette suivante.

Il y avait 4 circuits différents pour relier les quelques 20 hôtels où nous conduisions les évacués; je les ai faits plusieurs fois au cours de la journée, car j'ai pris une petite demi-heure pour dîner vitement et j'ai prolongé mon quart de travail jusqu'à 18 heures dépassé. Et l'information sur toute cette vaste opération, si réduite au début de la journée, devenait de plus en plus considérable en moi au fur et à mesure que tous mes sens en alerte captaient du nouveau dans chaque petite expérience que je partageais avec les Libanais, et avec les bénévoles de toutes les organisations présentes. A l'heure du souper où j'ai enfin retrouvé mon copain Denis, je connaissais déjà pas mal la "poutine" concernant le transport et surtout j'étais comme gavé de la chaleureuse fraternité qui nous relie, nous les bénévoles de la Croix-Rouge.

Mais nécessité oblige, notre journée de service allait se prolonger tard dans la veillée; en effet un avion de nouveaux évacués venait de se déposer à l'aéroport et tous les effectifs étaient requis pour les accueillir, les inscrire et les conduire aux hôtels. Déjà des bénévoles nous arrivaient avec ces nouveaux bénéficiaires. Denis et moi avons été soudainement affectés à l'enregistrement et avons laissé notre place au transport à d'autres bénévoles; à cause de notre expérience à bien remplir formules d'inscription, d'analyse des besoins, de bons de commande, etc., les superviseurs en haut avaient finalement forcé la main à notre bon Patrick pour qu'il accepte de nous laisser partir.

Avec l'arrivée des 3 autobus en provenance de l'aéroport, la grande salle s'est bientôt remplie; on a groupé au centre de la salle, les chefs de famille qui avaient déjà à la main un numéro (comme pour passer au caissier) et on a invité les autres à s'asseoir autour de la salle. Nous étions 8 bénévoles assis derrière une longue rangée de tables garnies de paquets de différentes formules vierges, de crayons, etc; et le long du mur derrière nous, on avait tout notre "stock " de réserve dans des boîtes. Notre superviseur avait l'espace pour se promener dans notre dos un peu comme un "coach" au hockey.

On consacrait pas moins de 15 minutes avec chaque personne pour compléter cette phase l'accueil et d'inscription. Pour être certain de ne pas faire de faute dans la transcription des noms libanais, on le faisait à partir des passeports; certaines familles comptaient jusqu'à 7 enfants. Pour moi, ce fut une expérience extraordinaire, surtout à cause du contact humain personnalisé que j'ai pu avoir avec ces gens; c'est comme si je replongeais dans mon passé de travailleur social. Vous qui avez suivi les événements à la télévision, vous en êtes restés à la globalité; pour nous, sur le terrain, la détresse, comme un livre grand ouvert, était plus que "parlante" et notre réconfort l'était tout autant, car j'ai entendu plusieurs fois: "Canada is the top". Et les merci fusaient ici et là à en faire bourdonner les oreilles. J'en était très fier et très ravivé au point de ne plus sentir de fatigue jusqu'à 22 heures dans la soirée. Quand on a pu enfin trouver une chambre, j'ai pris une bonne douche et je me suis couché en pensant dormir, mais vous devinez bien, que chargé émotionnellement comme je l'étais, j'ai longtemps ressassé ma journée dans mon coeur.

Le 29, nous voilà, Denis et moi, sur le piton à 6 heures. Après un copieux déjeuner, on monte se rapporter. Surprise ! Aujourd'hui on est tous les deux affectés à l'équipe volante. "Que fait-elle ?" "Le superviseur va bientôt venir vous chercher et tout vous expliquer". L'attente commence; après 30 minutes Denis part avec deux autres(équipe # 1); en regardant par la fenêtre, je le vois au volant d'une petite vanne de la Croix-Rouge; donc voilà, l'explication du terme "volante". Il fut le seul de nous deux à voler ainsi, car après une attente longue d'une heure et demie et par trop souffrante tellement la fébrilité s'était emparé de moi et de mes deux consoeurs (équipe # 2), on nous redirige vers la grande salle où il y a un besoin urgent pour analyser les besoins et donner des bons de commande. Deux avions venaient d'atterrir. Et ce fut mon boulot pour toute la journée; je n'ai pas eu de regret, car maintes fois encore, j'ai vu que mon approche empathique a allumé de multiples bonheurs dans des coeurs lourdement compressés par la douleur et l'inquiétude. J'ai pu constater qu'il est bien vrai que les yeux sont les fenêtres de l'âme, en voyant la luminosité soudaine rayonner où avant s'était installée une terne lassitude. Et l'organisation baignait dans l'huile; on avait recruté des bénévoles de circonstance qui parlaient arabe, cela facilitait beaucoup les choses. Toute la matinée, dans la grande salle, les enfants étaient comme dans une fourmilière; en effet, les gens de Jeunesse au Soleil les occupaient à faire du bricolage pendant que les parents s'inscrivaient.

Mon copain Denis m' a rejoint après le dîner; son expérience volante avait vite battu de l'aile faute de problèmes à régler dans les hôtels avoisinants. Vers 16 heures, il y eu une grande accalmie ; toutes les personnes avaient rejoint leur hôtel. Alors la conciergerie a été appelée sur les lieux pour un grand nettoyage; le plancher était jonché de papiers, de cartons, de craies, etc. Pendant une heure ce fut un branlement de combat auquel j'ai participé avec Denis. Tout s'est fait dans la bonne humeur; je me rappelais un vieux dicton : "Il faut laver la vaisselle si on veut manger dedans". Le prochain avion étant attendu vers les 21 heures, on a pris le temps de siroter une bonne bière et de goûter à un bon souper. Vers les 20 heures, je me suis retrouvé derrière la grande table où on a eu un débreffage. Plus tard, quand je suis allé me rapporter pour dire que j'allais me coucher, un nouveau groupe d'une vingtaine de bénévoles était en train de recevoir un entraînement sur la façon de remplir les formules; donc, ils seraient en poste pour l'avion qui arriverait vers les 2 heures dans la nuit . Je pouvais donc tomber dans les bras de Morphée jusqu'à 6 heures le lendemain matin.

Le 30 au matin, Denis et moi, avons été affectés au transport comme au début; notre bon Patrick souriait de ses belles dents, car il retrouvait ses deux Sorelois. De plus nous attendions pour la journée 4 autres Sorelois. A notre grande joie, Karen Hill, Dave Hill et Hervé Curate furent aussi de l' équipe du transport dès leur arrivée; ils n'ont pas mis de temps avant de s'intégrer, soit en manipulant des valises, soit en accompagnant les gens dans les navettes. Et pendant ce temps, Elie Diab, un bénévole Libanais, consacrait toute sa bonhomie à recevoir ses compatriotes dans la grande salle quand les autobus nous les amenaient directement de l'aéroport; je l'ai croisé à quelques reprises; il avait le sourire radieux et tenait fermement un cornet amplificateur à la main quand il communiquait de l'information en arabe à ses compatriotes. Avant notre départ pour Sorel ce soir-là, nous avons immortalisé notre participation à cette oeuvre humanitaire en prenant une belle photo de nous six, revêtus de notre dossard rouge.

Et plus tard, dans le calme de ma demeure, j'ai évalué mon expérience sous l'éclairage des 7 principes fondamentaux de la Croix-Rouge. Sincèrement, j'ai trouvé les avoir tous mis en pratique, même celui de la plus complète "neutralité"; faut dire cependant, qu'en faisant de l'écoute active, j'ai maintes fois tourné ma langue 7 fois avant de réagir aux récits malheureux que j'ai entendus pendant trois jours. Et un grand merci à tous nos concitoyens canadiens pour leur ouverture d'esprit, pour leur appui donné à la Croix-Rouge canadienne. Je suis certain de traduire ainsi la pensée de la plupart des Libanais que j'ai rencontrés dans ce qui passera maintenant dans l'histoire comme "L'Opération Liban"

fait le 4 août 2006 à Sorel

Jean-Louis Bonin