HISTORIQUE DE CE LIVRE

Le livre « Souvenirs et Légendes » fut écrit par Elzéar Bonin, fils de Clément Bonin, (mon arrière grand-père) et frère cadet de Jean-Baptiste, (mon grand-père).

Il a écrit ce livre en 1929, sur une dactylo à ruban (avec choix de noir ou rouge). Il comprend 482 pages et a une dimension de 5 pouces par 8 pouces et la reliure fut faite de façon artisanale.

Une seule copie de ce livre existe et fut remise par ma grand-mère Anastasie Fafard à ma cousine, Yvette (Bonin) Turcotte, lorsqu’Yvette était très jeune, avec la promesse d’en prendre bien soin.

Yvette, connaissant mon intérêt pour la recherche d’information sur la vie des grands-parents, quand ils habitaient sur la ferme de Saint-Majorique, me proposa d’en faire la lecture et, si possible, d’en faire la copie pour distribution aux membres de la famille qui désireraient en faire la lecture.

J’ai donc décidé de copier ce livre en quatre parties afin d’en faciliter l’accès via l’internet et de publier le tout sur ma page web. Cette copie fut effectuée le plus intégralement possible, afin de lui conserver toutes les saveurs qu’a voulu nous communiquer l’auteur, Elzéar Bonin.

Je vous souhaite d’avoir autant de plaisir à le lire que moi j’en ai eu à faire copie de son oeuvre.

Gérard Bonin

P.S. Sincères remerciements à mon frère, Jean-Louis, qui m'a aidé pour la revision du texte.

Elzéar Bonin, ptre

Séminaire de Nicolet, Que

ce 19 juin 1929

SOUVENIRS ET LÉGENDES

PRÉFACE

(par Émile Pellerin)

Avec 42 neveux et nièces (51 en janvier 1934), avides de récits intéressants, c’est assez pour tenter la plume d’un oncle qui, dans son cœur de prêtre, veut les faire communier aux joies comme aux deuils de sa vie.

« Souvenirs et légendes de ma paroisse » renferment plus qu’un résumé de la vie d’un enfant à son village natal, c’est la mise en lumière de ces mille et un petits faits qui réflètent, dans leur simplicité, le rôle éducateur de la vie de famille. Les réflexions qui accompagnent les faits sont autant de leçons que neveux et nièces voudront bien méditer.

Le style simple des récits, les expressions du terroir, voire même les moindres détails de circonstances, de lieux ou de personnes, sont autant de preuves qu’ils ont été pris sur le vif; c’est ce qui en fait le charme.

La morale qui détermine chacun des chapitres offre au cœur de l’enfant un aliment substantiel pour maintenir ses forces dans le sentier inégal de la vie.

Ces souvenirs et légendes nous remettent en mémoire tout un monde de souvenirs que le voile du passé dérobe à nos yeux. Les jeteux de sorts sont disparus de nos campagnes, les gypsés ne dressent plus leurs tentes sur les bords de la rivière Noire, les contes de « pépére » allaient perdre leur captivant intérêt quand, cher confrère, tu les as enchâssés dans un écrin familial.

Si tous les neveux et nièces avaient un tel oncle, les traditions de famille ne s’effaceraient pas si vite de la mémoire des générations qui se succèdent.

N’y a-t-il pas jusqu’aux premières amours qui nous enseignent que l’homme est fait pour aimer, qu’il aime d’abord les choses de la terre, mais que la bonne formation le conduit à l’amour des choses plus élevées, à l’amour de Dieu des grands et des petits.

Puissent ces pages écrites d’une main si sympathique aux jeunes, aller remuer l’âme de la génération qui pousse pour leur dire que si « mon oncle » incarnait la gaîté, c’est qu’après s’être engagé dans la voie sainte du sacerdoce, on ne puisse pas dire de lui qu’il fut un saint triste ni un triste saint…….

J.E. Pellerin, I.E.,

Nicolet. 4 Mai, 1929.

DÉDICACE

Ce recueil de « Souvenirs et Légendes » est dédié aux quarante-deux petits neveux et nièces et à tous ceux qui vont suivre. Ce sera, je crois, une autre marque d’affection que j’ai pour vous, chers enfants, et je vous assure que ce travail m’est doux et agréable.

Passer mes heures de loisir à recueillir, en autant que la mémoire s’y montre fidèle et docile, tous ses souvenirs d’enfance, est un joli passe-temps puisqu’il me laisse sous la douce impression que je vous ferai quelque plaisir et que j’en puiserai moi-même à vous dire mes bons coups d’autrefois.

Sans doute, il y a d’autre chose que des bons coups, si je me rappelle tout, ce n’est pas pour vous inviter à suivre mon exemple, mais pour vous donner des leçons de prudence et de sagesse. Quand on est tout petit, on agit souvent sans réflexion ; je fus autrefois ce que vous êtes aujourd’hui.

Acceptez donc comme une hommage de ma grande affection pour tous et chacun cette jolie cueillette des souvenirs de ma jeunesse.

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AVANT-PROPOS

Le principal but que je me propose en écrivant à la hâte ces lignes, vous le trouverez dans la Dédicace, c’est de faire plaisir et de rendre hommage à la belle petite famille de neveux et de nièces qui pousse si drue et si féconde en beauté, en vaillance, en activité et en vertu morale.

Ce but en renferme d’autres : celui de passer d’agréables moments à recueillir ces souvenirs, celui de rendre nos réunions plus intéressantes et plus joyeuses, celui de ne pas laisser mourir dans les oubliettes tant de beaux exploits……

Les lecteurs chercheront en vain dans ce recueil de décousus un ordre à suivre, de la littérature, de la poésie, de la prose, des fleurs de rhétorique, de la science, de l’histoire, le bel esthétique ; ils perdront leur temps ; ils n’y trouveront rien de tout cela, mais un peu de tout dans un mélange qu’on ne démêle pas du premier coup. Qu’ils se contentent simplement de prendre chapitre par chapitre et de ne savourer que le fait lui-même !

On me pardonnera aussi bien facilement toutes les erreurs et fautes de typographe.

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LA VIEILLE MAISON

(Ses plaisirs)

Avec son air mystique et bon,

Portant sur ses épaules

Les verts cheveux des saules,

Rêve notre Vieille Maison…….

En parlant d’abord de la Vieille Maison, ce sera pour nous, notre manière de saluer cette vieille relique, enrichie de tant de souvenirs………

La Vieille Maison était sise dans la « P’tite-Rue », à l’ombre de deux saules géants, loin de tout bruit et des dangers. Elle n‘était pas très grande ; mais que nous y étions heureux, les huit enfants, le père et la mère ! Ce n’était pas non plus un château : quatre murs et son pignon blanchis, une « allonge » portant le nom de cuisine, l’été, et celui de « boutique », l’hiver ; de plus, sa galerie aux planches pliantes. Dans cette humble demeure, nous étions riches, de cette richesse d’une vie vraiment familiale.

Rien ne manquait à nos amusements. En hiver, une patinoire, une glissoire, des ronds de course sur la neige ; en été, la cour servait de terrain de balle au champ, un jeu de croquet ; et tout cela servant aussi d’ornements à la Maison, en lui donnant un cachet de vie et de gaîté. Aussi, plusieurs petits amis, des amis choisis, se mêlaient à nos jeux, et rarement il y avait querelle. Du côté est de la Maison, quatre pommiers, dont deux étaient fructueux, et quelques cerisiers, à l’aide des vieux saules, se chargeaient de la partie poétique.

La « boutique », en hiver, devenait pour nous un lieu de vrai plaisir : on y jouait à la cachette au milieu des tas de châssis et de portes, nouvellement finis en beau bois ; que ça sentait bon ! Les « ripes » prirent souvent notre défense quand nous jouions à la cachette. Et que dire des autres jeux : anguille brûlée, colin-maillard, le « sboy », la gamelle, la « tag » barrée ou non, etc… Rien de plus certain, il ne manquait rien à nos jeux vraiment innocents, et utiles à notre développement moral et physique. Et cela, toujours sous l’œil vigilant et maternel de notre bonne maman.

Le mobilier de la maison, quoique très modeste, était plus que suffisant à tous nos besoins. Trois appartements en bas, quatre, en haut, y compris le grenier, la chambre à tout mettre. Outre les lits ordinaires, on remarquait le vieux ber, que nous aimons encore à saluer, la petite couchette en bois, pour celui ou celle qui avait perdu le privilège du ber, après le passage des traditionnels sauvages ; et n’oublions pas le sofa, pouvant loger toute une famille. La plus grande injure qu’on lui fit, ce fut évidemment de l’envoyer à la guillotine, après tant de services rendus…à la patrie, après nous avoir fourni matière à tant de beaux rêves.

Dans nos veillées de famille, la gaîté régnait toujours : jeux, histoires, contes, chansons, cantiques, tout y passait. Nous savions y mettre de l’entraînement et de la variété. Le vieux poêle, pour ne nommer que ce pétillard ornement, pourrait, s’il pouvait parler par la bouche de ses deux ponts, nous en dire bien long : dans la crépitation de ses bûches embrassées, il pourrait nous dire bien des histoires, des contes, des peurs, qu’il a entendus plusieurs fois.

Nous raconterons plus loin le conte de papa, qu’il aimait à nous dire, surtout quand il voulait avoir la paix dans la maison.

--« Écoutez, je vais vous conter le « P’tit Ch’val Vert ». Et nous nous écrasions autour de lui, pendant qu’il allumait sa pipe au moyen d’un tison rouge ou d’une baguette de cèdre.

Quand nous étions trop vivants, nous attrapions des « chiques » : la chose se souffrait assez facilement. Mais lorsque quelque moqueur venait nous dire ensuite : « Montre donc ta chique », c’était la guerre qui s’allumait. Oh! que de fois j’ai entendu moi-même ce fâcheux refrain : « Montre donc ta chique » ! La petite sœur Rosa avait un tour à elle pour nous enflammer à la colère. Mais aussitôt en colère, aussitôt on reprenait notre bonne humeur pour nous remettre à d’autres jeux.

--« Bon, assez joué, c’est le temps des devoirs ». Tous nous obéissions à cet appel de maman, car nous avions tous à cœur de conserver le premier rang de la classe. C’est alors que l’on voyait la grande table s’entourer de savants de toutes catégories. Il n’y avait plus de place pour ceux qui n’allaient pas à l’école. Et pendant plus d’une demi-heure, l’on entendait un train de récitations, à voix hautes, à voix basses, avec des tons tantôt justes, tantôt faux ou dissonants.

--« Maman, je sais ma leçon ». – « Viens la réciter ». Je vous prie de me croire qu’il fallait la savoir, pour ne pas retourner à la table et tout recommencer.

Quand ce récitatif monotone était terminé, on mettait la table, c’était le souper. Après le bénédicité, il fallait manger et ne parler que pour le nécessaire. Chose qui ne s’observe pas aussi facilement dans les nombreuses familles, assez souvent.

Le soir, lorsque nous étions tous réunis, nous faisions la grande prière devant l’image de la Sainte Famille. Nous y avons rarement manqué. C’est là, nous le comprîmes mieux, plus tard, que nous puisions la force et l’amour de Dieu, car le divin Maître priait avec nous.

Cette piété des enfants fut puisée au sein même de la famille sur l’exemple de nos parents. Aussi, lorsque les jours d’épreuves frappaient chez nous, nous ne laissions entendre aucune plainte contre la Providence. Nous entendions plutôt des paroles de résignation tomber des lèvres de notre père et de notre mère. Jamais nous ne pourrons remercier assez le Bon Dieu de nous avoir donné de si bons parents.

Si aujourd’hui les familles nouvelles tiennent à l’honneur et sont fortes dans l’épreuve ; si elles ont l’amour de l’église et de ses devoirs d’état, elles le doivent à leurs bons parents après Dieu. Jamais donc nous ne ferons assez pour ceux qui ont tant peiné et tant travaillé pour nous.

LA VIEILLE MAISON

(Ses Deuils)

Mais les choses comme les êtres,

Subissent des maux inconnus,

La Maison vit souffrir ses Maîtres,

Et les jours sombres sont venus….

Si la Maison eut ses joies et ses plaisirs, elle eut aussi ses chagrins et ses deuils. Bien des fois la maladie vint nous éprouver durement. Mais quand la porte ouvrait larges ses bras pour y laisser sortir un cadavre, nous sentions notre cœur se serrer dans un étau, mais, sans nous plaindre.

C’est dans de tels foyers que le Seigneur façonne à sa manière ses petits anges. Il vint s’en chercher cinq à l’âge si pur de l’innocence : Joseph, Blandine, Rodolphe, Oscar et Cécile s’envolèrent à tour de rôle vers les voûtes célestes. Outre leur mission éternelle de chanter les louanges du Seigneur, ils reçurent une autre mission, celle de préparer les places pour ceux qui restent ici-bas.

Déjà, ils ont rempli une bonne partie de leur tâche : ils vinrent chercher leur mère de la terre. Eux, plus que nous, ont compris que maman méritait la première place auprès d’eux. Pour gagner leur noble cause, ils n’eurent qu’à présenter à la Cour Céleste les vertus et les mérites de celle qui les avait consacrés à Dieu dès le premier moment de leur existence.

Ce deuil nous fut cruel. La maison, courbée sous le poids de sa douleur, pleura pendant deux ans en fermant ses portes à ceux qui y habitaient.

La demeure devient déserte

Sous les épreuves, sous les deuils ;

Et la porte, hélas ! s’est ouverte

Pour laisser passer les cercueils.

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Et depuis ce temps.. une nouvelle génération a grandi sous le toit paternel. Le frère aîné, conscient de son amour filial, ne voulut pas briser la tradition : il fut un autre anneau à la chaîne qui nous relie aux ancêtres de France.

La nécessité avait forcé mon père à quitter le sol et à venir s’établir au village de Saint-Germain, et là y pratiquer le métier de Saint-Joseph, celui de charpentier.Dieu avait ses secrets en agissant ainsi.

Mais papa avait transmis à mon frère son amour pour le sol. Obéissant à cette puissance secrète, Jean-Baptiste ne tarda pas à prendre la charrue et à cultiver le blé qui nourrit.

Le Seigneur, qui veille aux destinées des familles nombreuses, ne tarda pas à le bénir avec toute sa postérité et à faire germer avec abondance le bon grain et dans ses champs et dans le cœur de ses enfants

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UNE PÈCHE MIRACULEUSE

Mordez, mordez à mes

hameçons……..

Nous étions quatre, cette fois, à préparer nos « affutiaux » pour la pêche : Baptiste, Wilfrid, Oscar et moi. L’aîné appareillait les bâtons et les lignes, pendant que les autres étaient à la recherche des appâts.

Dès que papa nous vit à l’œuvre :

--« Vous auriez ben dû ne pas fourrer ça dans la tête d’Oscar, nous dit-il, feignant le mécontentement. Il fera très noir et il va mouiller. ».

--« Nous ne serons pas longtemps ».

--« Qu’importe ; il faut que vous aimiez ça plus que moi pour aller vous faire manger par les maringouins. Si vous y allez, ne soyez pas longtemps. Entends-tu Baptiste ? »

--« Oui, oui ».

--« Faites attention aux bœufs ».

--« On va au trou des Quatorze ».

Et papa retourna à la maison, paraissant disputer mi-haut. Ce n’était pas une défense qu’il nous faisait, mais il aurait voulu qu’on n’emmenât pas Oscar.

Lorsque tout fut prêt, bâtons, lignes, vers, tabac et pipes, nous partîmes à travers les champs, pendant que papa, sur le coin de la galerie, nous faisait ses dernières recommandations. La fin de son discours se perdit dans le vent.

Il y avait un gros mille pour nous rendre aux « Quatorze ». Le goût de la pêche à la barbotte nous donnait des ailes. Et nous aurions pu franchir de plus longues distances encore.

A cet endroit préféré des pêcheurs, la rivière Noire faisait un angle droit. Et à quelques distances derrière nous, de longues herbes sauvages s’enlaçaient et flottaient au gré des vents. Déjà le soleil venait de sombrer dans une mer de vapeurs rougeâtres et lançait ses derniers rayons dans un cercle de feu. Bientôt ce cercle pâlit et disparut ; une légère brise en soupirant, vint annoncer le repos de la nuit.

Après avoir distribué les appâts aux différentes lignes, chacun lança sa ligne au fond des eaux et fixa la vue sur le bouchon flottant. Nous avions certainement l’air de vieux loups de mer,….

Dès que le fanal fut allumé, la gente des grenouilles s’indigna et donna ses cris d’alarme :

--« Ring, rang, rung… »

C’était un anglais, celui-la, je pense.

--« Tic, tac, to…. »

--Ca, c’est un canayen….

--« Il y a trop de ouaouarons et de grenouilles en éveil, jamais le poisson ne viendra mordre. »

En effet, les bouchons flottants n’avaient pas encore changé de place. Nous allions nous endormir, lorsqu’un oiseau du diable vint nous crier aux oreilles :

--« Hou, hou, hou…. »

Plus loin, de temps en temps nous avions entendu mugir des boeufs.

Nous étions loin de la peur….

Cependant Oscar commençait à trouver le temps un peu long.

--« Ne parlez pas en pêchant…. »

--« S’il faut garder silence, j’aime mieux m’en aller, reprit Oscar en se levant.

--« Attends-nous, ça va mordre. »

--« Ben, les maringouins me mangent ; je ne fais pas de boucane, moi, pour les envoyer. Venez-vous-en, bon…. »

--« Encore dis minutes et …. »

Tout à coup, un beuglement étouffé nous saisit et fit frémir les herbes voisines. A quelques pas derrière nous, un bœuf mugissait dans une attitude menaçante, piaffant, et dilatant ses narines. Ses yeux étincelaient dans les ténèbres.

En un bond, nous étions tous les quatre debout prêts à prendre la fuite en désordre.

--« Le bœuf va m’manger, » criait Oscar.

--«  Sautons dans la rivière, » reprit un autre, Wilfrid, je crois.

Mais Baptiste, plus sage que nous trois ensemble, donna ses ordres :

--« Toi, ne l’agace pas avec ça… Approchez-vous des arbres et gardez silence, je vais éteindre le fanal…. »

--« M’man, le bœuf va m’manger, hi ! hi !… »

--«  Tais-toi, Oscar…. »

Pendant quelques minutes nous retenions notre respiration, pendant que le taureau, n’étant plus provoqué, se calmait. Et puis, on l’entendit retourner sur ses pas.

Après ces minutes d’angoisse, qui nous parurent des heures, on entendit à une certaine distance mugit le bœuf.

--« C’est la lumière du fanal qui l’agaçait, vous voyez bien ; il n’y a plus de danger. Allons-nous-en par un autre chemin…. »

La pêche était finie pour ce soir-là. Rien de plus empressé que de plier bagage et de filer vers le village, en cachant dans les ténèbres de la nuit notre honte de retourner ainsi les mains vides.

Il nous fut défendu, bien entendu, de parler à « chez-nous » de cette histoire de bœuf. Autrement, c’était la mort à la pêche au trou des Quatorze.

Ce fut Rosa qui se montra la première à nous, cherchant le poisson que nous devions prendre. Lorsqu’elle vit la honte sur nos visages épuisés de fatigue :

--« Ils ont baisé la vieille », nous dit-elle avec son air moqueur. Nous n’avions qu’à garder le plus parfait silence.

--« On vous attendait pour la prière ; à genoux, vous raconterez votre voyage après »

Il n’est pas difficile à comprendre que le sommeil commença avec la prière. Oscar, le bébé était monté déjà, après avoir fait la « petite » prière.

Mais voilà que pendant la nuit recommença cette scène du bœuf. Oscar avait été si impressionné en présence de cet animal dangereux qu’il s’était endormi avec cette vision troublante. Or, voici que frappé de somnambule, il se lève et se met encore à crier de toutes ses forces :

--« Le bœuf, le bœuf va m’manger… »

--« Allons », dit papa, en sautant en bas de son lit ; « c'est encore à recommencer. A toutes les fois qu’ils le rendent au bout de ses forces, ils le font rêver. »

--« M’man, le bœuf, le bœuf…. »

--« Réveille-toi possédé rêveur », dit papa en le secouant rudement et en lui frappant durement dans la main droite, « Réveille-toi ».

Il n’y a pas de bœuf dans la maison. Baptiste, avez-vous rencontré des bœufs ?.

--« Hein ! oui, non, oui, nous en avons vu un près de nous à la rivière, mail il ne nous a pas courus. Il s’en est retourné de lui-même ».

--« Bougres de possédées, vous ne l’emmènerez plus à la pêche. Dormez à présent…. »

Lorsque Oscar et papa furent calmés, tout rentra dans le plus profond silence. Le lendemain, la bonne humeur régnait dans tous les coins de la maison. J’entendis encore le fameux refrain de ma petite sœur : « Ils ont baisé la vieille », mais ça ne nous fâchait plus.

A la P’tite rivièr’Noire

Jamais je n’y r’tournerai.

LE PETIT CHEVAL VERT

QUAND NOUS étions bien

sages, papa nous contait

des contes à sa façon….

Il était une fois.un homme et une femme qui vivaient seuls dans une immense forêt. Ils eurent un petit garçon qui fit leur bonheur. Un gueux vint à passer :

--« La charité pour l’amour du Bon Dieu », leur dit-il avec des pleurs dans les yeux.

--« Entrez mon bon Monsieur, vous êtes chez vous ».

Il mangea, coucha et avant de partir, il remit à leur petit enfant un petit coffre d’un grand prix, en disant :

--« Je vous donne toute ma richesse : elle vous appartient pour récompenser votre si belle hospitalité. Mais je pose une condition essentielle, si vous voulez que ce coffre vous porte bonheur : ce coffre ne sera ouvert que lorsque vous aurez vingt et un ans révolus. Pas avant, vous entendez ».

--« Il sera fait comme vous l’entendez.

Grand merci et Dieu vous bénisse…. »

A vingt et un ans, Jean ouvrit le coffre : un petit cheval vert en sortit en prenant les proportions ordinaires des petits chevaux. Une serviette blanche paraissait dans son oreille gauche.

Jean voulut voir cette serviette, et entendit le cheval lui dire :

--« A chaque fois que tu voudras prendre une décision quelconque, tu m’enlèveras cette serviette, ce qui me permettra de te parler. Aies soin de me la remettre dans la même oreille pour que je puisse marcher, et vivre. Tu partiras avec moi pour des pays inconnus dès que tes parents seront morts ».

Les parents moururent la même année et Jean se mit en route, après avoir consulté son petit cheval.

Chemin faisant, il vit une baleine engloutie dans le sable de la mer.

--« Que dois-je faire ? » dit-il à son cheval, après avoir enlevé la serviette.

--« Touche-lui avec la serviette ».

Ce que Jean fit, et la baleine, se sentant délivrée, disparut dans les profondeurs de la mer.

Plus loin, il délivre de la mort quatre géants se dévorant pour un gibier. Plus loin encore, il rendit la paix à deux corbeaux, qui se disputaient un peu de blé.

Après trois journées de marche, il vit apparaître une ville, où l’on ne voyait que des châteaux d’or, d’argent et des richesses inouïes. Il consulta son cheval :

--« Qu’ai-je à faire maintenant ? »

--« Conduis-moi dans les écuries du Roi et je te dirai le reste là ».

Ce qu’il fit.

--« Maintenant, voyage dans toute la ville sans te faire connaître et sans regarder en face la Princesse, plus belle que le soleil. Des milliers de personnes meurent chaque année pour avoir voulu regarder en face cette fille du Roi. Cette Princesse sera intriguée de ta présence dans sa ville.

« Elle voudra te voir ; n’y vas pas ; elle voudra te faire périr ; ne crains rien, elle s’offrira en mariage à toi, ne l’accepte pas. Ne fais rien sans venir me consulter. Viens me voir tous les jours, de peur que je ne meure de faim ou de chagrin…. »

Jean partit par la ville, bien résolu de faire ce que son petit cheval vert lui avait recommandé. Il apprit que la Princesse devait passer dans ses jardins, au milieu de la foule. Jean, voyant approcher la fille du Roi, se fit voir par la Princesse, mais lui tourna le dos. La Princesse fut étonnée de la beauté de cet étranger et le fit appeler à son palais, lui jurant qu’il ne mourrait pas. Jean n’y alla pas.

Le Roi en fureur ordonna d’arrêter ce prince inconnu, osant braver les ordres du Roi. Tous le voyaient ici, là, mais il disparaissait toujours comme par enchantement.

Il arriva un jour que la Princesse perdit son anneau d’or dans la mer. Le Roi, sachant que la moitié de ses richesses étaient attachée à cet anneau, promit en mariage sa fille et la moitié de son royaume à celui qui lui rapporterait ce trésor.

Tous les princes de la terre cherchèrent mais en vain l’anneau royal.

Jean consulta son cheval :

--« Te souviens-tu de la baleine que tu as sauvée de la mort ? Appelle-la à toi et donne-lui tes ordres. Mais ne te livre pas au Roi. Continue ta vie d’inconnu dans le royaume ».

Jean fit tout cela. La baleine lui apporta l’anneau, qu’il remit au Roi, et comme le Roi ordonnait de fermer les portes de son palais, Jean disparut dans la foule des princes. Le Roi devient furieux….

Il prit un caprice à la Princesse : elle voulut, en ce temps, faire transporter son plus beau palais en un endroit plus tranquille. Mais personne ne pouvait transporter ce palais sans rien déranger à l’intérieur.

Jean, sur l’ordre de son cheval, fit apparaître ses quatre géants, auxquels il avait sauvé la vie, et fit faire tous les travaux selon les caprices de la Princesse.

Le Roi n’en pouvait plus de surprises, il craignait de plus en plus cet étrange personnage, il voulait à tout prix l’éloigner de son royaume. Mais plus il le redoutait et le poursuivait, plus Jean donnait des preuves de sa puissance.

Le Roi tomba malade et mourut. Sa fille, connaissant la cause de sa mort, ordonna de faire venir tous les devins de son royaume, qui furent unanimes à dire que la vie pouvait lui être rendue. Mais les moyens étaient inconnus.

--« Celui qui rendra la vie à mon père, aura la moitié du royaume ».

-- Jean consulta son cheval :

--« Appelle ici le premier des corbeaux que tu as soulagés ».

Jean le fit et le corbeau, connaissant ses désirs, disparut aussitôt et revint, portant une petite bouteille d’eau de vie. Il en fit prendre au Roi qui revint à la santé.

Cependant, Jean était de plus en plus épris de la Princesse, du royaume et de la gloire. Il perdit la tête et oublia de faire une visite à son cheval, qu’il trouva mort le lendemain. Il devint triste à mort.

La petite serviette devenait impuissante par le fait même.

Jean se présenta chez le Roi et lui dit :

--« Je suis le prince intriguant et inconnu que vous cherchez. Vous avez promis la main de votre fille et la moitié de votre royaume à celui qui vous remettrait l’anneau de votre fille. Accomplissez votre promesse ou votre fille mourra et vous perdrez cet anneau ; de plus on vous enlèvera la moitié de votre royaume ».

Il dit ensuite à la Princesse :

--« Permettez que je vous regarde, puisque vous m’appartenez ».

Elle refusa en disant :

--« Si vous me regardez, vous mourrez ».

--« Soit », lui dit Jean. « Écoutez : vous avez promis la moitié du royaume à celui qui donnerait la vie au Roi. Accomplissez votre promesse ».

Le lendemain, on apprit qu’un corbeau avait apporté un liquide noir au château et que le Roi était mort. On apprit en même temps que quatre géants, à la tête de plusieurs milliers de soldats, avaient dévasté la moitié du royaume et qu’ils ordonnaient à la Princesse de se rendre ou de mourir.

La Princesse comprit que les ordres de Jean s’accomplissaient à la lettre et qu’il fallait mieux obéir. Elle fit venir Jean et lui dit de la regarder sans crainte de mourir, à condition qu’il ne la fît pas mourir elle-même.

Il lui révéla les secrets de son cœur et les secrets de son petit cheval vert.

Jean parut devant la cour royale, et tous les princes jaloux moururent en le regardant. Il devenait le plus puissant des monarques du temps, après avoir accepté la main de la princesse……….

MON MOINE

« Il dort…. »

Les petites filles jouaient, cette fois aux « petites mamans ». Les deux grandes portes de la grange étaient ouvertes et l’on avait préparé la grande salle dans la « batterie ». Madame Rosa avait invité plusieurs petites dames de son âge et chacune était arrivée avec une jolie poupée.

Madame Bertha n’y était pas, ce jour, car une telle avait osé parler contre elle, ce qui explique son absence. Parmi les invitées, on remarquait Mme Manda et Mme Rose-Alma.

Mon petit frère et moi nous suivions cette scène avec le plus grand intérêt. Réellement, nous étions à nous demander pourquoi le Seigneur ne nous avait pas changés de sexe, du moins pour la circonstance. De temps en temps, leurs yeux semblaient nous dire : « Allez-vous-en donc jouer avec vos semblables ». Il y avait beaucoup d’activité dans cette salle improvisée : les unes habillaient en neuf leurs petites poupées ; d’autres les lavaient ; quelques-unes leur faisaient essayer leurs premiers pas. Et c’était toutes sortes de réflexions naïves qui naissaient sur les lèvres de ces petites mamans d’un jour.

Or, voilà - - je ne sais ce qui se passa en moi - - que tout à coup j’en trouvai une plus belle que les autres. Aveuglé par cette première poussée de la nature, je m’approchai lentement, bien lentement, et quand l’occasion se présenta, je lui déposai un baiser sur la joue….

Elle prit bien la chose, moi aussi.

Wilfrid, guettant à quelques pas de là se mit à se frapper dans les mains en disant :

--« Je vais le dire à m’man ».

Me voilà bien pris. Si maman apprenait la chose, j’irais en pénitence. Je me dirigeai vers mon frère et lui dis :

--« Écoute un peu, si tu ne veux pas le dire à maman, je vais te donner mon moine ». Et je sortis de ma poche un moine d’une grande beauté et qui « dormait » si bien et si longtemps en chantant…

--«  Je ne lui dirai pas, donne-moi ton moine. Avec la corde ?… »

Wilfrid s’élança aussitôt vers la maison pour montrer à maman le bon marché qu’il venait de faire.

--«  S’il allait parler… ! »

--«  Maman, Elzéar ne l’a pas embrassée et il m’a donné son moine »

Maman comprit et se mit à rire, en me voyant avec mon air bête.

Du coup, j’avais perdu et mon moine et mon secret.

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LE VIEUX FUSIL

« Présentez Armes… »

« Gauche, Droite. Gauche, Droite……. »

« Présentez Armes ….Halte ».

Tels étaient les commandements que je venais de me donner à moi-même, fier de me croire soldat.

Muni d’un vieux fusil, qui ne conservait que le talon et le canon, je freinais d’être conscrit et je devais partir pour le feu au premier appel de mon général. En attendant ces jours heureux, je faisais « de la milice » et je bravais tous les curieux que je rencontrais sur mon passage.

Vous racontez les exploits de mon vieux fusil, je ne le puis. Avait-il servi aux braves de « 37 »? Remontait-il aux campagnes illustres de Napoléon ou à l’échec de l’armée américaine en présence de Salaberry ? Je l’ignore.

Ce que je sais bien c’est que ce bon compagnon de mon enfance gardait encore une vertu cachée qui m’enflammait et m’électrisait à toutes les fois que je le prenais.

On s’en servait pour toutes sortes de besognes et jamais il ne s’y refusait.

Un bon jour, ma jeune sœur Marie paraissait s’intéresser d’avantage à mes exercices militaires, mais elle se tenait à distance, craignant toujours cet indomptable faucheur.

Je m’en aperçus et je guettai ma chance pour lui donner une dernière leçon. Et aussitôt je donnai mes ordres :

--« Attention…Portez armes…En avant, marche…. Doublez la marche… Fixez la baillonnette…. »

Et je m’élançai vers ma sœur, qui partit en criant de toutes ses forces. En un rien de temps nous fîmes deux fois le tour de la cour, suivis de « Tifin » et du chat jaune, qui ne comprenaient rien à notre course effrénée.

Jusque là, je n’avais pu rejoindre ma victime, tant la peur lui donnait des ailes. Mais, tout à coup, entraîné par un élan irrésistible et mu par la vertu cachée de mon instrument fatal, j’étais sur mon « ennemi », et j’étais sur le point de l’enfiler dans le canon de mon fusil, lorsque ma sœur fit un bond de côté pour éviter un grand trou de boue infecte.

Vraiment, je n’eus pas le temps de faire le même bond et j’allai m’étendre de tout mon long dans cette eau puante.

La guerre était finie « ipso facto ». L’ennemi était vainqueur et je subissais la plus grande honte de ma vie : il me fallut passer au milieu des ennemis, joyeux de ma défaite, et passer aux « fourches Caudines ».

J’avouai ma défaite. Et … je ne repris plus jamais mon vieux fusil. Quand ma sœur me le rappelle, je me réjouis à la joie qu’elle ressent encore…….

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LE SPECTRE BLANC

C’était ma dernière journée de travail « aux foins ». La chaleur avait été suffocante et j’avais redoublé mon ardeur, croyant me rendre plus vite au soir ; aussi, j’étais exténué de fatigue.

Le soleil, ce soir-là, avait sombré dans une mer de nuées ; un silence de mort écrasant la nature et annonçait évidemment un gros orage.

Les travaux finis, le souper terminé, je reçus ma dernière paye, et je m’empressai de quitter ces bonnes gens de la campagne pour me rendre chez moi. La distance à franchir n’était que de deux petits milles.

Soit la crainte de l’orage, qui se faisait de plus en plus imminent, soit le désir ardent de me voir rendu chez les miens, je m’engageai, en plaines ténèbres, dans le vieux cimetière longeant l’église et la sacristie.

Que m’importait le vieux cimetière et ses morts ! Je venais de recouvrer la liberté. En quelques minutes, je retrouverais mes amis et mes jeux. A seize ans, on est brave, et quand on n’a pas vu ses parents depuis longtemps, on peut affronter bien des dangers.

Me voilà donc engagé dans ce vieil enclos, dont la partie ancienne est une véritable forêt, je dirais ; elle avait été, sans aucun doute abandonné depuis bien des années. Je connaissais ce chemin, j’y étais déjà passé plusieurs fois, mais en pleine lumière.

Sur la croix de bois vermoulu, plusieurs vignes sauvages grimpaient. En plusieurs endroits, des arbrisseaux, des rosiers, de hautes herbes, même de robustes chardons s’entrelaçaient et barraient mon passage. Quelques vieux saules pleuraient encore sur ces tombeaux oubliés. Seules quelques épitaphes, longues et blanches, émergeaient au-dessus de cette verdure indescriptible.

Telles les âmes d’élite submergeant les flots écumants de l’iniquité du monde. Et c’est en traversant ce royaume des morts que je croyais retrouver la vie au milieu des miens.

A ce moment, une pluie torrentielle s’abattait lourde et froide sur la terre.

Tout à coup, je m’arrêtai comme cloué au sol, tremblant dans tous mes membres, suant par tout le corps, ne respirant plus. Je me croyais déjà du nombre des trépassés.

Dans le scintillement d’un éclair, un énorme spectre blanc se dressait devant moi. Ses bras s’agitaient comme pour me saisir, bien que la distance entre lui et moi fût assez grande. Je ne voulus pas voir sa figure hideuse que mon imagination avait déjà tracée ; alors je fermai les yeux et recommandai mon âme à Dieu.

En quelques bonds, le monstre serait sur moi et je subirais son étreinte brûlante au glacée. Ma bravoure était donc factice ?

Étonné de constater que j’avais encore la vie après une telle apparition, j’ouvris les yeux et je vis le même fantôme me menaçant encore. J’essayai de lever la vue vers le ciel ténébreux et j’invoquai autant de saints que j’avais de trépassés sous les pieds. Que faire ?

Crier ? J’essayai et ma voix expirait dans ma gorge. Reculer ? Impossible, j’étais cloué au sol, je chancelais.

Une idée…. mais non pas…….

Au moment ou j’allais faire un vœu, et quel vœu !…. un coup de foudre ébranla le ciel et la terre et je vis sous la lumière de l’éclair mon revenant qui s’avançait sur moi. Je me crus à mon dernier soupir ; et juste au moment où j’allais rendre mon âme à Dieu, dans un regard presqu’éteint, je vis, sous cette même lumière des éclairs qui se multipliaient, une croix blanche se dresser à la même place qu’occupait le spectre. La lumière se fit et je compris que j’étais victime d’une imagination trop vive……

Mon sang reprit son cours dans mes veines…. j’étais encore vivant….

Après quelques bonds, le cimetière était derrière moi et j’arrivai à la maison, haletant, tout mouillé, avec la pâleur du spectre que j’avais cru voir. Je n’oublierai jamais la leçon que me dit ma mère : Il faut toujours se rendre compte des choses qui nous font peur ; sinon nous restons sous de fausses impressions et nous semons des superstitions et des erreurs….

Que les sens sont souvent trompeurs !

De cela, il faudrait pourtant tirer une petite moralité….

Vous tous qui passez par des émotions, peut-être encore plus grande que les miennes, n’allez jamais fermer les yeux à la lumière. Juste au moment où vous vous croyez vaincus, regardez en avant de vous avec les yeux de votre âme, avec les yeux de la foi, de votre jugement, de votre intelligence ; au lieu de voir se dresser devant vous des chimères, des spectres, des fantômes, des illusions, vous trouverez la crois du Christ, symbole de toute espérance, moyen de salut, canal de toutes les grâces dont vous avez besoin, en tout temps, mais surtout en ces moments difficiles de la vie.

In hoc signo vines!

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LA LAMPE

La vie ancienne est ranimée

Dans le foyer silencieux.

La maison a repris son sourire gracieux ;

La lampe est allumée….

Bien des poètes ont chanté la lampe. La mienne, ma poésie sur la lampe, s’est éteinte un soir avec la lampe ; vous allez comprendre bientôt.

Maman avait travaillé longtemps encore après que tous les autres furent au repos. Que d’heures de repos elle a perdu à « repriser » les habits des « hommes » et des enfants d’école ! Ce soir-là, la lampe avait fourni tout ce qui lui restait de chaleur et de lumière : le globe était noirci en même temps que chauffé à blanc.

Nous étions, les petits garçons, tous couchés dans le grand sofa-lit. La chaleur suffocante qu’il faisait nous laissait dans un demi-sommeil et les « couvertures » malencontreuses se promenaient autour du lit sous la ruée des pieds et des bras impatients.

Avant de prendre son repos, maman voulut mettre un peu plus d’ordre autour de nous : car les uns n’étaient couverts que de ténèbres de la nuit ; d’autres ne savaient plus où étaient leurs têtes et leurs pieds ; tout un peu méli-mélo….

D’une main elle prit sa lampe, et de l'autre…. oui, de l’autre…… elle n’eut pas le temps de protéger le globe, qui venait de recevoir un coup de pied, de moi, paraît-il. Le globe, pris à l’improviste, s’engagea dans le pêle-mêle des couvertes et disparut. Ce fut moi qui reçus son premier baiser brûlant, plutôt cuisant, pendant que je criais comme un déchaîné et que les autres, affolés, se ruaient en bas du lit.

--« Aie, Aie, ça brûle ! ça fait mal…… »

--« Qu’est-ce qu’il y a donc ?… »

--« Ne remue pas, que je prenne le globe ».

--« Ça brûle…. Aie !… »

--« Où est donc le globe ?… »

Le globe, conscient de sa cruauté à mon égard, avait voulu cacher sa honte au fond des couvertes, et après minutieuses recherches, on le retrouva……

Les petits frères me disaient :

--« Montre donc ton « bobo »….. »

La mauvaise humeur, plus que le scrupule, s’y refusa. Seule maman eut ce privilège…. C’est sur la fesse gauche que le globe venait de laisser son empreinte rouge, dont je souffrais affreusement.

A toute épreuve, il y a toujours un côté consolant ; le mien fut de ne pas aller à l’école pendant plusieurs semaines.

Cher lecteur, je n’avance rien que je ne prouve : je porte encore une profonde cicatrice, Je me rappelle avoir dit à maman :

--« Le bobo a la forme de l’île d’Anticosti, voyez-vous ?…. »

Ne riez pas, ou plutôt ne me jugez pas trop mal si je vous raconte ce fait. Il a eu ses suites comme bien d’autres maux ; ce sont toutes ces petites épreuves qui préparent la volonté à de plus grandes, et font de nous des hommes de caractère. Quand le raisonnement ne suffit pas, il faut aller quelques fois faire résonner ailleurs……. c’est mon cas et celui de plusieurs, même parmi ceux qui lisent ces pages.

Je remercie donc la vieille lampe de chez nous d’avoir contribué à ma formation morale, au détriment même de ma beauté physique. Cependant, le poète perdrait tout son enthousiasme à chanter la poésie de la lampe, s’il recevait d’elle, comme moi, un baiser si brûlant, si loin du front.

Respectons les vielles lampes, ne soyons pas des ingrats au souvenir des services rendus, même si elles deviennent prodigues de leurs chaudes caresses.

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A LA GOMME D’ÉPINETTE

« On est souvent puni par où l’on pèche »

Ce matin, nous étions partis plus de bonheur que d’habitude pour aller à l’école. Maman, qui pressentait quelque chose, m’avait dit à deux reprises :

--« Allez-vous-en droit à l’école ».

Mes petits amis m’avaient dit, la veille, qu’il y avait de la bonne gomme d’épinette au moulin des Watkins, et je ne voulais pas laisser passer une si belle occasion.

Dix minutes plus tard, nous étions montés sur des montagnes de billots frais et remplis de gomme nouvelle. Comme nous avions du plaisir à escalader ces tas de billots qui attendaient leur tour pour monter à la guillotine des scieurs du moulin ! D’ailleurs, qui n’aime pas à mâcher de la gomme d’épinette ? Qui y a goûté une fois ne peut plus s’en passer !

A l’école, « au catéchisme », ou ailleurs, on aime aussi à coller les autres, en plaçant sur les bancs des bourelets de gomme collante. Et les suites amusent……

Je puis me compter parmi ceux qui se sont promenés dans la classe voisine, avec une mâchée de gomme sur le front. Aussi, je me rappelle qu’un jour la maîtresse me fit asseoir sur le banc des petites filles, avec ma gomme sur le nez. Passe pour une ou deux fois ; cette punition se change vite en délices ; ceux qui en ont fait l’expérience peuvent dire que l’on s’accoutume très vite à se rapprocher des petites….

Quand la cloche sonna, nous étions encore à la cueillette des bourrelets, et il n’y avait pas une minute de temps à perdre.

Pour retourner par le plus court chemin, il fallait passer par un étroit chemin, barré par plusieurs scies rondes, où les ouvriers obéissaient à la vitesse et à la puissance de ces machines. Ils sciaient les billots en bouts de deux pieds et transportaient les bûches un peu plus loin en se les lançant les uns aux autres.

Mes compagnons, plus vifs que moi, étaient déjà hors de danger. Quand mon tour fut arrivé, je m’élançai sous une bûche qui avait déjà pris son vol et j’allai la rencontrer sur son passage. La bûche me frappa rudement à la tête. A la lueur des mille chandelles qui s’allumèrent à cet instant, je pus suivre mon chemin pour l’école……

Il était déjà trop tard. Ma petite soeur Maria m’ouvrit la porte, toute surprise de me voir arriver en retard, alors que j’étais parti avant elle. Mais sa surprise fut encore plus grande de constater que j’étais blessé à la tête, en voyant le sang sillonner mon visage.

On me lava et j’eus la permission de m’en retourner à la maison, où j’attendais la leçon. Maman me fit comprendre que la désobéissance est toujours punie.

Pour avoir trop abusé de la gomme d’épinette, c’est une bûche d’épinette qui m’arrêta et me donna la leçon qui dure encore.

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UN PÉTARD

« Celui qui se sert de l’épée périra par l’épée »

La cloche venait de nous réunir tous autour de la maîtresse : celle-ci avait sans doute de l’extraordinaire à nous annoncer. Tous les regards étaient fixés sur elle. Et quand tous furent en lignes droites et en silence, elle commença :

--« Écoutez bien ce que je vais vous dire. Depuis quelques jours, on fait éclater des pétards un peu partout. Comme c’est très dangereux pour les choses et les personnes, il est strictement défendu aux enfants de porter sur eux ces explosifs et de s’en servir. Celui qui sera pris en faute sera sévèrement puni. Reposez-vous ».

--« Mamzelle, Tipierre en a des pétards… »

--«  Non, pas vrai, c’est Tothur… »

--«  Pas le cas ; toi tu auras mon poing… »

--«  Entrez tous à l’école et prenez vos places. Silence. »

La maîtresse fit un examen minutieux, mais les coupables eurent le temps de faire disparaître les pétards.

Pendant quelques jours tout se passa comme on l’avait demandé : les pétards semblaient disparus.

Quelques jours plus tard, mon ami Albert Letendre apporta à l’école deux ou trois pétards, trouvés, je ne sais ou. Il vint à moi, et en un instant un petit clan s’était formé. Qui sera le plus brave ? J’en fus un.

Un pétard éclate, un autre, et ce fut le tour du mien, qui fit explosion avant le temps et alla décharger sa mitraille dans l’œil droit de mon ami Albert.

Ce fut une alerte : les petites filles disaient toutes sortes de choses à la maîtresse : les petits garçons peureux et coupables avaient disparu ; j’étais au secours de mon petit ami affligé. La maîtresse fit conduire dans sa famille et le malheureux et m’apostropha devant toute l’assemblée en émoi :

--« Vous n’avez pas honte ! Ne saviez-vous pas que c’est défendu ? »

--« J’en avais trois seulement »

--« Il n’en fallut qu’un pour blesser le jeune Letendre. Vous avez l’air fin à présent : vous allez perdre votre place de servant de messe, vous perdrez aussi votre plus belle place en classe ; vous paierez toutes les dépenses du médecin et de l’hôpital ; si votre ami meurt, vous irez en prison pour la vie……

Et la maîtresse parlerait encore si je ne m’étais pas mis à pleurer à fendre l’air.

Je vécus des heures et des jours atroces. Cependant, les choses paraissaient pires qu’elles ne le furent en réalité. Le jeune alla à l’hôpital et revient guéri. J’allai le voir chez lui et il ne mettait pas la faute sur moi, accusant le pétard simplement. J’en fus quitte pour un martyre de dix jours.

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PREMIÈRES AMOURS

« L’Amour et la Souffrance sont deux Sœurs Jumelles ».

Les amours de la terre sont en soi nécessaires aux exigences du cœur humain. Quand elles ne conduisent pas finalement aux amours surnaturelles, elles sont souvent nuisibles et nous rendent malheureux, sans aucun profit, si ce n’est de nous rendre plus sages.

Plusieurs amitiés, plus ou moins profondes, me lièrent dans mon enfance à de bons petits amis, j’allais dire à de belles et bonnes petites amies ; ne sommes-nous pas tous liés, poussés par les mêmes sentiments, quand nous vivons si longtemps à l’école avec des garçonnets et des fillettes de caractères si différents ? Dieu nous habitue peu à peu au contact de tant d’êtres différents à devenir plus sociables et à savoir bien vivre dans un monde si remuant et si différent.

Les amitiés plus profondes que je veux raconter brièvement ne sont pas à regretter, d’abord parce qu’elles furent plus naïves que raisonnées, et ensuite, je puis assurer qu’elles furent, dans leurs conséquences, plus heureuses que nuisibles.

J’allais souvent chez nos bons voisins, M. et Mme Francis Houle, soit pour faire des commissions, soit pour les visiter à titre d’amis ; mais finalement j’y allais pour voir de plus près une gentille fillette, aux longs cheveux, qui venait visiter souvent ses oncle et tante.

Je me rappelle même que c’est là que nous allions en famille, les enfants, lorsque les immortels sauvages se rendaient chez nous pour vendre à mes parents un petit frère ou une petite sœur. Mais j’aimais surtout à m’y rendre seul, depuis que j’avais remarqué que la petite visiteuse était plus belle que ses semblables.

Un soir, elle me parut radieuse : elle me demanda pour chanter et s’offrit à m’accompagner au piano. Je lui chantai : « Je suis ZoZo ». Jamais je n’oublierai l’impression que me firent, ce soir, sa belle chevelure pendante, ses yeux d’azur et sa bouche souriante. Ce fut la naissance des amitiés que je veux chanter….

N’allez pas croire que c’était l’amour qui germait chez moi, du moins je ne le pense pas ; c’est plutôt l’amitié, qui est l’avant coureuse de l’amour.

Il faudrait vous fatiguer par une longue histoire, si je devais vous dire tout ce qui vint se greffer à cette amitié. Tâchons d’être bref plutôt en nous efforçant de faire vibrer seulement certains accents de cette lyre qui réjouit ma jeunesse.

Vous voudriez savoir l’âge que j’avais ? Le même âge que vous, lorsque vous avez senti monter les premières rougeurs à votre front. Mais j’avoue que cette amitié était plutôt précoce.

Dans l’amitié, comme dans l’amour, il faut joindre la souffrance; sans quoi ces mots seraient vains. Or, plus je croyais aimer cette charmante enfant, plus les obstacles se multipliaient sur mon passage. Donc, la souffrance accompagnait cette amitié, et quelle souffrance !

La petite avait déjà un « prétendant »; son frère Albert (qu’on prononçait à l’anglaise) était plus intime avec moi, et je le considérais comme un des plus forts atouts à mon jeu. Le prétendant était riche, moi j’étais pauvre ; cependant, à force de fournir des preuves solides de sincérité, je réussis à éloigner mon rival et à prendre la place d’honneur. Ce fut un long travail pour arriver à cette fin.

Une circonstance m’avait bien servi. Mme l’organiste s’était choisi des bergers et des anges pour la fête de Minuit, et nous étions « tous deux » du nombre. Deux bergers et deux anges devaient faire la quête à la Messe. Malheureusement je fus nommé avec une autre fillette qui ne me plaisait guère. En insistant un peu auprès de l’organiste, je gagnai de faire cette quête avec la mienne…

Il me serait difficile de décrire les impressions de cette nuit de Noël. Marcher tout près d’un ange, avec des ailes d’or, revêtu d’une robe arc-en-ciel, vraiment il faut y passer..

Après la Messe, ce fut le comble : je lui demandai de l’accompagner chez elle. Elle accepta sans résistance.

Oui, je marchais tout près d’elle. Je marchais comme on marche sur une charge de foin ; j’aurais pu passer dans le feu sans m’en apercevoir. Il m’est impossible de vous rappeler ce que je lui ai dit dans cette trop courte marche. Peut-être que je ne lui ai pas parlé du tout. En tout cas, elle a dû tout me pardonner, car à partir de ce moment, j’ai passé que j’étais le meilleur dans ses affections.

Les mille autres détails que je pourrais vous dire sont du même domaine que les précédents ; et d’ailleurs, je n’ai pas l’intention de vous écrire un roman.

Finissons-en. Un jour Albert, son frère, vint me dire, ou plutôt fint m’apporter un billet de ma petite amie. Ce billet me sommait de ne plus apparaître chez elle. J’ai cru mourir, et pendant les quelques jours qui suivirent ce coup de massue, j’étais comme tous ceux qui se sentent arrachés ce qu’ils croient avoir de plus cher dans le cœur.

Sur un autre billet, je lisais à peu près en ces termes ce qui suit :

--« Cher ami, puisque tu tiens tant à mon amitié, revient me voir. J’ai voulu t’éprouver et me rassurer de ton amour, je n’ai plus de doute maintenant, et reçois mon amitié comme t’appartenant. »

Ton amie M…

Instantanément le soleil perça les sombres nuages dans lesquels était enveloppé mon esprit, et je continuai à vivre dans les rayons chauds d’une amitié solide et sincère.

Comment regretterais-je cette amie ?

Laissez-moi vous donner deux raisons qui m’empêchent de regretter ces doux souvenirs. La première, c’est que cette affection ne pouvait pas être plus naïve et plus innocente : elle m’apprit qu’il est doux de se confier en une amie bonne et sincère.

La deuxième raison, la voici : en aimant bien fortement, tout jeune, je n’ai jamais senti le besoin de m’attacher, dans mon adolescence, à d’autres personnes. Les amitiés que j’ai prodiguées plus tard, n’ont jamais atteint l’amour ; il me suffit de me rappeler ces amitiés d’enfance et d’en vivre….

Si j’ai si fortement aimé quand j’étais petit, cela vous fait comprendre, parents, que j’ai plein le cœur d’affections et d’amour pour vous, pour chacun de vous. Je vous ai partagé mes affections, vous assurant que le monde, en dehors de la parenté, n’en a eu qu’une faible partie. A tous ceux-ci, sans doute, il faut excepter ceux qui me sont donnés par devoirs d’état, tels que mes petits syntaxiens ou autres.

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Vous voudriez bien savoir quelle fut la fin de ce trop court roman ? Tous deux, les circonstances nous séparèrent ; elle, prit son bord ; moi, le mien. Nous nous aimons encore comme on doit aimer son prochain, sans nous rencontrer, ni nous désirer.

Qu’il en soit ainsi !

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UNE BELLE AME

« Dieu veut près de Lui ceux qu’il aime le plus ».

Dune stature assez petite, d’une physionomie belle et aimable, d’un œil très intelligent et plein d’amour ; un extérieur grave et imposant, à l’église et à l’école, joviale, joyeuse, moqueuse, piquante, active et vive, impertinente : telle nous apparaît encore en esprit celle que nous avons tant aimée, notre petite sœur Rosa.

Ceux qui l’ont connue pourront assurer la véracité de mes paroles.

Si quelquefois elle était désobéissante, elle l’était, non pas par dédain du devoir, mais simplement parce qu’elle avait ruminé quelque tour pour rire ou faire rire.

Qui de ses frères et sœurs, ou des amis de la maison, n’a pas été victime de quelques-unes de ses machinations, de ses pièges, de ses moqueries, de ses impertinences ? Et qui n’a pas été forcé de lui pardonner sur le fait, tant il était sous son empire ? Elle faisait de nous ce qu’elle voulait : son magnétisme nous tenait dans ses douces serres. Elle riait, parlait, toussait, dansait, marchait comme n’importe qui ; il suffisait qu’elle le vive une fois pour se l’assimiler à la perfection. Avec de telles armes, elle désarmait qui elle voulait, quand elle le voulait et de la manière qu’elle le voulait, même ses père et mère quand elle craignait quelque réprimande.

Souvent mon père faisait de grands efforts pour feindre la colère, et dès qu’il l’avait disputée, il se tournait au plus vite pour rire dans sa barbe. Rosa ne manquait pas l’occasion de trouver un geste, ou une parole, qui nous désarmait par le fait même. Comment se fâcher contre une fillette si moqueuse, mais si bonne !

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Sa perte fut une très grande épreuve. Tous la pleurèrent. Dans cette épreuve, une consolation nous laissait espérer qu’elle serait encore une joie pour nous par ses prières et ses sacrifices.

Elle se fit petite Sœur des Pauvres. Dieu voulut mettre à profit pour ses pauvres un si riche caractère.

Les Religieuses de Baltimore m’ont assuré qu’elle était la joie de la communauté, non seulement par son caractère si joyeux, mais aussi par la fidélité à tous ses devoirs de religion et d’était. Les vieux et les vieilles me parlaient de la petite Sœur Marie avec des larmes dans les yeux.

Remercions ensemble le Seigneur de nous avoir laissé sur la terre une si puissante parente !

Aimons-la beaucoup et prions pour elle.

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MA BONNE MAMAN

« Celui qui aime sa mère sera béni de Dieu ».

Maman était de la belle catégorie des femmes canadiennes françaises, de ces mères de famille qui ont dans l’âme et dans le sang tout le jugement et toute la bonté nécessaires pour façonner des générations de race supérieur. Née de ces belles familles d’agriculteurs, de patriotes et de vrais chrétiens, elle sut donner à ses garçons et à ses filles l’amour du travail, le vrai patriotisme et une foi très vive.

Elle conserva la tradition noble des pleins berceaux : mère de douze enfants, elle serait grand-mère de quarante-deux petits-enfants, qui seront suivis de bien d’autres encore.

Le rôle qu’elle remplit au foyer fut des plus parfaits : d’une instruction plus que suffisante et d’une éducation chrétienne des plus éclairées, elle sut donner à son époux le bonheur dont il avait droit ; à ses garçons, la beauté et le goût du travail ; à ses filles, l’honneur de leur sexe, l’amour des œuvres modestes, mais noble et utiles ; et à tous, la crainte de Dieu et la recherche du bien et du beau.

De même que papa fut le bras qui donne le pain et la tête qui dirige, ainsi ma mère fut le cœur qui réchauffe, qui aime, qui pardonne, qui anoblit toute chose.

Quand le cœur, l’intelligence et l’esprit des enfants sont nourris si abondamment, comment ne pourraient-ils pas aimer, souffrir, travailler et prier ? Nous prouverons notre amour à Dieu en nous efforçant d’imiter les exemples de nos parents.

Jamais on ne pourra bien décrire les impressions profondes que laissa en nous une si bonne mère. Qu’il nous suffise d’ajouter qu’elle nous aimait de cet amour voulu par le divin Maître, et que nous serions des ingrats si nous ne continuions pas de l’aimer et de la prier comme une sainte.

Elle rendit sa belle âme à Dieu le 28 du mois de mai 1911.

Nous aurons l’occasion de rappeler sa grande résignation et sa dernière maladie, dans un autre chapitre

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LE MÉTIER

« Du Métier elle était l’étoile

Qui fila au ciel des amours ;

C’est elle qui tissa la voile

Qui nous dirige tous les jours »

Le Métier de bois franc sortait des ateliers de mon père, de la « boutique » autrement dit. Papa en fut l’architèque et le constructeur, maman en fut l’artisan, la vie ; elle en fut l’âme, puisque le métier n’opérait que sous ses ordres : c’est de lui que nous viennent nos « catalognes » de lit et de plancher.

C’était grand jour de fête pour les petits quand on « montait » le métier dans la grande salle. Il prenait la moitié de la place, pour ainsi dire, mais tous auraient voulu qu’il y restât toujours.

Pour le « monter » en place, tout le monde était sur pied : et l’on revenait en procession avec les gros montants, les ensouples ou rouleaux, les pédales ou marches, les poulies, les lices, la navette et les bobines ou trames. Il ne manquait rien et en quelques minutes le métier était prêt à recevoir les fils sur l’ensouple de derrière.

Et maman s’y installait. Une fois le travail commencé, il fallait se tenir à distance pour ne pas recevoir la navette sur le nez ou un coup de frappoir sur la tête. Le mouvement des pédales, le va-et-vient de la navette et le frappoir rapide du « reau » ou des lames, étaient autant de danger pour les petits imprudents.

Quelle vie dans la maison ! Les pédales dansaient, les poulies valsaient, la navette promenait sa bobine, les brins se croissaient, la catalogne allongeait et étalait ses couleurs variées.

Quand le travail était fini, on portait les lourds montants sur la « tasserie » et les autres morceaux avaient leur place au grenier de la maison.

Et les belles catalognes s’étalaient sur le plancher à la visite de Monsieur le curé ou d’une autre visite rare. En hiver, elles nous donnaient la chaleur nécessaire, et nous donnaient aussi de beaux rêves, à la pensée qu’elles étaient l’ouvrage de maman.

Vive les métiers en bois franc !

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MON PETIT CHIEN

« Tifin, Tifin, souais.. »

« Tifin » était son nom. Oh ! le beau petit chien ! D’un noir luisant sur le corps, et d’argent aux deux extrémités et sur les pattes. Naturellement, ceux qui l’ont connu dans son vieil âge diront qu’il était plutôt gris ; peu importe.

D’une grande douceur, surtout d’une patience infatigable, il était un vrai jouet aux mains des enfants. Aucune malice chez lui, si ce n’est lorsqu’il se croyait attaqué par la poule couveuse. C’est alors qu’on le voyait mettre à profit toutes ses réserves de colère et de malice. Il se lançait dans la lutte les yeux fermés, en jappant désespérément et en montrant les dents ; il devenait tellement hors de lui-même qu’il fallait l’avertir que la poule était partie, sans cela, il japperait encore….

Avec les chats, la paix n’existait pas toujours ; la guerre commençait lorsqu’il perdait le meilleur morceau d’un plat de restes qu’on mettait sous la table. Une canonnade s’en suivait et toute la maison vibrait sous les cris qui retentissaient pour arrêter le conflit. Quand le manche du balai sortait du coin, c’est alors que la paix se signait.

Tifin était surtout un chien de garde.

Il avait dans la petitesse de son corps la majesté du Danois, la puissance du Saint-Bernard et la malice du Bull Dog. Les colporteurs et les quêteux pourraient vous en dire quelque chose. Malheur aux animaux qui venaient brouter l’herbe en terrain défendu. Ses dents fines entraient profondément dans un ergo ou au bout de la queue. Les poules ont perdu plus de plumes dans la gueule de Tifin que pendant toute leur vie.

Après une telle dépense de forces et d’énergie, il lui fallait un bon repos : il prenait ce repos dans le traditionnel panier aux chaussons. Si une puce venait à loger sur lui, ce n’était que pour quelques heures, il la pourchassait avec sa fine dent, ou la croquait. Nous pouvons assurer qu’il était toujours soigneux de lui-même.

Nous étions tous deux du même âge. Que de services il m’a rendus ! Que de plaisir il m’a prodigués ! Il m’est donc permis de rappeler sa mémoire ; car je l’aimais, non pas à l’anglaise, mais à cause des services et des joies rendus à tous ceux qui savaient l’utiliser. Il mourut à sa quinzième année, je crois, universellement regretté….

En rappelant ce souvenir, je veux plutôt rappeler les souvenirs qui s’y rattachent non à cause de lui, mais à cause des autres circonstances qui eurent lieu sous son règne…….

« Tifin, Tifin, souais…. »

Il court encore…….

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LES TROIS CHOCHES

« Mais voici que l’airain tinte dans le ciel rose.. »

Le vieux clocher de bois gardait encore dans sa cage antique les trois cloches que les fidèles avaient hospitalisées par leurs aumônes et leurs bons cœurs. Ces trois oiseaux d’airain gazouillaient, chantaient et pleuraient selon les évènements d’allégresse ou de tristesse.

Voix des cieux, elles remuaient l’âme profondément ; voix de la terre, elles rappelaient tous les jours les devoirs d’état.

Contrairement aux oiseaux de zone canadienne, qui reviennent construire leur nid au printemps, les cloches quittaient le pays au printemps, au temps du carême, pour aller faire leur voyage « ad limina », à Rome, et là, retremper leurs forces et leur vertu dans la ville éternelle, et nous revenir joyeuses et chantantes au grand jour de Pâques.

Ce retour joyeux apportait la paix dans tous les foyers et l’alléluia dans tous les cœurs.

Quand l’église ouvrait larges ses portes à l’arrivée au monde d’un nouveau-né, elles prenaient leurs envolées d’allégresse et chantaient le bonheur de l’église et la joie du foyer.

Alors les cloches amorçaient les commentaires :

--« Qui fait baptiser après-midi ? ».

--« Y a-t-il une porteuse ? ».

--« Mettons-nous sur le perron, on pourra voir qui sont les parrain et marraine ».

--« Je ne sais pas s’ils vont faire sonner les trois cloches ».

Et tout le village était sur pied.

Cependant, le cœur des trois cloches s’attristait à certains jours. Elles se répandaient en gémissements et en lamentations à la perte d’un ami de la paroisse. Ce décès leur attirait des larmes : elles laissaient tomber sur la terre des glas lugubres comme de lourdes pleurs, symbole d’une grande tristesse. Les fidèles répondaient à cet appel par des prières ferventes qui montaient au ciel comme un encens.

Un jour, une tornade vint s’abattre sur le vieux clocher, qui entraîna dans sa chute les trois cloches, et la cage de bois. Une se brisa ; j’en gardai longtemps un morceau que je contemplais souvent. La plus grosse des trois fut emprisonnée dans le clocher de la nouvelle sacristie ; la plus petite devint la propriété des Religieuses de la paroisse.

Par un beau printemps, lorsque toutes les cloches se réunissent à Rome, mon petit morceau de cloche disparut pour ne plus revenir. sans doute, il est refondu et mêlé à l’airain d’une autre cloche, il continue son rôle de volées glorieuses ou tristes…. Rien ne se perd…. tout contribue à la gloire de Dieu et au salut des pécheurs….

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MON ÉGLISE

« L’Église est la voie la plus sûre qui mène au ciel ».

Mon église, monument au style gothique, vraie expression de la prière qui monte, avait déjà connu plusieurs générations ; elle avait reçu à ses fonds baptismaux des milliers d’enfants, présidé aux sacrements sacrés de beaucoup de jeunes gens, et ouvert les portes du ciel à bien des anges, des élus, ou des pécheurs convertis. Elle existerait encore dans son même vêtement de cachet antique et rempli de deux souvenirs ; mais la foule envahissante demandait un agrandissement ; ce qui fut fait.

Mais, c’est la vielle église qui je revois toujours et que je ne puis pas oublier. C’est elle qui versa sur ma tête les eaux purificatrices du Baptême ; c’est elle qui me montra son petit Jésus quand j’étais tout petit ; c’est elle qui fit descendre pour la première fois dans mon cœur Celui qui remplit les espaces ; c’est elle qui me donna l’Esprit Saint ; c’est là que tant de fois j’allai purifier mon âme des souillures de la terre.

Comment ne me sentirais-je pas remué dans le plus profond de mon âme, lorsque je revois, dans la nouvelle construction, les parties anciennes sauvées de la main dévastatrice des constructeurs modernes !

Témoin discret des plus grandes émotions, elle ne peut pas mourir en moi. Je lui dois ma vie spirituelle, mon sacerdoce, et tant de grâces de choix qu’elle répand encore sur tous ses amis d’autrefois.

Je me vous encore au pied des autels, où j’allais servir la messe tous les matins. Je revois le bon bédeau du temps, nous sermonnant quelquefois lorsque nous n’avions pas été sages. Je revois le bon curé, laissant profondément dans nos âmes les empreintes de ses bons exemples, de ses douces paroles ou de ses tendres reproches. Je revois les chantres fidèles, les marguilliers au banc d’œuvre, les vieux et les vieilles accoutumés aux offices religieux.

Je vous encore notre banc de famille dans le trancep gauche, au deuxième étage. J’entends jouer le vieil orgue, qui nous accompagna tant de fois dans le mois de Marie ou dans les principales fêtes.

« Notre enfance rurale est tellement liée à l’église du village qu’il reste toujours des fibres que ne l’éloignement, ni les préoccupations, ni le temps, ni les épreuves ou les joies lointaines ne peuvent rompre » et tomber dans les oubliettes. Ces souvenirs sont inoubliables et Sacrés.

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« Le forgeron du village, type parfait de l’artisan, pratique,

jovial, ayant du cœur à l’ouvrage. Il n’en reste que peu …… »

LE PÈRE COURTOIS

« Au son de l’enclume il était à peine jour…… »

La boutique de forge du Père Courtois, notre voisin, faisait l’angle gauche de la « Petite Rue ». Évidemment, c’était une boutique de forgeron, comme il y en a tant en campagne. Il n’y avait pas besoin d’enseigne : devant la porte et un peu tout autour de la forge, c’était des tas de ferrailles, des socs de charrues, des bandages de roues, de vieux instruments aratoires, etc, etc.

Rien qu’à voir le forgeron, il n’était pas besoin de lui demander sa profession : avec son tablier de cuir troué, ses manches relevées, sa peau rouillée et noircie, l’air robuste, quoique avancé en âge, il était facile à classer parmi les forgerons.

A l’intérieur de la boutique, même pêle-mêle que devant la porte. Outre l’enclume, le soufflet de cuir, les nombreuses tenailles et les marteaux de toutes dimensions, on remarquait « un port » avec chaînes et anneaux pour ferrer les chevaux dangereux.

Le Père Courtois faisait entendre le son de son enclume au chant du coq. Matinal comme les gens de sa profession, il ne voulait pas retarder les cultivateurs dans le temps des foins. Il faisait dans la matinée autant de besogne que tout le reste de la journée.

Gros et robuste, mais avancé en âge, il était un peu courbé et ses forces commençaient à l’abandonner. On excuse facilement chez lui ses repos prolongés à conter des histoires, des « menteries », surtout lorsque Louizon Sarasin entrait dans sa boutique.

Quel bon voisin ! Que de fois nous avons mangé de ses prunes qui tombaient près de notre clôture! On ne les volait pas; on s’en prenait une bonne quantité et ensuite on allait lui en demander, ce qu’il nous accordait facilement. Il ne fallait pas y aller trop souvent, son chien noir, « Dick », m’était pas toujours d’HUMEUR À NOUS LAISSER RAMPER SOUS LA CLÔTURE.

Que de leçons nous donne le forgeron ! « Il faut battre le fer quand il est chaud ». « C’est en forgeant qu’on devient forgeron ».

Un jour, le diable voulut faire ferrer ses chevaux par Saint Dunstan ; celui-ci les ferra si mal que le diable jura ne plus entrer là où il verrait un fer à cheval. De là superstition du fer à cheval.

Ayez des fers ou n’en ayez pas, je vous certifie que vous ne serez pas plus ou moins malchanceux pour cela. Mais respectez le forgeron de campagne.

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LOUIZON SARAZIN

« Bon cordonnier, veux-tu raccommoder mes souliers ? »

La vieille salle publique, qui avait été construite en face du presbytère, était la demeure de ce M. Sarazin. Cette maison, transportée au milieu du village, était devenue toute autre qu’elle n’avait été dans le passé. C’était dans cette salle publique que les « magistrats » de la paroisse réglaient ou mêlaient toutes les questions graves ; c’était là que les problèmes les plus épineux, scabreux recevaient des solutions.

Oui, cette salle, sérieuse par tempérament, à cause du rôle qu’elle avait joué, cette salle, devenant la propriété de Louizon Sarasin, changea de rôle ; car, à partir de ce moment, jamais une vérité ne fut dite sous son toit. Elle devint le théâtre des « blagues » sans bon sens, et des menteries » sans nombre. Le Père Sarazin avait cette réputation. Il était excellent catholique, mais avait toujours vu pire que les autres et entendu d’avantage. Il « relançait » facilement, sans se troubler, et même à laisser entendre que c’était vrai, il « relançait », dis-je, les plus menteurs de la paroisse.

Mais était-il cordonnier avec ça ! Il faut s’entendre. Oui, quand il était seul ; non, quand il y avait quelqu’un, car il n’avait pas trop de temps pour bavarder. Il se perdait au milieu de tas de chaussures, bottes et souliers à réparer. Quand il décida d’aller aux États-Unis, il refusa d’abord les autres réparations que l’on apportait et prit encore deux mois à réparer ce qu’il avait promis.

Un gosier aussi bien exercé dans une atmosphère de chaussons et de vieux cuir ne pouvait pas se contenter de si peu : il était aussi chantre, le dimanche, à l’église. On a dit bien souvent que le peuple canadien était un peuple de chanteurs ; ceux qui ont dit cela avaient-ils entendu chanter le Père Louizon ? Peut-être que non, car ils auraient ajouté qu’il y a des exceptions à la règle.

Oui, il chantait, ou plutôt, c’était un bruit étrange qui sortait de ses narines et se perdait dans sa moustache. Il excellait surtout dans le psaume « In exitu Israel »; quand il terminait ce chant, tout le monde dormait, ou sortait.

--Les malins disaient : « Il est meilleur pour conter des « menteries », et ils avaient raison.

Je ne veux pas dire qu’il chantait mal ; ou bien je ne m’y entends pas du tout.

Ce qui est certain c’est que Louizon Sarazin était une personnalité.

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DIALOGUE DES CHOSES

QUI S'EN VONT

(Le jour)

CHANT PREMIER

Le Poêle :-Oh ! que la nuit a été longue ! Je croyais que c’était la fin, je me « mourais ». Mais non, je sens la chaleur rayonner dans mes flancs et me réconforter. Je continuerai donc encore, grâce à mon déjeuner de « ripes » et de bonnes bûches d’érable, à remplir mon rôle de chauffeur et de cuisinier. La « bombe » chante déjà sa monotone chanson et fume avec avidité. Le chat, étendu sur un tas de mitaines, ronronne à mes pieds.

Je puis, à présent, distribuer de gros tisons à tous les fumeurs de la Maison et réchauffer dans le rayonnement de ma chaleur tout ce personnel qui dort encore. Par la voix et l’action de mes deux « ponts », je saurai donner pleine et entière satisfaction. Qui pourrait donc me remplacer avec avantage ?

L’Horloge ;-Oh ! ne sois pas si fier, vieux ronfleur, tu n’es pas le premier à la besogne: j’ai « marché » toute la nuit et je ne me plains pas. J’ai même veillé sur toi pendant que le froid s’emparait de tes membres et c’est moi qui t’ai réveillé à temps, avant que tu « meures ».

Le Poêle :-Pardon, je puis faire ma besogne sans toi. Quand tu cesses de « marcher », moi, je continue à chauffer et à cuire tout à point. Mon « catillon » est infatigable. N’oublie pas qu’il faut qu’on te « remonte » le courage tous les soirs, sans quoi on te donnerait comme jouet aux petits enfants….

L’Horloge :-Oui, j’ai besoin d’être « remontée » tous les soirs, comme toi d’être « tisonné » souvent, sans quoi on te vendrait à quelque Juif, acheteur de vieille fonte. N’empêche que tout se fait à l’heure que je donne, en minutes et en secondes. Les retards entraîneraient souvent des désordres. Si je ne te réveille pas à temps, on commence par manquer la messe sur semaine ; on retarde les ouvriers de la « Boutique », eux qui gagnent le pain ; même les enfants d’école s’exposent à recevoir des punitions ou des « chiques » par la Maîtresse. Vois-tu mon importance à la Maison ? Si tu….

Le Poêle :-Assez. Quand je commence en retard, j’y mets tant de chaleur que je reprends le temps perdu : chaudrons, bombe, théière, poêle, tout est chauffé « à blanc »….

L’Horloge :-…. et tout brûle, tout « prend au fond » ; trop de « feu » à l’ouvrage trop souvent nuit. N’as-tu pas mis le feu à la cheminée dernièrement ?

Le Poêle :-J’étais commandé trop fort; aux gens de la Maison de me fermer la bouche.

Si je « tire » trop fort, à eux de me régler. Je ne mangerais pas tant de sel…. Et toi, silence. Tu t’exposes à être vendue, comme une vile esclave, et à être remplacée par ces émigrées allemandes ou américaines, qui carillonnent bien trop fort pour rien et qui nous cassent les oreilles.

L’Horloge :-Et toi, ne seras-tu pas un jour sur un tas de ferrailles, vendu à un vilain Juif ! Ne seras-tu pas remplacé par ces nouveaux poêles à multiples « rumeurs », et qui sortent des fabriques jaunes de Toronto !

CHANT DEUXIÈME

Le Ber :-Dors encore, Petit, ta maman sera à toi dans quelques minutes, elle ira te chercher du « lolo » à la Laiterie, la bonne nourrice de la Maison. Ton papa « tisonne » le Poêle, qui réchauffera ta « bouillie ». L’Horloge sonnera ton réveil tantôt ; elle avait de « l’avance », on vient de la « régler ».

La Laiterie :-Je suis à toi, Petit, et je vais faire chauffer ton « lolo » sur le Poêle. « Fais dodo tu boiras du lolo ».

Le Poêle :-On ne boit ou ne mange rien qui ne soit réchauffé sur mon sein.

L’Horloge :-On ne commence ou ne fait rien qui ne soit réglé sur moi.

Le Ber :-« Montez, montez dans le ciel clair, Chants du pays, Chants du vieux Ber ». Vous êtes de bons serviteurs, mais c’est au rythme de mes berceaux que vous accomplissez votre noble besogne. Mon chant est la joie du foyer.

C’est la poulette blanche

Qui a pondu dans la grange,

Elle a pondu un petit coco

Pour le Petit qui va faire dodo

Dadiche, Dado

Ton père est en haut

Qui fait des sabots

Ta mère est en bas

Qui fait son bordas

Dadiche, Dado.

L’Horloge :-Tout le monde au service de Bébé : le Poêle réchauffera et cuira la bouillie ; la Laiterie lui donnera du lait chaud ; le Ber chantera et endormira le gros Bébé rose.

Le Poêle :- Tout pétille et bouillonne ; ma chaleur se répand par toute la Maison ; Ne suis-je pas à mon devoir ?

L’Horloge :-Grâce à moi, qui marche toujours et qui chante les heures du Bon Dieu.

CHANT TROISIÈME

Le Sofa :- Vous me quittez, chers enfants? Ne vous ai-je pas réchauffés dans mon sein toute la nuit ?

Le Métier et Le Rouet :-Grâce à nous, ils sont si chaudement vêtus : nous leur donnons de doux et chauds vêtements de nuit ; nous leur confectionnons de riches habits de laine du pays pour le jour.

Le Poêle :-Ils sentent quand même le besoin de « se frôler » sur moi.

L’Horloge :-Petits enfants, vite, votre prière du matin, votre déjeuner, votre classe.

Le Poêle :-A vous, Petits, le meilleur de ma chaleur et de ma cuite : mangez mes galettes de sarrasin et mes crêpes chaudes et dorées

Le Sofa :-Bonne journée! Je vais me reposer tout le jour. Mais revenez joyeux ce soir, j’aurai encore de beaux rêves pour vous. Bonjour.

Le Rouet :- Enfoncez votre tuque la plus chaude ; n’oubliez pas vos mitaines carottées ; tortillez bien votre « nuage » et cachez-vous le nez, il fait bien froid.

Le Métier :- Tenez bien fermés vos habits, que je vous ai confectionnés avec la laine de vos moutons gras.

QUATRIÈME CHANT

Les Saules :- Ne craignez rien, habitants de la Maison, nous sommes à notre poste, comme toujours ; nous protégeons de l’ouragan et de la tempête. Nous saluons de la tête ces dangereux éléments de la Nature, mais nous ne cédons jamais à leur caprice.

Au temps chaud, nous vous donnons notre ombrage et notre fraîcheur. Au printemps, nous fournissons aux enfants les « soufflets », en nous dépouillant de nos petites branches. Notre feuillage sert aussi d’engrais au jardin par la cendre qui reste après le feu. Nous ombrageons et protégeons les pommiers, et la Laiterie, dispensatrice de lait, de viandes et de tourtières.

Ne sommes-nous pas aussi le refuge des nombreux petits oiseaux, qui vous apportent leurs concerts harmonieux et vous réjouissent ? Nous avons droit, nous croyons, au respect de tous les gens de la Maison et de la Petite-Rue. Si nous n’avons pas les égards mérités, nous pouvons appesantir sur vos têtes nos lourdes mains fourchues. Bonjour.

L’Horloge :- Pas tant de « train » POUR RIEN. Je pourrais sonner l’heure où la hache entrera mordante dans vos flancs ridés.

Le Poêle :- Je pourrais tous les deux vous réduire en cendres dans mes entrailles.

Le Ber :- Un érable, un jour, chantait la même romance, et voilà qu’un fier bûcheron l’abattit et je vis le jour ; je tire ma noblesse de l’érable canadien. Donnerez-vous naissance, un jour, à des serviteurs aussi « serviables » que moi ? Tenez-vous prêts.

Le Laiterie :-Oui, je suis sous votre protection depuis bien des années, et votre fraîche conserve le lait et la crème qui alimentent les fils de la race. Restez toujours avec nous.

Les Saules :- Nous ne craignons aucunement la mort ; nos nombreux rejetons sauront nous venger si on est injuste à notre égard. D’ailleurs, nous croyons rendre service même après la mort. Nous restons sans crainte.

CHANT CINQUIÈME

La Huche :- Le pain que je vous sers aujourd’hui est un peu trop grillé; c’est la faute du Poêle, qui s’enflamme avec ses « ripes » et ses copeaux. Il a trop de « tire » quand il n’en faut pas.

Le Poêle :-C’est la faute de la « Boutique », qui me bourre d’éclats et de ripes. Quand on a la bouche pleine, il faut bien avaler.

La Boutique :-Allons donc, cent trente deux. Les ripes, les copeaux, les éclats, les limailles de bois sont ta nourriture. A toi de le dire quand tu en as assez.

Le Puits :-Si le feu prend dans la cheminée, j’y serai, ne m’oubliez pas. Si je désaltère si souvent les travaillants et les enfants, si je lave toutes les semaines le linge de la famille, si je tiens tout le monde dans la propreté, je suis capable d’éteindre les incendies. Sans moi, c’est la sécheresse, c’est la famine, c’est la misère. L’eau est un élément nécessaire dans le monde. On ne pourra jamais la remplacer.

Le Poêle :-Encore un qui se vante. Si l’eau et le feu sont si ennemis, c’est que le feu jour un rôle aussi important. Mais, à une autre fois ; la Maison a la parole….

CHANT SIXIÈME

La Maison :-Mes enfants, je suis contente de vous, chacun remplit bien la fonction qui lui a été confiée. Tous se lèvent à l’heure, grâce à l’Horloge. Le Poêle est un excellent chauffeur et un expert en l’art de cuire les aliments. La Laiterie donne un lait pur et riche, une crème douce et nourrissante, des viandes saines et réconfortantes, des « beignes dorées » et des tourtières grasses. Les enfants portent la laine de nos moutons. Les hommes travaillent avec goût, grâce aux bonnes galettes et aux « crêpes dorées. Une eau fraîche nous désaltère en tout temps. Que pourrions-nous désirer d’avantage ? Je vous garderai longtemps encore, toujours si c’est possible.

La Huche :- Oui, gardez-nous toujours. Plusieurs des vieux de notre race sont vendus aux Américains, comme de vils esclaves. On nous emprisonne pour longtemps dans des Musées, où nous devenons la risée de tout le monde. Encore, si les Canadiens savaient nous laisser une petite place dans le grenier ou sur la « tasserie », nous serions avec les nôtres et nous pourrions encore leur rendre service. Oui, gardez-nous longtemps encore, toujours, toujours.

CHANT SEPTIÈME

(le soir)

La lampe :-Quand le soleil dort sous l’horizon, c’est à moi qu’on a recours. Je donne ma lumière pour que tous puissent bien terminer le travail commencé le jour. Et plus souvent, je veille toute la nuit.

La chandelle :-Ma fille, le rôle que tu remplis maintenant fut le mien pendant de longues années. Si je suis reléguée dans les coins aujourd’hui, je puis me vanter que j’ai la place d’honneur dans toutes les cérémonies religieuses. Quand le Saint Viatique entre dans la Maison, ma petite lumière est le symbole de la lumière divine ici-bas. Et je prie avec les vivants. Je veille auprès des mourants et des défunts ; je repousse la foudre, je retiens le bras de Dieu, qui se fâche contre le mal de la terre ; tous ceux qui ont confiance en moi sont bénis de moi, à cause de la mission divine qui m’a été confiée. Ne mériterais-je pas une meilleure place au milieu de la Maison?

J’ai tant pleuré des larmes brûlantes, des larmes de cire ! Je garde tant de secrets nocturnes! Si je pouvais parler….

La Lampe :- Moi, mon service est de nuit, jamais de jour ; je ne m’occupe que des vivants. On commence par me « moucher », me laver, me mettre du sang dans les veines, et j’éclaire, je brûle ma langue, j’encrasse ma cheminée, mon globe, je fume et quelquefois je « meurs ». On me ressuscite et je recommence la même besogne. Tous les soirs je préside aux joies de la famille réunie, à ses chants, à ses jeux, à ses histoires de toutes sortes, à la prière du soir et au sommeil.

CHANT HUITIÈME

L’Horloge :- Ding, ding, ding ! C’est l’heure de la prière du soir. A genoux.

La lampe :-Mes rayons de lumière illuminent la Croix et l’image de la Sainte Famille.

Le Poêle :-Faites monter dans le ciel vos prières avec la fumée de ma cheminée.

La Chandelle :-Pourquoi ne prierai-je pas avec vous ? Ma petite flamme sera l’étoile qui vous guidera. Mon rôle n’est-il pas de rappeler que nous ne sommes pas de la terre, mais du royaume céleste ? Ma mèche vacillante lance bien haut sa fumée comme un encens divin. Suivez-la.

Le Ber :-J’unis mes chants aux vôtres et Bébé priera avec son bon ange.

Le Sofa :-Dépêchez-vous, je prépare votre place pour la nuit.

La Huche :-Je vous rappelle le pain quotidien et le pain eucharistique.

La Boutique :-Mon silence vous dira que tous les cœurs sont unis dans le Seigneur après une journée de bon labeur. N’oubliez pas de regarder en moi s’il n’y a pas de feu dans mes « ripes ». Les fumeurs sont prudents, mais il faut si peu de chose……

Le Puits :-Repose-toi ; le feu ne peut rien quand je veille……

CHANT NEUVIÈME

La Maison :-Que le Prince de la Croix plane sur vos propriétés et qu’il règne dans vos cœurs !

La Croix :-Je suis au milieu de vous. Je prie mon père qu’il répande ses bénédictions abondantes sur vous, sur vos entreprises. Que la Paix soit avec vous ! Que ma grâce tombe comme une rosée bienfaisante sur vos intelligences ! Que mon Amour réchauffe et soutienne votre cœur ! Je veille sur vos parents, sur vos enfants, sur vos petits anges, sur vos frères et sœurs, sur vos oncles et tantes, sur tous vos amis et bienfaiteurs.

Conservez-moi votre amour et vos aspirations, et je serai un jour votre gloire et votre bonheur pour les siècles des siècles.

CHANT DIXIÈME

La lampe :-Reposez-vous un peu autour de moi maintenant ; faites-moi cortège ; je suis la gardienne de votre sommeil.

Le Poêle :-C’est autour du Poêle que l’on doit conter des histoires, le soir. Que j’en ai entendu dire des choses et que j’en connais des secrets ! Si je pouvais parler…. Dites à votre papa de vous conter le « Petit Cheval Vert », je lui fournirai les tisons pour allumer son « bougon » et pour lui donner de l’haleine. Mais écoutez bien pour ne pas attraper de « chiques ».

La Lampe :-J’écoute, moi aussi ; et j’en ai, moi aussi, des secrets de toutes sortes. Je pourrais bien « sauter » et vous fatiguer ; je pourrai bien « mourir » ; je préfère vous bien servir.

La Maison :-Que je vais être tranquille pendant ce conte! Vous êtes si « transportés » quelquefois.

Le Puits :- N’oubliez pas de venir à moi vous désaltérer avant de vous coucher.

Le Sofa :-Que le conte ne soit pas trop long, je vous attends….

Il était une fois……………tique, nous voilà rendus « icite »…

Le Sofa :-A moi maintenant. Remerciez le bon papa et venez que je vous caresse, que je vous endorme dans mes bras de laine du pays, je vous donnerai de jolis rêves….

L’Horloge :-« Montez-moi », je suis épuisée, t’ai tant marché la nuit dernière et aujourd’hui. Je manquerai le temps de votre repos et de votre réveil. Bonne nuit !

La Lampe :-Enfin, c’est le grand silence. Ne me « tuez » pas, si vous voulez que je veille sur tous les petits. Les quêteux, le bonhomme Sept-Heure, Croquemitaine peuvent venir. « Il ne faut jamais éteindre la mèche qui fume encore ». Je veillerai, je fumerai, je « sauterai », je vacillerai, je danserai, « Mouchez-moi » et je serai au poste jusqu’au matin. Bonne nuit !

La Maison :-Que tous s’endorment dans la pensée du Seigneur et de la Vierge Marie !

La Croix :-Vous êtes sous la garde de mes bras, dormez en paix.

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DOUX RÊVES

Clairina et Mario rêvent qu’elles seront d’heureuses mamans dans un paradis d’enfants.

Baptiste, Wilfrid et Oscar rêvent qu’ils resteront les fidèles gardiens des traditions ancestrales.

Elzéar rêve qu’il montera à l’autel.

Rosa rêve qu’elle choisira la meilleure part et qu’elle vivra au milieu des vieillards.

Cécile rêve quelle est avec les anges.

Les parents rêvent au bonheur de tous

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LES GIPSYS

Qui n’a pas connu les Gipsys ? Ma paroisse en fut embarrassée bien des fois.

--« Les Gipsys sur le chemin d’Yamaska.. » Ce cri d’alarme réjouissait les curieux, et jettait la peur dans beaucoup d’esprits. C’était une caravane de voitures, vieilles comme le monde, brisées, attachées avec des câbles et des broches, pour n’en pas perdre de morceaux. Suivaient des chevaux qui ne demandaient plus que le trépas, des chiens petits et gros, laids, écoeurants, mangés par la vermine. On venait quelquefois en caravane de quinze à vingt voitures.

J’assistai un jour à l’installation de cette gente repoussante : une longue voiture, recouverte de toiles noires et sales, ouvrait la marche. La première arrivée dans le champs des Watkins, sur un côteau, se vida en ma présence. Je vis sortir des hommes, des femmes, des garçons, des filles, des enfants, des chiens, des chiennes. L’air en devint immédiatement vicié. Chacun faisait sa toilette à la vue des passants, dans aucun respect pour qui que ce fut. Et l’on alla recevoir les autres arrivants.

Quel tripotage d’humains et d’animaux !

Jos. Duval, dit « Barbina », était l’organisateur en chef de cette bande de bohémiens manqués. Tous les hommes étaient des maquignons de leur petit métier. Tous étaient des buveurs avérés par habitude. Des voleurs ? Il y en avait sans aucun doute, car des objets disparaissaient avec eux à chaque fois qu’il y avait un conventum de cette race.

Quand j’étais plus petit, c’était toute une affaire que d’aller « mener » la vache au « clos » chez Zoël Houle. Il fallait passer sur le côteau des Watkins, tout près de ce campement. Mon petit chien, craignait de se faire avaler tout rond par ces grosses bêtes de chiens, restait à l’entrée de la savanne et me « reprenait » au retour. J’ai promis bien des « Ave » en passant là pour revenir vivant dans ma famille. Les légendes et les histoires qui circulaient à leur sujet, sur leur compte, n’étaient pas aptes à nous rendre sans peur.

Jos. Barbina était réellement un grand chef. Acheteur, vendeur, revendeur, blagueur, détoureur, il était consulté à chaque fois qu’un cheval présentait des difficultés, soit au sujet d’une plus longue existence, soit encore au sujet de la vente ou de l’échange. Chevaux boiteux, « souffleurs, » trotteurs, ambleurs, rétifs, fringants, rueurs, mordeurs, paresseux, morts ou vivants, tous lui obéissaient à la lettre, sous les jurons qui pleuvaient avec les coups.

--« Quel âge a-t-il ? »

--« Pas vieux, non, il a sept, huit et neuf ans ; pas plus, je vous les garantis ».

--« Pas trop de défaut ? » (il est aveugle)

--« Bah ! Faites-le voir et vous ne trouverez aucun défaut.

Un autre se trouvait sur le bord de la route, lorsque vint à passer un ami.

--« Qu’est-ce que tu attends ici ? »

--« Ma femme est allée au petit bois… »

--« Pas à changer, cette vilaine bête ? »

--« Oui, avec du retour. Sans cela…. »

--« Change pour change, veux-tu ? »

Il examina longuement l’autre cheval :

--« Très bien. Dételle, ça y est. »

Et aussitôt, il partit sans attendre sa femme. Il claqua du fouet pour s’éloigner au plus vite pendant que son compagnon criait.

--« Tu n’attends pas ta femme ? »

--« Non, attends-la-toi, tu vas l’attendre longtemps. » (Ce cheval ne marchait pas…)

Sorel, Saint-Robert et Yamaska fournissaient sans doute les plus beaux spécimens de bêtes et de maquignons. Les Nadeaux, les Barbinas, les Faillis, les …. Non, ne réveillons pas trop ces souvenirs, je les ai vus tant de fois en rêves que je ne voudrais plus les rencontrer en face.

Quand le pays se débarassera-t-il de ces êtres indésirables, qui font, non pas le mal, je crois bien, mais qui ne font pas assez de bien ? Moins il y en aura sur la terre, mieux ça sera pour le bien de tous ceux qui aiment la paix, l’ordre et la tranquillité.

On m’apprit plus tard que Jos. Barbina, fils, changea sa fille ainée pour un cheval. Il fut, sans doute, arrêté. Mais pourquoi la police n’a-t-elle pas tout ramassé, une fois en train….

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MAÎTRESSE D’ÉCOLE

Oh ! qu’il est doux d’évoquer les souvenirs de nos maîtresses d’école ! La silhouette évocatrice de cette éducatrice, au dévouement sans borne et à la patience inlassable, jette du soleil dans notre première envolée en dehors du foyer paternel. Sa sérénité douce et conquérante, sa sévérité empreinte de justice et de clémence prennent nos âmes d’assaut et les transportent dans un paradis de doux souvenirs.

C’est elle, la petite maîtresse d’école, qui nous a imprimé le sceau de toutes les vertus civiques et religieuses, après que notre maman a bien préparé à la semence nos cœurs et nos esprits.

Presque toutes celles que j’ai connues et qui m’ont dirigé incarnaient, sous des dehors modestes, tous les dévouements et toutes les énergies de la race. Elles savaient, par leurs bons enseignements, graver en nous l’amour des traditions rurales, et avaient su, elles, se prémunir contre les caprices de la mode et les futilités du siècle. Toujours modestes dans leurs habits, dans leur maintien et dans leur langage, elles pourraient donner de rudes leçons à toutes nos belles du vingtième siècle, surtout de la génération présente.

Le salaire ridicule, encore plus dans ce temps qu’aujourd’hui, est une preuve vivante de leur dévouement à la jeunesse. Enlever à ces petites maîtresses leur part de patriotisme semée sur leur passage serait sans doute diminuer considérablement l’amour de la patrie dans le cœur de la race.

Les principales matières de classe du temps étaient le Catéchisme, Histoire Sainte, Arithmétique, Histoire du Canada, Psautier, Art Épistolaire, Manuscrit, Géographie, etc.

Parmi les maîtresses qui ont gravé un moi le plus riche souvenir, laissez-moi nommer Mlles R.Smith et H. Mulaire.

Soyons toujours de ceux qui protègent la petite maîtresse d’école ; travaillons à lui donner un salaire qui correspond plus à son dévouement pour les jeunes ; respectons-la partout et toujours.

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JETEUX DE SORTS

--« Mon Dieu, ma chère, je crois que j’ai un sort : tous mes chats meurent les uns après les autres, et cela depuis bien des années ; ils meurent tous de la même manière. Ils tombent « d’un mal » et vont mourir dans la cave ou au grenier. »

--« Qui aurait pu te donner des sorts ? »

--« Mon Dieu, quand j’étais fille, le premier garçon qui est venu me voir m’a dit, en se séparant pour toujours de moi : Tu ne veux pas me marier ? Tu auras à en souffrir toute ta vie, et je te poursuivrai toujours… »

--« Tant mieux si le sort tombe sur tes chats ; s’il fallait que ce fût sur toi… »

Beaucoup de gens font la charité aux gueux exclusivement pour ne pas qu’on leur jette des sorts. Bien longtemps, on attribuait certains malheurs à ces pauvres quêteux, qui étaient tous innocents de cela. Il y en a qui voient des « jeteux de sorts » partout et sont prêts à aller chez les gens qui enlèvent les sorts.

--« Va donc trouver Untel, il va te changer ça, ça prendra pas « bout de tinette ».

--« Tu crois qu’il peut m’enlever ce sort ?

--« Si tu crois que c’est un sort ».

--« Qu’est-ce donc qu’un sort ? »

--« Un sort c’est un mauvais souhait à quelqu’un et qui se réalise à la lettre…. Sans aucun doute, il y a des malédictions qui arrivent à la suite de mauvais souhaits. Tel un père maudissant son enfant, traître à la piété filiale, ou à la parole d’honneur, ou à la patrie. Et seul le père peut ordinairement éloigner cette malédiction. Quelquefois Dieu peut permettre qu’une malédiction tombe sur celui qui fait le mal, à la suite d’un souhait qui lui est adressé à cette occasion du mal.

Mais la plupart du temps les sorts ne sont pas si dangereux qu’on ne le pense, qu’on ne le pensait autrefois.

Nous avons connu une femme de notre paroisse qui se croyait frappée d’un sort. Pendant de nombreuses années, elle était tantôt malade, alors la cuite de son pain était toujours réussie ; tantôt elle était en santé, alors son pain ne voulait pas cuire. Elle voulut faire disparaître ce sort pas un « enleveur » de sorts, mais rien n’y fit. Ce fut le curé de la place qui fit disparaître cette épreuve étrange.

Le père Coderre du chemin d’Yamaska avait des moutons qui mouraient tous du même mal de pattes. Il crut à un sort. Il fit demander Narsisse Blanchard, qui se rendit sur les lieux. La légende rapporte qu’il se fit apporter une barre de fer rouge et qu’il la passa sur les pattes des moutons malades. En même temps, paraît-il, un homme apparut dans la cour avec des brûlures vives sur les pieds. En brûlant la place atteinte par le sort, on atteint par le fait même celui qui a jeté ce sort.

Y croyez-vous autant que moi !

Chez nous même pendant quelque temps, on ne pouvait pas garder deux chats à la fois : l’un mourrait ou tombait « d’un mal ». Quelqu’un conseilla à papa de faire venir le père Blanchard. Papa répondit qu’il aimait mieux, si c’était un sort, de voir tomber sur les chats que sur les personnes. Il laissa faire et la chose se guérit finalement.

Une jeune fille me raconta un jour qu’elle se croyait sous l’effet d’un sort. Un garçon qu’elle avait aimé et duquel elle s’était séparée lui aurait jeté des sorts. Elle renvoyait à ce garçon les conséquences d’une longue maladie. Non, il n’y avait pas de sort plus là qu’ailleurs. On peut être fortement éprouvé, soit par la maladie, soit par la perte de biens, sans que ce soit l’effet d’un sort. Dieu le plus souvent est le « jeteux » de sorts, soit que nous le méritons à cause de no0s péchés, soit qu’il veuille simplement nous éprouver pour nous affermir dans les épreuves ou nous rapprocher de Lui.

N’allons pas nous faire peur avec des « jeteux de sorts », ils sont plus rares que l’on ne croit.

Dieu peut-il permettre que tous ceux qui ont de la haine au cœur jettent partout des malédictions qui se réalisent ? Non, Il se réserve le premier droit de punir ou d’éprouver qui il veut, de la manière qu’il veut.

Il n’y a qu’une chose à craindre sur la terre, c’est le péché. Tout le reste se supporte facilement avec la grâce d’en Haut.

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LE MOIS DE MARIE

Le mois de Marie à la campagne revêt ordinairement un cachet que l’on ne connaît pas dans les villes. Souvent à la campagne, pour ceux qui sont éloignés de l’Église, on choisit le pied de la Croix du chemin, où l’on se réunit en assez grand nombre. On dit le chapelet en famille, on chante un cantique à la Vierge et quelquefois on fait une lecture pieuse sur la vie de la Sainte Vierge. Tout cela se fait dans la plus grande piété, dans un théâtre sans bornes, dont la voûte est le ciel et les murs l’horizon insondable.

N’est-ce pas aussi un moyen excellent d’entretenir dans le cœur de ces paysans une charité vraiment chrétienne ? Que de haines, que de discussions, que de rancunes ont été déposées au pied de la Croix du chemin, comme des ex-votos dans les sanctuaires des thaumaturges ! Cette pratique pieuse, qui disparaît malheureusement trop tôt, fera disparaître avec elle bien d’autres pratiques, qui étaient une occasion de joie et de bonheur dans la vie rurale.

Le mois de Marie que j’ai pratiqué est un peu différent de celui-là. C’est au village, dans notre église aimée, que les fidèles se réunissaient. C’est au pied des autels que nous allions recevoir la bénédiction du Saint Sacrement en invoquant la Vierge Marie.

Quoi ! la nature est-elle tant changée que l’on ne croit plus aux jolis mois de Marie d’autrefois ! Il y a un quart de siècle, la nature, en ce beau mois, se revêtait de son manteau de verdure vert-tendre, l’atmosphère s’embaumait du parfum suave des fleurs fraîchement écloses. La piété chez les fidèles était, dans aucun doute plus sincère et plus solide qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Le curé présidant toujours à ce mois de dévotion. Le chapelet se récitait, un cantique choisi et bien préparé se faisait entendre avec les sons harmonieux de l’orgue, une méditation sur la vie de la Vierge, puis l’exposition et la bénédiction du Très Saint-Sacrement.

Permettez-moi de rappeler mon premier cantique à la Vierge du Ciel.

Douce Reine, Vierge Marie,

Mon premier cantique est pour vous

Je me prosterne à vos genoux

Écoutez-moi, Mère chérie.

Refrain :

Tendre Mère, prenez nos âmes,

Nous les offrons avec bonheur,

Animez-les de pures flammes,

Donnez-les toutes au Seigneur.

Jamais depuis ce temps je n’ai eu le vrai plaisir d’entendre ce cantique. Les petits garçons chantaient alternativement avec les petites filles, chaque semaine.

Je dois à la Vierge Mère mon bonheur et tant de grâces qu’elle distribue à moi et à tous les miens. Gardons toujours à notre Mère du Ciel nos cœurs et nos esprits.

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LA MÈRE TOUSIN

Le créateur n’en fit qu’une seule de cette trempe et je crois qu’il n’en fera plus de semblable. Ceux qui ont connu cette bonne et sainte femme pourraient me fournir abondamment des sujets pris sur le vif ; cependant, je me conterai de rappeler les souvenirs qui me restent d’elle, et ce sera suffisant.

C’était une grosse « créature » pesant bien deux cent trente-six, à l’œil du moins, car pour avoir son poids précis il aurait fallu aller sur la balance des Watkins. Nous ne parlerons que de son temps de veuvage au village. Elle était notre voisine. Si elle n’avait pas eu de voisin pour la servir, elle serait morte le premier mois à crier au secours. Elle avait une manie de demander du secours pour des riens. Nous étions, les jeunes, ses fidèles commissionnaires.

« Tu » m’emporteras cinq cents de « biscuits » ; avec des trous ; tu comprends? avec des trous ; pour cinq cents seulement, pas plus, avec des trous; trompe-toé pas, avec des trous et pour cinq cents seulement…. »

--« Oui, oui, Mme Tousin, avec des trous. »

--« Pour cinq cents seulement, hein ? »

Madame Tousin était très pieuse ; elle a dû fatiguer les saints autant que tous ses voisins. Tous les matins elle se rendait à l’église, en partant une heure d’avance pour ne pas arriver « commencé ». Elle branlait en marchant et prenait tout le « parapet » en laissant dans la rue le parfum de sa maison….

Le médecin et le curé vinrent à la convaincre que son mal de pattes la mènerait dans la tombe si elle continuait à marcher tant de fois par jour. Elle obéit enfin et resta à la maison, qui devint le temple du Seigneur : elle assistait à tous les offices religieux en regardant le toit de l’église, qui se dessinait au loin de chez elle assez distinctement.

Que de fois nous sommes allées assister à sa messe, pendant qu’elle chantait ses traditionnels cantiques, qui devaient épeurer tous les saints qu’elle invoquait. Écoutez:

Trempélez, habitants de la terra

Tremblez, le Signor va vénir….

ou encore :

Le voici l’agneau si doux ya

Levrai pain oin des angya

et tantôt

Vénez divin mésiia

Sauver nos jours iour infortunés ya

Vénez sauce de vie ia

Vénez, vénez et vénez.

Et ce n’est pas exagéré, tant s’en faut. Nous prenions un réel plaisir à lui jouer de petits tours, Rosa et moi. Que de fois nous lui avons fait entendre ce cri :

--« Mme Bonin, ils me jouent des tours ; ils m’ont enfermée dehors, le « toquet », le « tillon » est accroché, vénez, Mme Bonin… »

Et nous allions ensuite la secourir.

Quand nous avions beaucoup travaillé pour elle, la récompense venait. Elle nous servait de petits bonbons durs comme des roches, qui ne fondaient jamais dans la bouche. Nous n’avons jamais pu épuiser cette réserve de bonbons « immangeables ». Et c’était de rire.

--« Riez, mes petits, vous ne rirez pas plus jeunes. Riez, riez.

Elle était aussi économe. Le poêle se chauffait de bonnes bûches d’érable, qu’elle arrosait souvent pour que le feu ne monte pas dans le tuyau. Pauvre poêle, qu’il en a mangé des poignées de sel, quand il voulait faire son devoir. Aussi, ce n’était pas chez la mère Tousin qu’il fallait aller se chauffer quand on était gelé comme des rats.

Un jour elle se décida de s’en aller aux États chez son fils Azeru. Son fils Clément, le plus jeune, l’avait déjà abandonnée. Malheureusement elle ne fut pas longtemps, car la belle-mère et la bru se prirent aux cheveux. Elle revint au pays, voulut racheter son ménage au prix qu’elle l’avait vendu à l’encan, resta quelque temps pensionnaire chez nous, et finalement elle retourna dans sa cabane, où la mort la faucha après ; quelques années.

Pauvre vielle, qu’elle doit être contente d’être morte, car il n’y a pas de doute que les nombreux saints qu’elle a invoqués si souvent lui ont donné une belle place au ciel. Que Dieu ait son âme à jamais ?

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LE DOCTEUR LARUE

Originaire de Saint-Antoine de Tilly, le Docteur Larue fit toutes ses études à Québec et vint s’établir à Saint-Germain, qu’il ne quitta jamais.

De grandeur moyenne, d’un teint blanc, d’une corpulence robuste et distinguée, le Docteur inspire le respect et la dignité à tous ceux qui le voient pour la première fois ou qui le connaissent depuis longtemps. Toujours distingué dans ses manières, souriant à tous, sachant donner de bons conseils à l’occasion propice, également poli avec les petits, avec les humbles, comme avec les grands et les riches, jamais il ne fut trouvé en faute dans sa grande charité.

Son dévouement pour les malades, les infirmes, les malheureux, les souffrants de toutes sortes, est resté proverbial : « bon comme le Docteur Larue » est sur les lèvres du peuple. Auprès des mourants, c’est un second prêtre ; ses conseils si délicats, sa bonté qui rayonne autour de lui, sa distinction admirable ont attiré à lui bien des cœurs, ont gagné la confiance de tous les patients.

L’esprit fin qui domine chez lui, la justesse de son jugement, ses talents reconnus, et son amour infatigable de la science médicale en firent bientôt l’idole du peuple qu’il soulageait et guérissait.

Comme tous ces grands, fidèles à la haute mission que le Seigneur leur a assignée, le Docteur Larue fut un modeste et un laborieux. S’il n’a jamais voulu briguer les honneurs publics, ce n’est pas sa popularité qui fit obstacle ; s’il n’a jamais vous paraître au premier rang, ce ne fut pas sa grande dignité qui le repoussa ; s’il n’a jamais accepté de parler en public, ce ne fut pas non plus ses manques de connaissance ou ses talents oratoires qui l’en empêchèrent. Il refusait tout simplement, laissant à d’autres qu’il croyait meilleurs l’honneur qui jaillissait de ces qualités publiques.

Mais par contre, il aimait passionnément tout ce qui regarde la médecine. Et il faut vivre en campagne pour connaître toutes les fatigues que cette profession apporte, surtout dans la mauvaise saison. Voyages de nuits, et souvent plusieurs nuits consécutives, voyages dans les tempêtes, dans les chemins impassables. Et jamais une plainte, un refus, un mécontement ne sortaient de sa bouche. Il prenait ses « médecines », sa pipe, se cachait dans de chauds habits et partait sans savoir quand il reviendrait.

Sa grande patience auprès des malades, souvent insupportables, est aussi proverbiale. Il commençait par se gagner la confiance de son patient et savait ensuite le soulager.

Que de fois il m’a emmené aux malades ! Il me traitait comme il eût traité un de ses intimes. Qu’il fût chez lui, en repos ou à l’ouvrage, qu’il fût en voiture dans les mauvais chemins, ou dans une demeure sans confort, il fut toujours de bonne humeur.

Comment donc ne pourrions-nous pas nous attacher à un tel homme !

L’amour de ses patients lui fit aussi manquer beaucoup de réunions de confrères, où il y a tant de joies et de plaisirs. Ces réunions intimes sont un réel repos, une grande jouissance dont ont besoin les hommes professionnels ou d’affaires. Il comprenait que son devoir le retenait et savait en faire le sacrifice.

Personne au monde n’eut autant de confiance au Docteur Larue que mes parents. Il aurait fallu une raison bien grave pour demander les services d’un autre médecin.

Aussi, ma mère eut toujours l’œil sur lui pour avoir de l’aide, au cas où j’aimerais à aller au collège. Un jour, elle me dit, j’avais alors quinze ans :

--« Bon, c’est le bout, il ne faut plus retarder. Va trouver le Docteur et demande-lui qu’il te mette au séminaire. »

--« Mais comment lui demander cela ? »

--« Demande-lui comme tu me le demanderais, sans cérémonie ; il aimera ça mieux comme ça. Autrement, il ne te reconnaîtra pas… »

Enfin je partis, mu par une force invisible et je le trouvai assis sur une causeuse, devant sa pharmacie. Je m’assis près de lui sans parler, moi qui avais toujours toutes sortes de questions à lui poser. Il me regarda et me dit :

--« Qu’est-ce que tu veux ce matin ? Il n’y a pas de malade chez vous ?

--« Non personne de malade. Je voudrais aller au collège de Nicolet, cet automne, et mes parents ne peuvent pas payer. »

--«Si je comprends bien, tu veux que je te mette au séminaire ?

--« Oui, si vous le pouvez, j’aimerais à y aller. »

--« C’est correct, on va t’essayer. J’en parlerai à tes parents. Dis-leur que je te mettrai au collège à l’automne. »

Je partis comme un coup de fusil, peut-être sans l’avoir remercié, tant j’étais fier de mon voyage. En tout cas, il a compris dans quel était d’âme je me trouvais après une réponse aussi sincère et aussi charitable. Sans doute, je lui fis des commissions…. Mais c’est sa grande charité pour nous qui lui dicta une aussi généreuse réponse.

J’allai raconter le résultat de mon voyage à maman, qui se mit à pleurer de joie. Elle voyait un commencement de la réalisation d’un désir qu’elle avait depuis ma naissance : « j’en ferai un prêtre ». Qui lui dictait une pareille pensée ? Dieu. Pourquoi fus-je choisi parmi mes autres frères pour avoir un si grand privilège ? Les secrets de Dieu sont insondables.

Je puis donc affirmer hautement que je suis un enfant gâté et privilégié. Je puis crier sur tous les toits que jamais mes frères n’en conçurent la moindre jalousie. Je puis annoncer à toutes les connaissances par quelle charité était mu le Docteur Larue. Dieu profita de cette richesse de cœur pour s’en faire un instrument de charité et pour m’en faire un second père sur la terre.

Si ma plume s’est refusée à proclamer toute la reconnaissance que je dois au Docteur et à Mme Larue, qui avec son mari, se confond dans une même charité ; si ma parole n‘a pas été favorisée par les circonstances pour crier bien fort toute ma reconnaissance, que le Docteur et sa Dame croient sincèrement que mes prières sont plus puissantes et plus effectives que ces beaux discours, qui après tout ne sont souvent que de la poudre aux yeux des auditeurs.

Après dix ans de sacerdoce, d’enseignement au collège, qu’il fait bon d’aller se reposer souvent chez le Docteur. Je le retrouve toujours avec sa belle humeur, son sourire naturel sur les lèvres. Il ne peut pas me cacher la joie qu’il ressent en me voyant, car il voit là un effet de sa bonté et espère que je lui rendrai quelques services en priant pour lui. Je retrouve aussi Mme Larue avec sa vie, son activité, sa belle façon, sa franchise dans les yeux ; elle sait répandre autour d’elle cette même charité qui caractérise son digne époux.

Oui chers Bienfaiteurs, je vous aime beaucoup. Vous avez, après mes parents, la première part dans mes humbles prières. Je ne vous oublierai jamais. Vivez longtemps, vivez toujours au milieu de ce peuple qui a tant reçu de votre dévouement et qui vous estime beaucoup.

Si un jour je deviens « petit curé dans une petite paroisse », mon plus grand bonheur, ce sera de recevoir et mes parents et mes chers bienfaiteurs.

N.B. Déjà 1940 – M et Mme Larue ne sont plus d’ici bas. Que le Bon Dieu récompense la grande charité qui les caractérisait. Tous les jours je prie pour eux au St-Sacrifice de la messe « Requiescant in pace »

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LES PREMIERS CAVALIERS

Mes sœurs, comme les autres demoiselles du monde, eurent plusieurs cavaliers. Il y en eut des jolis, des laids, des fins, des moins fins, des éduqués, des malappris, des chameaux, des « chanteux », des « histoireux », des danseurs, des sauteurs, des amoureux, etc, etc, etc,

N’allez pas croire que la maison en était pleine : je veux dire de ces qualités et défauts se rencontraient dans quelques-uns moins désirables. Mais assurons d’avance que les malappris ne firent pas vieux os à la maison.

Le premier s’appelait « Punch, Henri Carpentier ». Il était d’une libéralité excessive ; c’est celui-là qui fit la plus grande impression sur les petits de la maison (on recevait des bonbons souvent de lui), et la plus petite sur la fille qu’il adorait….

Très lourd au physique et très léger de caractère, il avait en plus des qualités et des défauts comme nous en avons tous. Nous n’oublierons jamais sa bonté « intéressée » pour nous, petits, pendant les fièvres typhoïdes. Il nous apportait régulièrement de pleins sacs de bonbons et de « mâche-malo », espérant avoir plus facilement la grande fille de la maison.

Après lui, ce fut un autre, encore un autre et un autre.

Que nous avions du plaisir certains soirs, Baptiste, Rosa, les autres et moi ! On prenait tous les moyens de faire sortir de bonne heure du salon « le veilleux »…. Tantôt on « montait » l’horloge avec bruit tantôt on jetait dehors chien et chats, on parlait fort d’aller se coucher, etc. Un soir Baptiste dit à Rosa :

--« Pousse-moi, je vais tomber dans la porte du salon et je pourrai voir ce que font les amoureux ».

Ce fut fait avec habilité.

--« C’est Rosa qui m’a fait tomber », dit Baptiste en jetant un coup d’œil dans le salon.

Il revint en disant, assez fort pour être compris des amoureux :

--« Lui, il tient le pied de Clairine ; je n’ai pas pu voir quelle sorte de jeux ils veulent faire ».

Et tout cela pour badiner et faire rire maman.

Maria eut aussi ses cavaliers, mais ils ne furent pas nombreux, parce que, quand arriva un nommé Forest, il prit d’assaut le cœur de ma sœur et s’en fut avec…

Rosa en eut aussi, mais elle sut toujours, avec sa finesse proverbiale, les éloigner sans leur faire de peine.

Baptiste eut tellement de blondes que je ne pourrais pas les nommer dans ce volume. Il paraissait difficile. Enfin il rencontra « Tiblanc », qu’il aima tellement qu’il la maria et ne s’en repentit jamais.

Les autres étaient trop petits pour en faire autant…….

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DANS LE JARDIN

Nous avions un beau grand jardin. On y semait une belle variété de légumes : on y voyait, partagés sur des « carrés » plus ou moins étendus, des citrouilles, des fèves, des navets, des melons, des choux, des carottes, des concombres, des raves, du blé d’Inde, des patates, des tomates et des oignons.

Sur les coins des carrés, il y avait des « talles »de ciboulette, quelquefois des fleurs. Le long de la clôture du chemin s’étalaient plusieurs touffes de rhubarbe, qui grandissaient à l’ombre d’un érable, qu’on n’oubliait jamais d’entailler quand venait la saison des sucres. N’oublions pas les carrés de fraises de maman, qui nous donnaient de si grandes douceurs au palais….

Sous l’unique rangée de pommiers, s’élevaient aussi quelques groseilliers ou gadelliers, qui avaient aussi leurs charmes. En plus des pommiers « fructueux », on y voyait des cerisiers, qui produisaient des cerises pour les petits oiseaux.

La maison, située au coin des emplacements, laissait un passage pour les voitures. La grange, placée à l’autre coin, en arrière, fermait la vue aux bâtisses de l’autre rue. Au milieu de la cour, s’entassaient des cordes de bois de chauffage, recouvertes d’un toit de planches mobiles. Le puits de la maison était rapproché de la boutique, au bout des pommiers. La laiterie, plus loin, attenante à la maison. Les granges du père Courtois, du Docteur Larue et la nôtre fermaient complètement un côté et un angle de nos deux emplacements : ce qui nous donnait une cour fermée, où l’on pouvait s’amuser tout à son aise et à l’abri de bien des accidents.

Avec cette brève description, nous avons une idée, bien que vague, de notre terrain.

Mais le beau temps pour nous, lorsqu’arrivaient les semailles ou les récoltes ! Tout en faisant un bon travail, il n’était pas défendu de parler, de conter des histoires, de faire des farces…de se lancer des mottes de terre ; mais ici commençait le « train » : nous nous faisions disputer un peu, et le travail recommençait, pour ralentir quelques minutes après. Et de nouvelles « chiques » pleuvaient sur nous. Enfin la besogne se terminait.

C’était un honneur pour celui qui semait les graines bénites : celles-là étaient mises en terre avec une grande attention. Et quand papa ou maman demandait :

--« Qui a semé la patate bénite ? »

Le chanceux répondait avec empressement :

« C’est moi, j’en suis sûr. »

Et quand le soir arrivait, que ce fût la saison des semailles ou des récoltes, les petits enfants étaient contents d’avoir pu se rendre utiles quelque peu à leurs parents. Et tous montaient se coucher le cœur joyeux, l’âme en paix et dormaient profondément sur leur doux oreiller.

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MON BAPTISTÈRE

Clairina, Baptiste et Maria étaient rendus chez le père Coderre cette fois, pour y coucher, tous trois trop petits pour connaître la surprise qu’ils devaient avoir le lendemain. La mère Coderre était une véritable bonne maman pour nous tous et elle nous conserva son affection jusqu’après la mort, survenue dans sa quatre-vingt-douzième année.

Le lendemain, grande fut la joie au foyer, quand maman fit venir les petits pour leur montrer un beau petit bébé nouveau.

--« Maman, veux-tu que je le prenne ? »

--« Maman, il a des petits yeux, une petite bouche, des petites mains. »

--« Je vais lui sucrer sa suce… »

--« Qui vous l’a donné le bébé, maman ? »

--C’est le petit Jésus ; tu vois, il est beau comme un petit Jésus. »

Monsieur Johny Coderre et son épouse furent demandés pour servir de « comparage ». Ils acceptèrent avec un réel plaisir, tant il est vrai que le nouveau-né était beau. Et l’on partit pour le village. Il fallait voir toutes les têtes dans les fenêtres et tous les « cancans » des commères.

--« C’est Johny Coderre et son épouse ; mais c’est le cheval « Souris » du père Clément. Ah ! c’est lui qui fait baptiser ».

Enfin, on attendait le curé à la sacristie et le bedeau avait déjà tout préparé, tout ce qu’il fallait pour la cérémonie. Quand le curé arriva, en passant près de la marraine, il vit le bébé qui « gigottait » en pleurant :

--« Attention, vous avec une belle petite fille en main ; et elle sera sans doute cantatrice, elle chante déjà ».

--« Pardon, Monsieur le Curé, c’est un petit garçon, mais il est beau un peu rare. »

--« Ne me trompez pas, ça m’a l’air d’une petite fille. »

--« Allons donc, nous le savons…… » Et les cérémonies commencèrent……

Quand tout fut fini, le curé fit la lecture du baptistère et l’on signa. ceux qui voulaient ou pouvaient signer.

Voici une copie :

« Le trente et un juillet, mi huit cent quatre-vingt-onze, nous prêtre soussigné, curé de cette paroisse, avons baptisé Joseph Elzéard, né ce jour, fils légitime de Clément Bonin, cultivateur, et de Exina Gendron, de cette paroisse. Parrain, Johny Coderre ; marraine, Marie-Louise Boulette ; lesquels, ainsi que le père, ont déclaré ne savoir signer.

(signé) Jos. Tessier, ptre C.

Copie traduite sous serment par l’abbé Edgar Laforest, ptre, vic. le 17 Juin 1926

Je ne comprends pas pourquoi le curé ne faisait pas signer « ses gens » quand on sait qu’ils savaient signer.

Cieux, terres, mers et astres, réjouissez-vous en ce grand jour, c’est une nouvelle étoile qui vient s’ajouter aux millions de corps lumineux qui circulent dans les espaces. « Pax et in terra »….

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LA LAITERIE

C’était une toute petite cabane attachée à l’un des côtés de la maison. Elle était le refuge, en hiver, des viandes, des tartes, des tourtières, du boudin et de saucisse. Dans le gros salois, on y mettait le lard salé. Le froid était trop grand en cette saison pour les liquides.

En été, elle était le frigidaire des « vaisseaux » de lait, de la crème pour faire le beurre et de tous les autres mets qui pouvaient se conserver à la fraîche ; les gros saules se chargeaient eux-même de rafraîchir tout ce pan de la maison où se trouvait la laiterie.

Ce petit refuge des aliments renferme, lui aussi, des souvenirs d’enfance. Ne fut-il pas, un jour, le théâtre d’une scène assez tragique ? Maria, au moyen d’une échelle trop courte et aux rares barreaux, sous la poussé de Baptiste, qui voulait la faire monter sur la laiterie, Maria, dis-je, mue par la hardiesse et l’amour des exploits, grimpa sur le toit. Mais courte joie…. Il fallait descendre pour ne pas coucher là à la belle étoile. Elle se mit sur le ventre et se laissa glisser un peu vers l’échelle, qu’elle ne put atteindre. Alors la peur la prit, elle se mit à crier et à pleurer, ne pouvant plus remonter, ses habits étaient accrochés ; et ne voulant pas descendre, parce qu’elle avait les pattes trop courtes pour rejoindre les barreaux de l’échelle. Baptiste, voyant que sa petite sœur était prise pour mourir, pendue à la laiterie, s’attela dans le « travail » et se mit à tirer de toutes ses forces les deux pieds de Maria, qui, épuisée de fatique, se laissa tomber dans les bras de son sauveur. L’épreuve était terminée.

Un jour maman entra dans la laiterie et constata que la crème de son meilleur vaisseau de lait était enlevée. Elle sonda les plus doutés, moi comme les autres, et par un détour, je finis par ne pas lui dire la vérité, sans mentir…. Maman ajouta que, dans ce vaisseau, il y avait un gros rat de noyé. Le mal de cœur me prit et j’allai restituer dehors par le plus court chemin.

--« Mon père, je m’accuse d’avoir volé »

--« Il faut restituer, mon enfant »

--« Je l’ai fait, mon Père ».

--« A qui as-tu volé ?--- A mes parents---« 

--« Il faut restituer quand même, mon enfant ; le vol est toujours défendu ».

--« J’ai restitué immédiatement après le vol, mon Père, car maman a dit qu’il y avait un ras de mort dans le vaisseau de lait où j’avais volé la crème ; le mal de cœur m’a pris et j’ai restitué…. »

Le cadenas fortement attaché à la porte de la laiterie nous a empêchés, sans doute, de faire bien d’autres mauvais coups.

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CÉCILE ET OSCAR

Ils étaient les deux plus jeunes et les deux plus jolis, n’en déplaise aux autres, qui étaient aussi fort jolies….

A la chevelure d’un blond-clair aux pommettes rosées, aux yeux vifs et étincelants, d’une activité précoce autant que leur intelligence, tous deux grandissaient ensemble, jouaient ensemble, babillaient à leur façon naïve et intéressante, et étaient la joie et la gaîté au foyer. Les plus grands ne pouvaient se lasser de les questionner pour avoir de ces réponses qui plaisent et qui dénotent une perspicacité étonnante pour deux enfants de quelques années seulement.

Il n’y avait pas de querelle entre eux, mais il arrivait souvent que le petit Oscar, tout petit encore, se levait debout en se soulevant par les cheveux enroulés de sa petite sœur : on comprend qu’elle criait et cherchait à se défendre doucement, sans jamais changer son humeur gaie et entraînante.

Ce qui caractérisait la petite Cécile, c’était surtout son amour des belles choses ; à quatre ans, vous l’entendiez chanter avec la pureté d’une voix d’ange, avec la justesse d’un virtuose . Ses jolies chansons, que sa maman lui apprenait, devenaient pour nous une surprise continuelle, un étonnement ; elle était fine à croquer, admirable à voir et à entendre. On la suivait des yeux du matin au soir ; et, avec Oscar, qui ne s’éloignait jamais d’elle, elle faisait comble à tous nos transports.

Dieu ne voulait pas laisser sur la terre un petit ange qu’il s’était préparé : il nous laissa quatre ans ce trésor incomparable et vint le chercher pour ajouter à ses anges un nouveau fleuron qui forme la grande couronne divine. Et c’est au milieu d’une longue épreuve qu’elle nous fut ravie ; les fièvres typhoides étaient déclarées chez nous, et tous, moins manan et Oscar, en furent atteints. Papa faillit en mourir ; tous les enfants furent sérieusement malades ; Maria, au couvent de l’Avenir en fut frappée pareillement. Clarina, alors institutrice, se mit pensionnaire ailleurs, mais la maladie ne l’épargna pas non plus que les autres. Et c’est au milieu de tant de malades que la petite Cécile fut frappée mortellement et mourut en véritable petit martyr.

Nous avons sans doute raison de nous réjouir, car la petite Cécile, qui nous connut assez ici-bas, ne peut pas manquer d’intercéder pour nous auprès de Jésus et de Marie. Comment! un ange si pur de la terre, prenant son trône de gloire au ciel, ne serait pas très puissant par la pureté de son âme et par la beauté de l’image divine gravée en elle et jamais souillée.

Invoquons-la et comme une sainte, puisqu’elle a souffert sur la terre, et comme un ange, puisqu’elle a conservé la pureté de sa robe baptismale.

Petite sœur Cécile, priez pour nous !

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DANS MA PAROISSE

(voir aussi La première Chapelle)

Qu’est-ce que la paroisse canadienne, sinon très souvent la juxtaposition et le dédoublement ce cinq ou six grandes familles primitives, dont les descendants s’étalent et se dispersent comme un arbre géant, qui se ramifie à merveille. Chez nous, parmi les grandes familles, nommons les premières qui se présentent à ma mémoire, sans assurer la vérité absolue de cette énumération  Doré, Nederer, Houle, Bergeron, Rajotte, Leclaire, sont sans doute les couches primitives qui formèrent, pour leur grande part, la belle population qui vit à l’aise aujourd’hui dans toute la plaine de Saint-Germain.

Un grand nombre parmi les premiers colons étaient d’abord arrivés dans ces forêts, attirés par le gain ; des moulins à scie s’étaient élevés à différents points de cette forêt immense et tous travaillèrent comme bûcherons, comme employés aux différentes fonctions des scieries, et se taillèrent ensuite un petit jour à travers la forêt pour y fonder une famille. C’est ainsi que plusieurs de ces familles firent souches.

Les premières routes qui se tracèrent pour le besoin du commerce de bois furent le grand chemin d’Yamaska, le chemin de St-Hacinthe et d’autres qui les relièrent ensuite.

Au milieu du siècle dernier, il y eut une petite mission desservie par un prêtre de Drummondville. Le curé Baillargeon fut nommé plus tard par l’évêque de Trois-Rivières pour fonder une paroisse. Il y construisit l’église, qui fut allongée en 1906, et un presbytère en bois. Ce fut le curé Tessier qui construisit plus tard le presbytère actuel.

Tant qu’il y eut une desserte, ce coin de la forêt portait le nom de Headville, nom donné par les fabricants de bois. Quand le nom de St-Germain fut donné à la nouvelle paroisse comme titulaire, ce nom passa officiellement au bureau de poste et plus tard à la station du chemin de fer ; et ce vocable Headville disparut avec tous ces premiers commerçants protestants, qui n’avaient plus d’argent à faire. Seules les familles des Watkins y restèrent et prirent le contrôle des moulins à scie, à farine, à cardes ; et ils eurent, aussi, longtemps un magasin général. Ces derniers sont partis, et les Canadiens ont actuellement le contrôle des affaires. Une famille protestante se convertit il y a une quinzaine d’années et demeure encore sur « la terre ».

La paroisse de Saint-Germain est devenue florissante à mesure qu’elle se développa, grâce à l’amour du sol gravé dans ces cœurs de vrais colons, de vrais paysans, ;grâce aussi à la richesse de la terre, au centre qu’elle occupe pour la vente de ses produits agricoles.

Traversée par de belles et grandes routes, aux proximités de Drummondville pour le marché, et servie par une voie ferrée, la paroisse continue à se développer et a fourni à la société des fils vraiment chrétiens et patriotes.

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CHEZ MON ONCLE ALPHONSE

Mon oncle Alphonse est le plus jeune frère de la famille de papa. Attiré, lui aussi, par le charme des cantons de l’Est, il ne tarda pas à suivre mon père à Saint-Germain et à s’y installé définitivement. Il travailla plusieurs années son métier de menuisier, en la compagnie de son frère Clément, se trouva une compagne de vie dans la personne de Marie Joyal, devint le père d’une belle famille, se fit cultivateur pour donner un meilleur travail à ses garçons, qui grandissaient, et quand les enfants furent encore plus grands, il quitta sa terre, qui lui refusait le pain suffisant pour subvenir à tous ses besoins. Il demeure actuellement à Drummondville, où ses enfants travaillent dans les usines et manufactures.

Tel est le résumé très bref des va-et vient de cette famille. Ces changements sont nécessités par de solides raisons ; mais ce ne sont pas ces exigences de leur vie que je veux rappeler, mais bien leur séjour sur le chemin d’Yamaska, où j’ai eu le plaisir de travailler quelques fois et surtout de m’amuser bien souvent.

Lorsque nous sortons du village de riante paroisse de Saint-Germain, en prenant le chemin d’Yamaska, nous remarquons, à gauche de la route, sur la deuxième ferme, la maison de mon oncle Alphonse. A l’ombre de quelques vieux saules est assise sa maison de campagne, avec un prolongement en guise de cuisine pour la belle saison, et de « met-tout » pour la saison rigoureuse. Plusieurs « bâtiments » forment sa cour, et le tout donne l’apparence d’une propriété où les habitants vivent à l’aise.

Voyez ma tante Marie, dans sa cour, au milieu de tout un petit monde de poules, poulets, dindes ; leur parlant dans son langage imagé et caractéristique, s’efforçant à les convaincre qu’il ne faut pas mourir avant le temps de la vente, les nourrissant avec abondance pour un meilleur résultat. Et tous ces petits êtres de la gente ailée accourent à ses appels, l’entourent, lui font des caresses à leurs manières, semblant lui assurer qu’ils vivront longtemps encore.

Pendant que ma tante se « désâme » au labeur de la maison et de la basse-cour, les hommes, mon oncle et les petits garçons, travaillent aux champs, demandant à la terre qu’elle donne son rendement complet. Là encore, cette terre semble ingrate : à la moindre sécheresse, elle se croit brûlée et refuse ses fruits. Aux pluies plus abondantes, elle se croit noyée et reste inculte. C’est après maints efforts que mon oncle et ma tante décident de quitter cette ferme ingrate et d’aller sous un autre ciel.

Nous ne pourrons jamais oublier les belles veillées, au temps des fêtes d’hiver. Ma tante faisait des invitations ordinairement aux Rois, pour ne pas déranger les réunions de familles du jour de l’An. Aussi elle avait tout son monde autour d’elle : les familles Chagnon, Bonin et Joyal s’y réunissaient.

En attendant le repas traditionnel, on se trouvait une place dans les coins comme on pouvait, ordinairement les petits enfants dans le haut et les grands en bas ; et les commentaires et les histoires se promenaient des lèvres aux autres, au milieu des tonnerres de rires et d’applaudissements. Mais laissons la palme à mon oncle Alphonse, qui avait toujours le mot pour rire et faire rire, qui ne manquait aucune occasion de tirer le ridicule des choses en des personnes qui devenaient les sujets de conversation.

Pendant le repas on mangeait à se crever : soupe, viandes de toutes sortes, tourtières, tartes aux grandes variétés, puis le dessert qui achevait le trop plein et faisait faire la digestion. Le ventre aussi plein, il ne fallait pas demeurer tranquille sans courir le risque d’en crever. C’est alors que, après quelques parties de cartes, où l’on « trichait » un peu, commençaient la série de chansons canadiennes, qui renferment toute l’âme de nos ancêtres. La joie était grande.

Mon oncle et ma tante, descendants de bons cultivateurs, conservent encore l’amour de nos vieux d’autrefois : travailleurs infatigables, aimables et hospitaliers, gais et patients dans tout ce qui peut arriver, conservant toujours dans leur cœur et leur esprit l’amour paroissial, l’esprit de soumission à toutes les ordonnances venant de l’autorité.

Ceux qui ont connu ces bons paysans aiment à retourner chez eux, car leur demeure est un véritable repos et un vrai délassement. Aimons fortement cette génération qui s’en va, hélas ! trop vite; aimons-la, mais surtout sachons conserver en nous ses vertues ancestrales qui donne la vie.

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AUX FRAISES

« Comme autrefois les fraises mûres ?

Rougissent le bord des buissons.

Les champs ont les mêmes murmures

Et les bois les mêmes frissons ».

Garçons et fillets, nous partions pour aller aux fraises ; toute la Petite-Rue fournissait ce qu’elle avait d’enfants. Armand, Bruneau, Arthur et Émile Parents, nos voisins d’en-face, se trouvaient du nombre. Et avec nos chaudières, nos tasses et nos petits « scieaux », accrochés aux bras ou pendant à nos doigts, nous nous en allions légers comme des chèvres et gais comme des enfants qui sortent de l’école pour un congé.

Sur le coteau des Boisvert, autour de la grange blanche, bien loin du village, se trouvait la prairie par excellence, où les touffes de fraises mûres abondaient et attiraient les foules d’enfants. Il fallait y aller dans la matinée pour cueillir les fraises mûries dans la rosée de la nuit et que la multitude n’avaient pas encore trouvé à pareille heure.

Et par bandes, par petits groupes, nous nous écrasions dans le foin à bonne odeur, chauffés à la nuque par un soleil brûlant déjà, et ramassant avec empressement toutes les fraises qui nous tombaient sous la vue, sous la main.

Laissons aux plus petits le plaisir et la gourmandise le mettre plus de fraises dans leurs bouches que dans leurs « vaisseaux » ; les plus grands, eux, avaient le sentiment de la gloire et chacun ambitionnait cette gloire d’en ramasser le plus possible. Il y avait bien parmi nous, cette fois, Arthur Parent, qui avait résolu de faire « damner » sa belle-mère en lui jouant un tour. Il remplit jusqu’aux trois-quarts son « sieau » d’herbe foulée et fit le comble avec les plus belles fraises. Ce tour ne sera pas sans effet….

--« Oh, la belle talle de fraises ! »

--« Reste là-bas, ne viens pas dans ma talle ».

--« Je reste autour du tas de roches, il y en a assez pour remplir ma chaudière ici. »

--« Il y a un bœuf l’autre côté de la clôture, s’il fallait qu’il saute…. ? »

--« N’aie pas peur, on se sauverait dans la grange par la petite porte ouverte ».

--« Moi j’ai fini, dit Arthur, mon « sieau » est rempli, maman va être contente de moi ».

--« Tu vas faire fâcher la bonne femme avec tes tours et les plus petits attraperont des coups ».

--« Armand y est, il la mettra à sa place ».

--« Aie ! je viens de tomber dans un gros « pipique » et j’ai renversé mes tasses ; viens m’aider, bon les belles fraises ! »

Rien de plus gai, de plus amusant que ces petits voyages en famille dans les champs. Le parfum du foin nous embaume et nous donne du cœur, on dirait. La beauté de ces champs de moissons nous captive et nous prend l’âme…. La brise qui court sur dans le foin aux épis murs ondule ces têtes blondes comme le vent qui soulève un peu les flots qui dormaient sous la chaleur du jour.

Quand tout fut plein, tasses, chaudières et « sieaux », il fallut retourner à la maison. Déjà le soleil était haut dans le ciel clair et nous forçait à préférer l’ombre pour ne pas cuire vivants dans les champs dorés. Tous suivaient autant que possible les petites rigoles pour ne pas écraser sous leurs pieds les blés qui courbaient la tête en appelant la faux qui rase tout sur son passage. Il fallait aussi faire de longs tours pour passer par les barrières, évitant ainsi de déchirer les habits dans les clôtures de broche barbelée.

Nous fûmes assez tôt rendus à la maison. Les petits Parent nous dirent bonjour, qui leur fut remis, et ce fut le trillage des fraises. hez nous, tout alla bien, parce que notre maman fut contente de nous. Et quel plaisir aussi pour chacun de nous d’avoir contribué à fournir à tous les convives accoutumés, un bon régal de fraises dans le lait doux, ou de tartes aux croûtes dorées, ou encore à remplir des pots de confitures aux fraises pour les fêtes.

En arrivant, les jeunes Parent remirent sur la table leurs vaisseaux pleins et se sauvèrent dans la cour. Pourquoi ? Arthur avait joué son tour et craignait les coups…. La belle-mère, toujours à trouver des reproches et jamais de compliments, eut une bonne occasion de se fâcher cette fois. Elle prit le plat de fraises qu’elle croyait bien rempli et le transvida dans un chaudron pour les soumettre à l’action du feu. En voyant ce plat rempli de foin et non de fruits, elle entra dans une grande colère et procéda à la recherche du détoureur qui avait déguerpi aussitôt.

--« Il ne perd rien à me faire attendre ».

Le lendemain, les petits Parent nous dirent que la belle-mère, naturellement, avait voulu battre Arthur, mais que leur grand frère Armand avait pris sa défense et avait profité de l’occasion pour mettre les points sur plusieurs « i »qui n’en avaient pas.

Bien des fois ce voyage aux champs nous donna l’occasion de lier nos amitiés avec ces petits amis, qui nous sont si chers dans l’enfance et la jeunesse. Tout en faisant la cueillette des fruits murs, c’est un gai babillage sur toutes les questions vivantes du temps, sur les évènements qui se passent à l’école, au village, à la maison, « au catéchisme », et toujours contents de raconter à ceux que nous choyons tout ce qui plait et que réconforte.

Que de fois la chanson des fraises nous est revenue à la mémoire depuis ce beau temps !

Où vas-tu Gervaise,

Me dit un jour Blaise

D’un air sournois,

C’est la saison des fraises

Viens avec nous dans le bois

Nous dirons des fadaises

Sur le gazon touffu

Mignonne, prends mon bras, veux-tu

Allons cueillir des fraises.

Et avec le poète nous pouvons ajouter :

La chaudière où le fruit s’entasse

Dansait entre nos doigts

Et le bruit des seaux tassés

sonnait clair dans le fond des bois.

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