FAMILLE

SOUVENIRS ET LÉGENDES

PARTIE DEUX

LA VACHE ROUGE

«Tiens, vache, tiens,

Tiens, vache, tiens»

«Elle avait, parfois, de grands airs triomphants…. L'orgueil se levait-il sous sa tête vivace! Car elle a eu sa part dans l’espoir de sa race, La vache dont le lait a nourri les enfants».

La vache rouge existant déjà lorsque je pris l’usage de raison, et elle vivrait encore si on ne l’avait pas tuée…..

La vache rouge jouait un rôle très important dans notre vie de première jeunesse. Tout petit, je restais sous l’impression qu’il n’y en avait qu’une seule sur la terre, jusqu’au moment où je fus chargé de la conduire au «clos», où je vis qu’il y en avait d’autres en ce monde.

Comment ne pas aimer cette bête à cornes? Tous les jours le lait était distribué, tous les jours il fallait traire la vache, tous les jours il fallait la nourrir, le mener aux pâturages; la vache était donc dans nos babillages, comme nos jeux, nos petits travaux quotidiens, nos devoirs de classe. Elle amusait les bébés qui la regardaient par la fenêtre, elle tenait le petit chien sur les épines, son beugle attirait à elle toute attention, elle intéressait tous les autres moins petits qui lui fournissaient des pelures de patates, des épis de blé d’inde, des pommes gâtées ou entamées par les gourmands, elle commandait celui ou celle qui devait la traire, elle attirait dans la cour des milliers de moustiques qui nous caressaient les joues. Mais qu’est-ce que la vache rouge ne pouvait pas faire?

Quand je fus plus grand, Tifin et moi, nous eûmes la besogne de la conduire aux gras pâturages de Zoël Houle, à un mille en dehors du village. Ce bout de chemin, tant de fois fait et refait, me rappelle bien des souvenirs : Les abeilles des Houle, les campements des Gypsys, la vache cruelle de Houle dit «Crotte-l’Homme», les horreurs de la savane, les plaisirs de la grande décharge, etc.

Un jour que je n’avais pu faire suivre mon petit chien, par un temps maussade et par des chemins impassables, je partis triste, suivant le bord de la route pour ne pas m’enliser dans les «ventres de bœuf». La vache n’avait pas mangé de la journée, s’il faut en croire sa rage à manger sur le bord du chemin. Il me fallut mille fois traverser dans la boue pour la forcer à laisser ces talles d’herbes, qu’elle arrachait à grandes gueulées. Fatigué de répéter toujours le même jeu, je me dirigeai lentement derrière elle et je la surpris en imitant le jappe de Tifin. La vache se croyant mordue « au sang m’envoya ses deux pattes par la tête et je disparus dans le fossé.

Ce qui se passa pendant quelques minutes, je l’ignore tout à fait. Ce qui est certain, c’est qu’en plein jour, je vis plusieurs chandelles autour de moi, et lorsque je revins à la réalité, il n’y avait plus de vache. Les gens du village l’avaient vue passer à la fine épouvante, ne comprenant rien à tout cela. J’arrivai à la maison avec la pâleur d’un revenant et je contai ma peine à maman, qui loin de me plaindre, en profita pour me donner une leçon de patience.

On me demanda un jour de traire la vache. Jamais je n’avais touché à un trayon. Je savais bien qu’il fallait tirer là-dessus. En tout cas, pris par surprise, j’obéis; et, en brave, je m’installai sur un petit banc, la tête appuyée sur le flanc de la vache, tout comme si j’avais eu le tour depuis bien longtemps. Plusieurs fois je reçus de vigoureux coups de queue par la tête, cela s’endurait assez. Mais le lait coulait mal, et le peu qui sortait allait dans mes manches d’habit. Quand j’eus tiré de peine et de misère quelques tassées de lait, les crampes me dévoraient les doigts et je fus forcé de tout abandonner. Il était grand temps, car la patience de la vache était épuisée.

Une autre fois, je me mis en frais de la soigner autrement que les autres. Je pris la fourche et j’entrai dans son port avec du foin, et je rencontrai sa grosse tête, qui venait à ma rencontre. Involontairement je lui rentrai un fourchon dans une narine et quand je pris connaissance, j’étais étendu derrière elle, bien fardé en rouge et embaumé de peste. Encore là, la vache fut l’occasion d’une bonne leçon de prudence.

Un jour papa décida, les larmes dans les yeux, de faire tuer la vache rouge. La vache, pressentant quelque malheur, avait un mugissement inaccoutumé et promenait sur nous un regard de reproche et d’amertume. Le boucher Simard fut le bourreau de notre vache. Tous les petits avaient suivi, comme un cortège funèbre, cette vieille compagne de notre jeunesse, notre nourrice, pour ainsi dire, mais presque tous dégringolèrent, lorsque le boucher prit sa massue ou sa hache dans sa main pour lui en assainir un coup droit au front.

La vache rouge n’existait plus. Après nous avoir nourris pendant tant d’années, elle voulut nous nourrir encore quelque temps de sa chair pour nous donner encore une marque d’affection.

La vache rouge, en mourant, faisait naître bien des regrets parmi les petits. Dieu, qui donne à l’homme et l’utilité de tous les êtres, nous avait longtemps égayés, réjouis, nourris, intéressés par la présence de cette vache bonne et généreuse. Nous savons lui en être reconnaissants comme nous devons l’être pour tous les bienfaits qu’il nous prodigue à profusion tous les jours. Mais quelle perte que celle de notre vieille nourrice, notre vieille compagne des premières années de notre vie!

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LE BOULANGER

« Bon Boulanger, bon Boulanger,

Veux-tu me donner un petit pain »

Le premier boulanger que j’ai connu fut Monsieur Albéric Fafard, et c’est avec lui que j’ai commencé mon « métier » de boulanger. Non, je ne fus pas boulanger, mais je « ronnais » le pain dans les rangs de la paroisse et dans toute la paroisse, et chez tous ceux qui ne cuisaient pas leur pain.

« Baillard » était le compagnon fidèle qui savait où et quand arrêter; inutile de lui donner des commandements qui lui étaient nouveaux, il répondait par ses dents blanches ou ainsi par ses fers…

C’est avec Baptiste, mon frère, que je débutai dans cet art de distribuer le pain à tous les affamés de la région. J’appris vite le tour; il fallait en plus avoir une petite comptabilité, savoir additionner, soustraire, multiplier et diviser; en plus encore, savoir échanger des œufs pour de gros pains ou des poches de fleur. Mais n’avais-je pas tout appris cela à l’école? J’avais presque terminé mon cours d’étude….

Un souvenir en appelle un autre. Outre mon métier de « ranger » de pain, je passais aussi chez Monsieur Fafard d’agréables moments. Un bon dimanche après-midi, il m’emmena à la chasse aux oiseaux --- il n’y avait pas d’autre gibier---- et il me fit essayer son vieux fusil. D’abord, j’appris à le charger et à le bourrer : ce qui paraissait facile à apprendre ; la pratique devenait plus difficile. Albéric, du premier coup, fit tomber un moineau; et moi, du premier coup, je fis peur à un merle et je fis mal à l’épaule, mais en brave, je supportai facilement mon mal, espérant bien que je serais chasseur un jour.

Il va s’en dire que le lendemain, tous les petits compagnons me regardaient avec envie ; je leur avais conté mes exploits. Quelques jours plus tard, je pris à la sourdine le vieux fusil à poudre et j’allai tirer un coup en arrière, dans le jardin. Malheureusement ce ne fut pas le gibier qui reçut le coup mais moi; ou plutôt c’est le fusil qui tira sur moi de reculon. Le contre-coup fut si fort que je me croyais blessé; je regardai si le sang coulait quelque part, mais non. Mais, que l’épaule me faisait mal! En retournant suspendre le fusil à sa place, je m’aperçus que je boitais : pourtant, c’était à l’épaule que j’avais mal. En tout cas, j’endurai mon mal et jamais le vieux fusil à poudre n’eut ma visite dans l’avenir.

Je conserve le plus doux souvenir de Monsieur et Madame Fafard.

La boulangerie fut vendue plus tard à Monsieur Pierre Houle, qui me demanda les mêmes services pour distribuer le pain aux portes; j’avais alors de l’expérience dans cet art, et je faisais seul le travail.

Un jour, j’étais à faire ma tournée au septième et au cinquième rang; j’avais emmené avec moi mon ami Damase Champagne. Une route neuve était tracée à travers la forêt qui conduisait de la fromagerie Trahan au cinquième rang, où demeuraient les familles Coderre. En nous en allant dans cette route, avec notre grosse voiture à pain, Damase me rappela plusieurs légendes, où l’on arrêtait les gens qui ne reparaissaient plus. Je commençais évidemment à avoir les oreilles à pic et la peur dans l’esprit. Tout à coup, il me dit :

--« Regarde en arrière; vois-tu un homme à cheval, qui se dirige sur nous et qui semble nous menacer? »

Je me retournai et je vis bien un cheval portant un homme; ma crainte ne fit que s’accentuer d’avantage, et tout à coup :

--« Zéar, prends le fouet et décolle, il va nous rejoindre, il nous fait des signes et a un couteau dans la main ».

Sans me retourner, cette fois, je commandai le cheval et le mis au galop, si bien que quelques minutes après, le cheval allait à bride abattue, frappant le « bacul » de ses jarrets et écumant par tout le corps; il était en peur. Et Damase criait toujours à pleine tête et semblait de bonne foi. Quand le cheval arriva à la première clairière de la forêt, il diminua sa course effrénée, il était épuisé. Là il s’arrêta soufflant à poitrine débordante.

Mon premier mouvement fut de regarder en arrière et je ne vis aucun homme à cheval. Où était allé ce coureur des bois? Mon compagnon m’avait-il trompé? Quand plusieurs années après cet incident, je revis mon ami, il m’assura, en me regardant dans le fond des yeux, que nous étions réellement poursuivis; qu’il avait vu cet homme brandir un instrument dans sa main en nous provoquant, qu’il avait disparu comme par enchantement, probablement parce que la vitesse de notre cheval l’aurait conduit trop proche des maisons où on aurait pu le reconnaître.

Mais la chose la plus certaine dans toute cette affaire, c’est que nous avons failli faire mourir le cheval. Il fallait un cheval de cette trempe pour résister à un tel mal. Si c’eût été un des chevaux de Barbina, jamais nous ne serions revenus de cette route nouvelle……

Une autre fois, Jules Brien m’accompagnait dans la tournée du dix et du huit. Nous avions manqué de pain avant de finir le voyage, et les gens qui nous voyaient passer nous demandaient pourquoi on n’arrêtait pas. La réponse était facile à comprendre. cependant, Melle Thibault ne fut pas satisfaite de notre raison, elle ajouta :

--« Mais qu’est-ce que nous allons manger! Jules avait une réponse toute prête; il se sortit la tête de la boite à pain, où il était caché, et lui répondit :

--« De la m……. »

--« Cré polisson, lui dis-je, ça n’a pas de bon sens. Que va dire le père Thibault? »

--« Je lui en ferai manger autant s’il vient me « bâdrer ».

Cinq minutes après, le père Thibault, en claquant du fouet à côté de notre voiture, nous repassait en chemin en nous criant :

--« Je vais vous montrer à vivre, mes polissons. Je vais le dire à Pierre Houle ».

Nous voilà bien pris. Le père Thibault, au petit corps mais aux longs bras, est si mauvais qu’il peut faire trembler le diable. Si Pierre Houle en a peur, nous sommes « foutus » et nous perdons notre besogne.

Mais, non, Pierre, qui n’a peur de rien, même du père Thibault, lui fit comprendre « qu’ils avaient manqué de politesse », et voilà tout. Il ne manqua pas de nous en faire la remarque en nous menaçant de perdre notre place; mais au fond, il avait tellement peur de se voir obligé de passer lui-même le pain qu’il n’insista pas trop.

Ce pauvre Pierre, qui mit le pain dans la bouche de tant de monde, mourut presque de faim, ne pouvant plus rien mettre dans sa bouche, car il fut mangé par un chancre.

Lui, qui pendant tant d’années avait passé, de vive voix, les nouvelles aux portes, finit, dans ses dernières années par passer les nouvelles écrites aux même portes, il était facteur ou postillon.

Gardons-lui aussi un bon souvenir pour tous les services rendus à l’église par son chant et son assiduité à son poste de maître-chantre.

Aujourd’hui, il est dans un lieu de repos à manger le vrai pain et à chanter les louanges du Seigneur pour l’éternité

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LE FOUR À PAIN

Nous n’en avions pas à la maison du village, à cause de note voisinage avec le boulanger. Mais, le plaisir que j’ai ressenti tant de fois à voir travailler au four à pain ne peut pas me laisser indifférent. Et je veux en rappeler le souvenir.

Quand nous allons à la campagne, il arrive souvent que la bonne odeur du four à pain attire notre attention et flatte notre odorat ; c’est une séduction pour le passant, autant qu’une attirance pour celui qui connaît le goût du pain d’habitant.

Qui n’a pas vu le four à pain? Avec son dôme d’argile et son toit pointu, il a l’apparence d’un revenant sur nos routes modernisées. Ne renouvelle-t-il pas le remords dans ces consciences d’habitants qui ont négligé et abandonné la culture du blé et la manducation du bon pain de ménage?

« Four et froment ont un berceau commun et un même destin : issus de la même terre, ils contribuent à la formation du même aliment, le pain qui soutient le monde…et qui incarne la divinité. Heureusement que les champs d’alentour aient fait jaillir leurs épis d’or comme une immense armée rangée en bataille pour soutenir la vaillance du moulin et l’ardeur du four. »

Qu’il est intéressant de voir la fermière manœuvrer la pelle de bois qui retire les pains dorés du four chauffé à point ! On flaire avec délice cette odeur qui s’en échappe, on dévore déjà des yeux ce pain, on le mange surtout avec passion, car on le sait le meilleur pain de la terre. Il se conserve beaucoup plus longtemps que le pain blanc du boulanger.

Quand le père de famille prenait sa place à la table, bien fournie d’enfants et souvent d’amis ou des voisins venus à la corvée, le père, fier de son titre, après le bénédicité, prenait son large couteau, formait sur le pain une croix et faisait voler autour de la corbeille les morceaux ou tranches de pain, qu’il distribuait ensuite à tous les convives.

Malheureusement le pain d’habitant disparaît avec bien des traditions; mais le four à pain reste là, lui, sur le bord de la route, avec son visage noirci, reprochant à tous ceux qui le voient, de se voir abandonné à jamais par ceux qui ont été nourris de lui. Du moins, que l’on conserve ces vieux fours à pain! Laissons-les nous parler encore longtemps des belles traditions de nos pères, afin de garder en nous leurs vertus et leur amour du sol, de la patrie, de l’Église.

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NOS MOUTONS

« Pour faire un jupon, il faut un mouton…. »

Nous avions des moutons, trop loin de nous cependant pour nous en faire de gais compagnons. Nos moutons paisaient l’herbe verte et tendre dans les gras pâturages du père Chagnon. Tous les ans, on nous apportait notre part de laine, et c’était fête à la maison quand arrivait cette toison de nos moutons et moutonnes.

De temps à autre le père nous disait :

--« Cette semaine, on nous apportera un mouton pour manger ; on pourra le conserver en morceaux dans la Laiterie et on en aura pour longtemps. »

Les premiers jours, c’était vraiment un régal; mais ensuite, les becs fins commençaient à moins manger de mouton; puis les autres se prononçaient ensuite, et quand la mangeaille du mouton était terminée, tous les convives se réjouissaient. La chair du mouton est sans doute tendre exquise, mais à force d’en manger, le palais se fatigue et l’odorat même proteste à sa manière.

Que faisions-nous donc de cette laine que l’on nous apportait à chaque année ?

Comme le dit la chanson, « pour faire un jupon, il faut un mouton »; Ce est-a-dire que cette laine, soumise à différentes transformations, finit par se confectionner en habits ou en couvertes.

On lavait d’abord la laine, on la démêlait ou l’étirait ensuite, puis maman sortait ses deux petites cardes et toute la laine y était cardée et tombait par petits rouleaux blancs ou gris. Qu’ils étaient beaux les petits rouleaux de laine! Ils ressemblaient aux rouleaux blonds de la chère petite Cécile, et à ceux des petites-nièces, je pourrais dire aujourd’hui.

Il faut un rouet

Qui tourne à souhait !

Pour filer la laine

Une fileuse qui se mène

Au son d’un refrain

Pour se mettre en train.

Et le rouet prenait la place d’honneur dans la « pièce », son ronronnement réjouissait tous les cœurs, jetait une nouvelle vie dans la maison et chacun questionnait la fileuse pendant qu ‘elle pédalait et qu’elle chantait ses vieilles romances.

--« Maman, tu vas-tu me faire une robe? »

--« Que voulez-vous faire avec cette laine-là maman? Allez-vous la teindre? »

Et les questions pleuvaient de tous les coins ; maman répondait à chacun, tout en travaillant et en surveillant les petits, qui pourraient se mettre les doigts dans la petite trame en vitesse.

Bon petit mouton

Le douillet jupon

Fait avec ta laine

Sera déposé, comme étrenne

Au creux du sabot

D’un petit marmot.

Et quelle santé nous avions dans la laine chaude de chez nous! Aujourd’hui, on remplace partout la laine par le coton juif, qui envahit nos marchés, par la soie artificielle qui n’aura jamais les qualités de la riche toison de nos moutons. Et l’on se déshabille de plus en plus, envoyant au diable la santé du corps et celle de l’âme. Les hôpitaux se remplissent de malades, les opérations se multiplient avec les spécialistes de tout calibre, les santés s’altèrent, le travail devient une horreur, la morale disparaît, la génération qui vient, que sera-t-elle donc?

N’attendons pas la ruine, la famine, les disettes, les calamités qui s’abattent sur tant de peuples malheureux pour avoir abusé de la vie et de leurs moyens. Revenons à nos moutons, habillons-nous de leur laine chaude et saine, confectionnons nos habits à domicile avec nos instruments de travail. En même temps nous serons économes de nos biens, de nos santés morales et physiques.

En filant, filant la laine

Les fileuses du vieux temps

Improvisaient par centaine

Des chansons pour les enfants.

Aujourd’hui leurs cantilènes,

Que l’on répète à mi-voix,

Bercent les joies et les peines

Comme autrefois….

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LA TERRE DE CHEZ NOUS

(Tableau)

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LES QUÉTEUX

« La charité pour l’amour du Bon Dieu… »

--« Maman, ça frappe à la porte ».

--« Entrez…..Va te coucher, morné chien…… C’est un quêteux, va chercher les cents.

--« La charité pour l’amour du Bon Dieu ».

Pendant que la maman fouille dans son porte-monnaie, tous les enfants examinent des pieds à la tête ce pauvre

mendiant. Le quêteux est en haillons, son chapeau est serré sur lui dans sa main tremblante, un bâton noueux à l’autre main mal assurée, indique bien que la vieillesse est commencée et que les infirmités sont nombreuses. Sur son dos voûté, une grosse poche de toile contient sans doute quelque nourriture pour le voyage. De petits yeux enfoncés dans la tête sur une figure amaigrie, ridée et barbue osent à peine nous regarder. Il attend. Maman met dans sa main son obole et le mendiant salut et dit :

--« Merci, Madame, que le Bon Dieu vous bénisse avec tous ceux qui habitent cette maison. Aurevoir ».

Les petites têtes, collées au vitre, regardent le vieillard descendre avec peine les marches du perron.

--« Maman, pourquoi y ramasse des cents, lui? »

--« C’est un malade, un infirme, un vieux qui ne peut pas travailler. Il n’a pas de maison, il mange et couche dans les maisons ici et là. Il faut toujours donner à ces quêteux, pour l’amour du Bon Dieu. Les pauvres sont les amis de Dieu, il faut les secourir, les aider en autant que nous sommes capables. Quand on donne aux pauvres, on prête à Dieu, qui nous récompensera au centuple. Le bon Dieu a dit : Celui qui donne un verre d’eau en mon nom ne sera pas sans récompense. Aimons les quêteux, ne les insultons jamais, même quand ils sont détestables. »

--« Y va-t’y revenir, maman, le quêteux? »

--« C’est pas mauvais un quêteux? »

--« Pourquoi y mange pas ici? »

--« Il n’a pas faim, il a mange ailleurs. Te souviens-tu du petit quêteux qui parlait tant l’autre jour? Il a mangé ici, il en demandait toujours. Bien plus, on a déjà couché des quêteux. Mais ordinairement on les envoie à d’autres places où on les couche. Le dernier que nous avons couché nous a donné des poux ».

Et les questions des enfants se multipliaient à mesure que maman leur ouvrait de nouveaux horizons sur la question.

« Tifin » fut toujours fidèle à nous avertir lorsqu’il flairait l’approche d’un chemineau. Nous avions aussi l’occasion d’ouvrir la porte à toutes sortes de passants : Colporteurs juifs, appelés « pédleurs », vendeurs, ramancheurs de parapluies, de moulins à coudre, jeteux de sorts, charlatans, filoux, voleurs, bouchers, boulangers, ramasseux de toutes sortes de choses, tous y venaient à tour de rôle et chaque fois, le chien menait le « ravot » et tapageait comme si ce fut la fin du monde. Au village, le danger de recevoir ces globetrotteurs était moins grand qu’en campagne, où les « créatures » eurent de grandes peurs quelquefois.

Papa pourrait certainement nous donner plusieurs sujets à publicité sur ces passants dangereux, qui laissaient souvent des traces de leur passage.

Cependant, les quêteux, pour la plupart, ne sont pas malfaisants. Ceux qui venaient de loin répandaient les nouvelles récentes --- il n’y avait pas de journaux alors --- on racontait toutes sortes d’histoires intéressantes sur la politique, les affaires, les accidents aux villes, les nouveaux venus dans le canton, etc. Mais que ne savait pas le quêteux? Les uns nous racontaient les malheurs de leur vie avec force détails; d’autres, quoique connus de noms, étaient fermés quant à leurs affaires personnelles et leur vie restait un mystère pour tous les affamés de nouvelles.

Il y en avait quelques-uns que tout le monde aimait, c’était ceux de la région, connus depuis longtemps et de nom et de famille. Chaque paroisse fournissait les siens. Le bonhomme Letendre de Saint-Germain partait tous les printemps avec sa poche de son bâton et s’en allait faire sa tournée habituelle dans les paroisses voisines, et revenait à l’automne avec un montant assez joli pour lui permettre de passer l’hiver avec sa vieille. Et que d’autres de ce genre.

Aujourd’hui, ils sont plus rares : les hôpitaux sont devenus de refuge de ces nécessiteux de la vie.

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AU FEU AU FEU!

Nous étions bien paisibles à la maison, quand tout à coup des cris au lointain se firent entendre : « Au feu ! au feu! » Tous les hommes, plusieurs femmes et presque tous les enfants du village couraient dans la même direction. Bientôt nous étions du nombre.

--« C’est chez le tailleur Lemaire, toute la cuisine est en feu. Il parait que ce sont les deux petits impossibles à Lemaire qui on mis le feu en jouant avec des allumettes ».

Une lueur se reflétait déjà puissante sur tous les toits et les arbres d’alentour. De partout l’on accourait portant des haches, des échelles, des chaudières. Le vent était fort et activait les flammes, qui avaient déjà passé à travers le toit d’en arrière. La pompe à feu se trouvait encore sur sa voiture d’hiver, les boyaux étaient en mauvais ordre, l’eau était rare, car la sécheresse avait tari les puits à pelle.

Le dévouement qu’on y vit se dérouler sous nos yeux était vraiment admirable : tous travaillaient à sauver le ménage de Lemaire, on travaillait déjà à sauvegarder les voisins menacés de l’incendie. Impossible de sauver la maison de Lemaire, tout brûle, malgré la bonne volonté et la bravoure des gens.

On sorti du milieu des flammes une femme ou fille qui était parente de Lemaire ou son engagée. Il était grand temps.

Alors, on porte ses soins empressés à protéger les voisins. A gauche de la maison du Tailleur est Michelle Gauthier, à droite le docteur Comeau, en face Hercule Picard. Partout des gens, montés sur les toits, recevant l’eau par chaudières, étendant des catalognes dans les fenêtres, dans les portes, arrosant le bardeau, les pignons, déménageant les meubles; tout est en activité, pendant que les curieux ou les inutiles regardent avec effroi et lancent toutes les épithètes « épouvantable, effrayant, affreux, terrible, abominable, terrifiant, de valeur ».

Enfin, les murs s’écroulent et sont renversés à l’intérieur de la maison en flamme, poussés par les perches, afin de circonscrire cette flamme, qui menace toujours les voisins. Le danger est passé, plusieurs retournent chez eux, les travailleurs continuent leur dévouement et enfin contrôlent le feu et tout revient en paix.

--« Mais quels désastres pour ces pauvres éprouvés! C’est trop fort pour Lemaire, il ne pourra pas passer à travers cette épreuve, il devra partir ». On rapporta que le feu origina dans la cuisine, où les deux petits garçons de Lemaire, jouant avec des allumettes, mirent le feu à des poches de ripes et de copeaux; ils s’amusèrent tant que le feu n’eut pas pris des proportions alarmantes. Mais les petits imprudents attendirent trop tard pour avertir.

Ne laissons jamais les petits enfants jouer avec des allumettes. Que de feux eurent pour origine ces imprudences d’enfants mal surveillés. Soyons toujours sur nos gardes.

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BROYAGE DU LIN

« Dans plus d’un oil d’azur la flamme est allumée,

Veillez au lin qui sèche et veillez à vos cœurs ».

Quand j’étais petit, j’eus le plaisir de voir broyer le lin chez le père Isaïe Houle. Dans le temps, je n’y comprenais guère grand chose à tout ce brouhaha des garçons et des filles qui chantaient, babillaient à peine tête, contaient des histoires amoureuses, tout en broyant le lin. Je ne pouvais pas rester dans l’ignorance, j’ai consulté et l’on m’a donné les principales explications. Maintenant je sais broyer. N’est-ce pas un réel plaisir quand tous mes parents ont broyé le lin!

On s’arrachait le lin quand il était mur, ensuite venait le rouissage : le lin étendu en javelles sur l’herbe, recevant successivement l’humidité et la chaleur nécessaire pour le désagréger des enveloppes qui retiennent la fibre qu’on appelle filasse. Et l’on procédait ensuite au broyage. Pour cela, il fallait faire des invitations : les amis, les voisins, et plusieurs parents, se rendaient au jour indiqué à la corvée, à la braierie. Ces corvées étaient simplement un gracieux échange des journées de travail. On choisissait évidemment une belle journée d’automne pour que la gaieté soit de la partie.

Et le son rythmique des braies se confondait vite avec les propos enthousiasmes et gouailleurs des garçons, qui se plaisaient à entendre le rire franc et clair des filles, toutes joyeuses et légères sous leurs lourds habits d’étoffe du pays. La braie se compose de trois pièces de bois parallèles et horizontales contre lesquelles les arrêtes d’une autre pièce mobile creusée, assujettie par une cheville à un bout et portant une poignée à l’autre bout. C’est sous cette dernière pièce battante que les tiges de lin triturées volent en éclats pour libérer la filasse.

Quand donc le lin à été séché au moyen d’un séchoir fait exprès, dépouillée de son enveloppe sombre, la filasse blonde se déploie en cordons soyeux, qui se placent à la droite de chaque travailleur. Quand ces filasses ont passé sous la braie, on fait l’écorchage ou treillage qui consiste à battre chaque poignée de lin avec une espèce de long coutelas en bois dur pour en enlever les dernières aigrettes.

Vieilles braies, vieux écorchoirs, combien, en vous maniant, nos ancêtres ont gémi, espéré, aimé ! Nous vous garderons le meilleur souvenir, nous chanterons vos exploits avec le poète, nous vous conserverons toujours en nos demeures pour que vous continuiez à nous parler des anciens.

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LES SUPERTITIEUX

Deux jeunes habitants du rang de « Maska » cheminaient, ce soir, vers le village et parlaient des travaux de la journée et de la veillée du soir.

--« Allons voir la petite Bonin, ce soir » ?

--« Tiens, une bonne idée, j’y pensais un peu; elle a peut-être quelqu’un chez elle, mais qu’importe! on veillera en famille, et s’il faut à la cuisine avec le père Bonin.

--« C’est correct. Bah! ça fait rien, quand même il y aurait un petit monsieur du village, on le mettra à sa place. Tiens, regarde donc, vois-tu là-bas un fer à cheval? Je te gage qu’il a les crampons en l’air. »

--« Bougre de fou, qu’est-ce que ça peut bien faire ça, crampons en l’air, en bas. Tu crois à ces folies-là ».

--« Bien sûr que j’y crois. S’il a les crampons en l’air, on fait mieux de retourner, car notre veillée est flambée. Vois-tu bien, tu as meilleure vue que moi?

--« Cré morné fou d’Allard, tu n’en as plus à perdre, je te pensais plus fin que ça. Parles-en donc à Monsieur le curé de ces folies-là, tu vas voir ce qu’il te dira.

--« Le curé ne connaît pas ça, lui. Lâche-moi, je veux avancer encore un peu; les crampons sont en bas, quelle chance! Je vais l’apporter, notre veillée sera « extra ».

--« Vas-tu le montrer à la petite Bonin?

--« Pas de danger, elle rirait de moi ».

La veillée fut plus ou moins bonne, mais je vous assure que le fer à cheval de Henri Allard n’y a eu aucune affaire. Qu’il se le pende au cou, s’il le veut, à la place de son scapulaire, mais qu’il nous laisse tranquille.

La superstition est à base d’ignorance religieuse, et presque tous les peuples païens en sont remplis, même qui ont connu le christianisme et que l’abandonnent ensuite.

Un Français refusa d’allumer sa cigarette parce qu’ils étaient trois réunis. Il attendit que le nombre fut pair. Et que dire du nombre treize? En a-t-il fait des victimes, ce nombre diabolique? Celles qui ont étrenné une robe le vendredi ne recommenceront plus ce jeu. Tant de marchés manqués le vendredi, tant d’avoine « mangée » le vendredi. On ne se coupe pas les ongles le dimanche, on ne passe pas sous une échelle penchée, on ne doit pas regarder un miroir brisé, on ne doit pas rencontrer un crapaud sur la route ou se faire repasser par un chat, en voiture; on devrait toujours chausser le pied droit le premier, porter des roches sur soi pour éloigner les maladies, etc, etc. Tant de folies dénotent non seulement l’ignorance religieuse, mais une faiblesse de jugement. Que ceux qui croient à de pareilles folies aient donc l’obligeance de se cacher, ou de garder pour eux leur infernal secret.

On peut garder un fer à cheval en souvenir de cette superstition, mais jamais pour attirer la chance à la maison; j’y croirais plutôt des malheurs.

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LE BUREAU DE POSTE

Dans ce temps-là, il n’y avait pas de bureau de poste. Mais pourquoi alors parler de ce bureau? Attendez un peu, laissez-moi dire toute ma pensée : il n’y avait pas de bureau de poste, je dis bien, mail il y avait une « Posteoffice ». Comprenez-vous maintenant? Grâce à la ligue du bon langage au pays, la maigre petite planche qui portait ces écrits : PostOffice, a fait place à une autre vraiment canadienne où l’on peut lire en français : Bureau de Poste.

Tout de même, les lettres et les journaux français arrivaient par la Postoffice. Notre bureau de poste est bien humble et surtout très petit. Il n’avait pas grande salle que l’on voit aujourd’hui; c’était à peine si on pouvait se rencontrer cinq ou six personnes sans s’écraser les pieds. C’est la société historique, je crois, qui le conserve et le soutient; autrement je ne vois pas de raisons qui tiennent pour conserver un tel bureau de poste, sans une paroisse aussi florissante que la nôtre.

En tout cas, nous aimons à le voir là, avec ses souvenirs nombreux, ses secrets, son même personnel à peu près, et situé sur les rives de la grand’décharge, à l’ombre de gigantesques ormes et à peu près au centre du village.

Le maître-poste est une demoiselle Parée. Cette demoiselle inspire le respect pas sa noble figure, par son autorité douce et ferme, par toute sa personne qui répand autour d’elle l’amitié et l’admiration. Que j’aime encore à voir cette belle figure de femme robuste, fière dans sa dignité, pieuse dans ses dévotions, intelligente dans sa besogne qu’elle a depuis toute sa vie. Toujours polie dans son service public, toujours souriante à tout venant, empressée à rendre service, à faire le bien, à fuir tout ce qui est de mauvais aloi, elle n’a jamais eu, je crois, d’ennemis ici-bas. Rien plus, on est attiré à elle par je ne sais quel aimant, par sa sincérité, sa franchise, sa bonté, par toute son aimable personne. Je crois bien que jamais les Bleus ou les Rouges n’eurent la pensée de lui créer le moindre ennui dans ses fonctions de maître de poste.

Autrefois, elle avait à son service une sœur moins bien servie qu’elle au physique et au moral. Depuis ce temps, ses servantes sont des parentes, des nièces, qui l’aiment comme une véritable maman.

Par respect pour Melle Parée, je n’ose pas rappeler certains souvenirs attachés au bureau de poste, mais indépendants d’elle. Je préfère garder la douce figure qu’est celle de Mademoiselle Parée et de renvoyer à d’autres chapitres ce qui touche à la vie de la fameuse « postoffice » d’alors.

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LE CHAT JAUNE

« Minouche, minouche……. Rrrrnouaille, rrrnouaille, »

Ce ne fut pas un chat noir, comme on en rencontre dans les histoires de chantiers et qui font peur. C’était le chat jaune. Je crois qu’il n’est jamais né, il vivait depuis longtemps quand je le connus à la maison. Outre ses qualités de destructeurs de souris et de rats, de mangeur avéré de tout ce qu’on lui offrait, de coureur de moineaux, d’écureuils et de poulets, il avait bien d’autres qualités. Mais on y trouvait aussi des défauts : on m’approuvera sans doute.

Le chat jaune était l’ami ou l’ennemi de tous les chats du village. Un jour, il était monté dans les saules, à la chasse d’un visiteur imprudent. Les préparatifs à la bataille furent longs. Bien en face l’un de l’autre, on miaula, on cria, on chanta, on fit entendre les accords les plus discordants de leur musique vocale, et finalement il fallut faire un maître. A bras le corps, on pourrait dire, la lutte s’engagea, chacun dans les griffes de l’autre, la gueule L’une dans l’autre, et l’on finit par perdre l’équilibre et se précipiter dans le fossé, au coin de la galerie, Le chat jaune, comme toujours fut vainqueur, l’autre s’étant éreinté sur une roche dans sa chute.

De temps en temps, le chat jaune disparaissait, il faisait sa tournée habituelle. A son retour, il nous apparaissait maigre en « charogne » et affamé à faire peur. Les uns en profitaient pour lui manifester beaucoup de sympathies, tandis que d’autres ne pouvaient pas le voir. Si la nuit, il lui prenait envie de se faire flatter, il savait où aller trouver sa maîtresse. Il montait en faisant entendre ses miaulements stridents et tout le monde se réveillaient de mauvaise humeur.

Il n’était pas toujours roi et maître dans la maison, quand Tifin y était. Jamais le chat ne prenait sa place sous le poêle, sur un lit de mitaines; jamais non plus il prenait le premier morceau dans l’assiette aux déchets, quand le petit chien était présent. C’était le beau Tifin qui conduisait : la gente canine l’a toujours emporté sur la gente féline.

Bien que le chat jaune n’eût pas les suffrages de tous les habitants de la maison, il eût manqué sans doute quelque chose aux personnages animaux, si je n’eusse évoqué ce souvenir.

S’il n’eût pas eu la couleur des Orangistes d’Ontario et l’avidité des Juifs que l’on protège tant au pays, le chat jaune aurait laissé un meilleur souvenir. Mais, rassurons-nous, il n’y est plus, comme tant d’autres choses qui ont existé quelque temps pour retourner en poussière.

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LE NID D’OISEAUX

Qui a-t-il de plus aimable qu’un petit oiseau qui fait entendre sa musique charmante, ses trilles douces et captivantes? Qui a-t-il de plus admirable que ce maître des airs qui fend les ondes atmosphériques de ses ailes et de sa queue? Aussi, trouve-t-on des enfants qui n’aiment pas les petits oiseaux? Et quand ils peuvent en posséder un chez eux, dans une petite cage, ils se croient déjà riches.

C’est ce qui explique la passion des enfants à inventer toutes sortes de plans pour attraper ces petits êtres du Bon Dieu. Les trébuchets, les attrapés, les pièges, les lignettes, et plusieurs inventions sont autant de moyens aux mains des enfants pour se procurer des oiseaux. A l’arrivée des pinsons, des fauvettes, des merles, des rossignols, des jolis petits chardonnerets, c’est une course vers les joyeux visiteurs. Malheureusement, ils n’en trouvent qui maltraitent les petits oiseaux, qui nous sont envoyés pourtant pour détruire les insectes et les vers destructeurs de fruits et de légumes.

Il me souvient qu’un jour je fis l’ascension d’un arbre géant, en face du père Picard, aujourd’hui Fabien Landry. Là, avec mes petits amis, nous complotèrent pour nous emparer d’une nichée de jolis petits oiseaux jaunes, ne pouvant pas prendre le père ou la mère. Il fallut monter jusqu’au faîte d’un arbre pour atteindre cette jolie trouvaille. Enfin, mon compagnon y arriva le premier et me remit un petit nid en crin de cheval, portant quatre oiselets à peine recouverts de plumes.

Ma joie fut grande d’apporter chez moi ce trésor. Maman, qui me reçut, ne chanta pas la même chanson.

--« Mais penses-tu que ces oiseaux vont vivre sans la mère? Ils vont tous mourir en quelques jours et tu seras la cause de leur mort. Que dirais-tu si des passants enlevaient les petits bébés des familles et les laissaient mourir de faim? Il ne faut pas faire souffrir les animaux pour rien. Va me porter ce nid d’oiseaux où tu l’as pris avant que la petite mère se sauve ailleurs.. »

J’obéis. En m’en allant, je compris la leçon; les petits qui ouvraient le bec ne recevaient pas de nourriture et déjà ils cessaient d’en demander, comme s’ils comprenaient le danger qui les menaçait. C’est en pleurant que je grimpai de nouveau dans l’arbre qui les abritait et que je remis le nid où je l’avais enlevé, pendant que le père et la mère des petits protestaient de tous leurs petits êtres par des cris désespérés et par des coups d’ailes, qui me frôlaient la figure. La peine que je ressentis en privant ces oisillons de leurs parents me perça le cœur, et jamais depuis je ne touchai aux trop petits. C’est ce qui explique pourquoi j’aime tant à élever des oiseaux à domicile et à les gâter de toutes façons.

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TIGIME WATKINS

Tigime Watkins était un homme d’une stature colossale et d’une force herculéenne. Nul tout à fait pour tout ce qui regardait les choses de l’esprit, du cœur et de l’intelligence. Comme on le disait, c’était un fou qui n’était pas dangereux, pourvu qu ‘on le laissât faire à ses caprices. Plusieurs passions se développèrent chez lui avec sa force physique et ses biceps d’Hercule : il aimait à travailler aux foins et à faire ce que les autres ne pouvaient pas faire, mais en même temps, à recevoir les compliments des admirateurs de sa puissance de nerfs. C’était d’ailleurs la seule récompense qu’il désirait ; jamais l’argent ne lui a souri. Il travaillait à la mode des esclaves de jadis, buvait, mangeait et dormait, voilà tout.

Souvent, il lui prenait envie de travailler à bord des chars; il était connu de tous les conducteurs et serre-freins des trains qui passaient à Saint-Germain. Pourvu qu’il eût une coiffure de conducteur, il ne demandait rien autre chose; les employés des chars ne le disputaient jamais, l’enduraient facilement et s’amusaient à lui dire des compliments.

Ce n’était pas un furieux, mais il ne fallait pas lui parler ou le surprendre : plus d’un se souvient de la dureté de ses poings ou de ses botterleaux. Un jour, il se rendit jusqu’à Montréal à bord d’un train; là les conducteurs le perdirent de vue et mon Gimmy se perdit dans la foule et le bruit des voitures. Gimmy prit la première rue qu’il rencontra et s’écarta; il sentit qu’il était perdu, se mit à crier, à appeler, à frapper le premier qui l’insultait, même les policiers qui osaient l’aborder. On vit bientôt qu’il était furieux et on lui fit la chasse comme à un tigre échappe de sa cage de fer.

Il fallut plusieurs policiers armés pour le saisir, l’enchaîner pour ainsi dire et le conduire au poste de police. Pendant plusieurs jours, les journaux annoncèrent l’apparition d’un géant échappé et furieux et personne ne le réclamait. Pendant ce temps, ses frères de Saint-Germain s’inquiétaient et faisaient des recherches un peu partout. Le bruit courut qu’il s’était tué, qu’on le tenait enfermé et qu’on feignait de le chercher pour tromper le monde. Mais les Watkins connurent enfin la retraite de leur Jimmy et allèrent le chercher. Il était devenu réellement furieux, et à la vue de ses frères, la réaction se fit et il les suivit comme un chien qui retrouve ses maîtres.

Un jour, il tomba gravement malade, et le charbon s’était déclaré dans un pied. Il souffrait le martyre et aucun homme ne pouvait le tenir et le calmer. Les plus jeunes protestants, moins fanatiques que les vieux en religion, décidèrent d’appeler à son chevet le vicaire Lafond, grâce à la pression que produisait sur eux leurs fidèles employées catholiques. Il fut donc convenu d’aller chercher un prêtre catholique, mais à l’insu des vieux fanatiques, qui se préparaient alors à faire demander leur ministre de Drummondville.

Monsieur le vicaire Cléomène Lafond ne se fit pas prier, il était déjà dans la chambre du malade, qui se tordait de douleurs et faisait entendre des cris enragés. Monsieur le vicaire pria près du malade, lui donna quelques conseils, l’encouragea de son mieux et sortit quelques minutes après à l’arrivée du ministre protestant, bien insulté de la présence d’un catholique. Mais le malade était calmé ; les « oremus » du ministre anglican n’avaient plus rien à y faire. Le ministre récita pareillement ses « oremus » et voulut s’attribuer l’honneur de la guérison, ce qui fit effet chez les vieux, mais les jeunes protestants qui furent témoins, ainsi que les employés catholiques, attestent que le vicaire Lafond a guéri Jimmy Ce pauvre idiot revint pleinement à la santé. Cette guérison eut un excellent effet moral sur cette famille protestante : les vieux furent forcés de se taire, les jeunes s’attachèrent d’avantage au prêtre catholique et plus tard, d’autres causes aidant, toute une famille de protestants se convertit au christianisme et demeure encore l’une des plus zélées pour le culte, pour les œuvres et pour le prêtre.

Jimmy, malgré son absence d’esprit et de sentiment religieux, fut l’un des instruments dont Dieu se servit pour la conversion de ces protestants.

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MADAME GOUDREAU

Au coin du dixième rang, à droite en s’en allant, s’élevait un magasin général, qui était le rendez-vous de tous les amis des quatre chemins. Baptiste Lavallée en fut le propriétaire longtemps, au temps où il y avait quatre hôtels dans la paroisse. Comme tous les autres de cette trempe, il fut obligé de vendre, et ce fut une dame Goudreau qui en devint propriétaire; son mari mourut de consomption et elle géra elle-même les affaires pendant quelque temps.

J’allai passer deux mois de vacances chez madame Goudreau, en qualité de commis. Il fallait me voir derrière le comptoir avec mes airs de vendeur, avec mon importance de garçon de village, promu à la charge de marchand. Et je serais peut-être devenu incontrôlable, si des épreuves n’étaient pas venues troubler « mon breuvage ».

Il y avait là d’abord une folle, la mère de madame Goudreau, qu’il fallait surveiller sans cesse. Elle avait la folie de couper tous les instruments qui avaient des cheveux, tels que balais, brosses, etc. Elle commença par couper sa propre chevelure : je crus que c’est elle qui a inventé cette mode de se couper les cheveux chez les femmes. Elle ramassait ensuite tous les balais de la maison, du magasin, des voisins, les coupaient ras le manche et faisait tremper dans l’eau le « mognon » qui restait. Elle devenait furieuse quand on la prenait en faute.

De plus, madame Goudreau avait une fille du nom de Rodolphine, qui me prit en haine dès les premiers jours et me poursuivit sans cesse. Elle avait sans doute quelque chose de sa grand’mère en arrière de la tête. Mon Dieu Seigneur, si cette petite fille de mon âge avait été le moindrement intelligente, elle aurait profité de la présence d’un ami, et qui sait si elle ne m’aurait pas aimé comme je pouvais l’aimer moi-même. Un jour, elle laissa échapper du balcon où elle était cachée une bûche de bois, qui vint s’arrêter sur mon épaule; peu s’en fallut que j’eusse l’épaule disloquée. Une autre fois, elle m’enferma dans la laiterie où j’étais allé me cacher pour éviter sa poursuite; et là, dans les ténèbres et dans une atmosphère de crème sûre, je ruminai de me venger à la première occasion. Je la saisi par ses petits bras maigres et blancs et je lui enfonçai mes ongles dans la chair, ne pouvant pas lui enfoncer d’épines dans le cœur. Ce fut effectif; elle commença à me cajoler à partir de ce jour. Mais mon cœur resta fermé pour toujours avec elle.

Un bon dimanche après-midi, mes compagnons et moi, nous prîmes un « plogue » de tabac à chique et nous la mâchâmes comme de la gomme, loin d’en connaître les effets désastreux. Mais ça paraissait si bon à voir mâcher les autres. Le premier qui avala sa chique alla la restituer un peu plus loin, avec des efforts de pendu. Moi, je n’eus pas cette chance de remettre ce jus, et je fus malade pendant deux jours. Encore, un défaut que je n’aurai pas, tant la première expérience me servit de bonne leçon.

Je me rappelle qu’un jour on me fit une agréable surprise. Émile Deslauriers, cousin de Southbridge, eut la bonté de venir me voir à mon poste, ne pouvant pas le faire au village, car je ne pouvais pas laisser. Ce cousin, aimable comme le furent tous ses frères, avait de plus que les autres un pressentiment qu’il nous quitterait; il sentait déjà la mort se glisser dans ses veines et la maladie avait déjà laissé ses premières traces. En retour d’une si grande bonté de sa part, je lui gardai le meilleur souvenir sans mes prières.

Une petite fille, dont j’oublie le nom, se rendait souvent au comptoir et aimait à s’adresser à moi pour l’achat de ses marchandises, non pas que je lui vendais moins cher--- il n’était pas facile de tromper sous ce rapport--- mais parce qu’elle me trouvait des grains de beauté quelque part; en tout cas, je n’ai jamais su pourquoi….. Finalement, je lui en trouvais, moi aussi des grains de beauté, et nous voilà pris à nous aimer tous les deux, sans nous donner de rendez-vous nulle part. Rien qu’à nous voir et à nous parler de temps en temps, cela suffisait. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si mon bail n’eut pas expiré après quelques jours. Je ne l’ai jamais vue depuis; mais longtemps encore mon imagination lui conserva les meilleurs souvenirs.

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LE CRIEUR PUBLIC

Si l’on a dit que le peuple canadien est un peuple de chanteurs, on peut dire avec la même vérité que c’est un peuple d’orateurs; et non seulement, il aime à parler, mais aussi il aime passionnément à entendre parler.Voyez-le dans les assemblées politiques, municipales, paroissiales, ce sera toujours pour lui une fête que d’aller entendre un orateur, quelqu’il soit.

Aussi aime-t-on à le voir en nombre au pied du tréteau, en face de l’église; il se tient sur le perron « de la messe », s’il est assez rapproché du crieur public, ou il s’avancera tout près de l’orateur, afin de ne perdre aucune des nouvelles fraîches qui seront annoncées après la messe.

C’est au crieur public qu’il faut s’adresser quand on a perdu un objet de valeur, ou qu’un animal étranger est écarté dans la route ou dans les concessions, pour annoncer un encan, une assemblée, une vente pour les âmes, etc, etc.

--« Le crieur est à son poste, qu’on l’écoute. Dieudonné Houle vous laisse à savoir qu’il vendra mardi tout son roulant, tout son ménage, ses propriétés, ses animaux et tout ; mais pas ses enfants, encore moins sa femme. Toutes les créatures sont priées d’y être.

« Les ceuzes parmi les quéles es qui ont de l’argent à prêter voudront bien s’adresser à moé après la criée.

« Y aura aussi une grande assemblée contradictoire par les Bleus et les Rouges, mercredi, à la salle publique; tout le monde « sont » invité; emmenez vos créatures.

« A présent, j’ai plusieurs belles affaires à vendre pour les âmes. D’abord une offre pour cette grosse pomme de choux; elle n’a pas sa pareille dans le township; elle pourrait remporter le premier prix à l’exposition. Une offre est offerte…25 cents…. c’est pour rien,….trente, trente-cinq, c’est pour les âmes, marchandez pas, trente-cinq, par plus que trente-cinq? Une fois, deux fois, pas plus que trente-cinq? vous le regretterez pas, une fois, deux fois,…. trois fois, adjugée à Prime Houle.

« Tiens voilà les deux plus beaux petits garrets de la saison. Une offre est offerte…. cui, cui, cui, vous voyez bien qu’ils sont vivants, cui, cui, cui…………. »

Et tout va sur ce train jusqu’à la fin de la vente, pendant que les paysans fument leur pipe et jasent des nouvelles de la semaine.

Les habitants font une large part à leurs morts, ce qui explique pourquoi tant de légumes, de petits animaux et de fruits se vendent tous les dimanches d’octobre et de novembre, après la grand’messe, par le crieur public.

--« Tiens, Catherine, as-tu remarqué ta pomme de choux sur le carré du « cinte » ? Mets-la de côté, c’est la plus belle.

--« C’est ce que je pensais, Baptiste.

Ta grosse truie t’a donné dis-huit petits cochons, on portera ça le même dimanche, si tu en donnes un ou deux aux âmes.

--« T’as d’aquet à me faire penser, j’ai pas bonne mémoire à ç’t’heure ». Quand j’irai au village porter un morceau de viande fraîche au curé, tu pourrais ben venir avec moi pour faire tes « emplettes », faut pas attendre trop tard, la corvée approche, et la jument n’est pas toujours d’équerre à se trotter à tous les chemins. »

--« Ah, ben, oui, mon vieux, ça ben du bon sens, on ira ensemble; fais pas comme la dernière fois, apporte rien qu’un petit cinq-demiare, y s’en passeront, ça boit comme des trous, Hein? »

--« C’est ben embêtant de les priver de ça, y aiment ça, et pi ça donne du cœur à l’ouvrage et de l’atout pour les créatures ».

--« T’as qu’à voir, te voilà farceur. »

--« Ben, ma vieille, y a une assemblée contradictoire c’t’semaine, faut pas la manquer. Y va y avoir des petits becs blancs de la ville, qui vont s’faire donner ça; y en n’a pas un seul pour emplir le petit Laferté. Le père le fait venir du collège pour produire un bon effet. Le père Laferté, si y avait rien que lui pour se défendre, il se ferait manger la laine sur le dos. Bon, à présent, je vais faire mon train ; dis à Titou de mettre le bœuf dans son port… »

Grâce au crieur public, tous les habitants se rencontreront à la salle publique cette semaine, et c’est sûr qu’il va s’en passer de bonnes…..

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GRANDE SÉANCE

« Billets… 15 épingles; Sièges réservés … 20. »

Tout le village est en mouvement; il y a une grande séance chez « Exas Bonin », dans la cour à bois. Les principaux acteurs cités à l’ordre du jour sont Albert Moreau, pour faire des farces, Albert Houle pour la lutte, Exas Bonin, pour jouer dans les trapèzes, Hervé Simard jouent le rôle de l’ours, Baptiste Bonin, à la barrière, et plusieurs autres figurants…..

Parmi les personnages éminents qui ont pris places sur les sièges réservés on remarque Mesdemoiselles Florida Houle, Marie-Anna Houle, Elmina Sarazin, Amanda Sarazin, Délia Moreau, Bertha Tousin, Rose-Alma Carpentier, Rose-Alma Fafard, Maria Bonin, Rosa Bonin et bien d’autres qui n’eurent pas de sièges. Les autres debout en arrière.

La séance commence : pas de discours, pas de musique, pourtant oui, un morceau de musique à bouche et un peu de bombarde. Lever du tableau : Joséphine apparaît dans toute sa beauté; ne vous méprenez pas; c’est une mère d’ours. Attachée au bout d’une longue corde, Joséphine se fait remarquer par son obéissance parfaite. Le dompteur est le gros Bonin.

--« Joséphine, fais le salut que ta grand’mère faisait à tout le monde….Bien. Maintenant, fais le tour de l’ivrogne…plus vite…..très bien. Chauffe-toi les pieds près du feu comme ton grand-père, quand il revenait du chantier, après avoir mangé tout ronds le cuisinier et sa femme. Vite, vite, plus vite, bon; tiens tes griffes…bon, comme ça.

--« Dance-nous une gigue comme tes ancêtres : La ripom, pom, pygue, la ri pom, pom, pom pygyue, tra la la la. Rien dresse-toi, prends ce fusil et tue-moi….relève-moi…..à présent meurt….bum. Relève-toi….salue. »

Moreau, les yeux cireux, apparaît sur la scène, il ne sait que faire, il lâche trois ou quatre sacres et disparaît.

Albert, le lutteur, lance un défit à l’assemblée des auditeurs, mais comme il n’y a que des filles, la lutte n’a pas lieu, il donne sa place à un autre.

Les auditeurs s’agitent et crient :

--« Le gros Exas, le gros Bonin, des jeux »

Me voilà en présence du personnel des plus belles petites filles du village; je ne sais où me mettre les mains. Enfin, j’aperçois le trapèze et j’y monte. Premier tour : la tête en bas, suspendu par les jarrets. Deuxième mouvement : je veux évoluer avec habilité, encouragé par les auditeurs enthousiasmés, mais voilà que je manque mon coup et je tombe sur le nez, à ma grande honte, pendant que l’on rit aux éclats. Je me ramasse comme je peux et je m’enfuie à la maison en pleurant, la main sur le nez ensanglanté. La séance est levée. Les auditeurs protestent, mais rien n’y fait. La tente de poches est enlevée. Aurevoir, Merci.

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LES DEUX GRANDS BŒUFS

Quand le bonhomme Rivard passait au village avec ses deux grands bœufs, tous les enfants se sauvaient de lui, ou évitaient de le rencontrer, de se trouver tout près de lui, et aucun gamin n’osait l’insulter, tant on avait peur de lui. Qu’était donc ce vieux Rivard?

La légende rapporte qu’il vivait autrefois avec son épouse et ses enfants dans une misérable maison, où toutes sortes de faits se passaient, d’où sortaient des histoires qui faisaient trembler les plus braves. Déjà on le craignait, on le redoutait, on le fuyait : sa femme et ses enfants semblaient des malheureux, incapables de se plaindre, d’avoir des amis, des consolateurs. Que se passait-il donc dans cette maison hantée?

Un jour, le feu se déclara dans la nuit à leur cabane et la femme et les enfants y furent brûlés vivants. La maison, sauvée de l’incendie complet, demeura encore la demeure du père Rivard. Les fenêtres calcinées, le toit brisé, les murs repoussants, tout cela n’était pas de nature à prendre confiance au bonhomme Rivard ou de le prendre en pitié.

Où était la vérité en toutes ces histoires? Personne ne le sait. Toujours est-il que le père Rivard n’avait pour toute fortune qu’une pauvre chambre dénudée de meubles, deux énormes bœufs avec qui il pouvait gagner sa vie en se faisant charretier, en travaillant pour celui-ci ou celui-là à des prix ridicules; mais ordinairement les gens du village lui donnaient de l’ouvrage plus pour le soulager que pour en retirer profit.

Le bonhomme Rivard était un petit vieux rabougri, en haillons, la figure embroussaillée d’une barbe sale et en désordre, la peau d’un charbonnier des entrailles de la terre, et la démarche incertaine et inquiétante. Il était repoussant pour tout le monde.

--« Dgi, gologne, dgi, wahatche, galogne. »

--« Tiens, voilà le bonhomme Rivard avec ses deux bœufs. Où va-t-il par un temps pareil? Pour qui travaille-t-il donc? Tant que le diable ne viendra pas le chercher vivant, il va embarrasser ceux qui aiment à vivre tranquilles. »

Quand on voyait la longue voiture et les deux bœufs dans la petite-Rue, on était certain d’en avoir pour des heures à l’entendre crier à ses bœufs, car la petite-Rue n’était pas assez large pour y retourner, c’était tout un problème pour le vieux. Les bœufs, emprisonnés sous le lourd joug attaché au timon, se balançaient lentement, soit qu’ils reçurent de violents coups de fouet, soit que la voix empâtée du bonhomme laissait passer des jurons, en le commandant dans son langage à bœufs.

Le père Rivard vécut plusieurs années dans cet accoutrement et avec la même misère.

Pourquoi les gens le craignaient-ils plus qu’ils ne le prenaient en pitié? Il y avait une raison parmi tant d’autres, c’est que le bonhomme n’allait jamais à l’église et les gens disaient sans gêne qu’il avait vendu son âme au diable. Pourtant, lorsque la vieillesse se fit sentir d’avantage, il reçut chez lui le curé, qui l’instruisit et le ramena finalement à l’église. Il vécut encore deux ou trois ans, pour pleurer et prier.

Dieu seul connaît les secrets de l’homme; ce malheureux vieillard souffrait peut-être douloureusement depuis longtemps, par le seul fait de se voir détesté par ses semblables. Dieu eut pitié de son martyre et lui donna sa grâce. Je me rappelle fort bien que le vieux Rivard, moins malpropre que d’habitude, récitait l’Ave Maria tout haut, dans un coin de la sacristie, pendant les offices religieux.

Quelque fut l’énormité de ses fautes, nous n’avions pas le droit d’éteindre en son âme la mèche de foi qui fumait encore. Le père Rivard est mort converti. Son âme était peut-être plus belle que celles de beaucoup de pécheurs, qui aiment à paraître bons chrétiens tout en faisant le mal à leur manière.

Ayons toujours pitié des misérables et des malheureux sur la terre, quelle que soit leur apparence du bien ou du mal; le Seigneur saura sans doute nous en récompenser.

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LES BOSSUS

Il était une fois un bossu et sa femme, une énorme créature, qui ne pouvait pas sortir ni recevoir à cause de la jalousie de son mari bossu. Ce bossu était un tout petit homme, avec une grosse bosse sur le dos et de longs bras terminés par d’énormes poings.

--« Ma belle Célanire, tu sais que je t’aime beaucoup ; ne laisse rentrer aucun homme pendant mon absence, ou bien je te tuerai, entends-tu ? disait le bossu en s’efforçant de sourire avec d’énormes grimaces.

Or, pendant l’absence de son mari, il arriva un jour que trois bossus, affamés, frappèrent chez la grosse créature et demandèrent du pain. Avec peine et misère, ils réussirent à entrer et à manger abondamment. Mais voilà que le propriétaire bossu sentant qu’il se passait de l’extraordinaire, revint avant le temps à la maison. La grosse femme eut à peine le temps de cacher les trois bossus dans un coffre de bois, qu’elle ferma en écrasant les trois bossus et les bossus moururent.

Le mari chercha partout en maudissant sa femme, qui ne voulait pas lui dire la vérité et retourna à son ouvrage en la menaçant comme d’habitude.

Célanire fit appeler le voisin pour se débarrasser des cadavres des trois bossus :

--« Prends ton tombreau et va jeter ce bossu mort, mais attention qu’il revienne.

--« Pendant ma vie j’en ai eu à faire de pire; il ne reviendra pas vivant. »

Et il alla jeter loin dans le ruisseau ce cadavre. En retournant chez lui, il aperçut le bossu sur le coin de la galerie, où il l’avait pris la première fois. Ignorant la présence de trois bossus, il crut que son bossu était sorti de l’eau. Celui-là, il ne l’échappera pas. Il lui mit des roches au cou et le plongea à l’eau. En revenant, il revit encore le bossu à la même place. Pour ne pas manquer son coup, il le coupa en morceaux et noya chaque partie.

Content d’avoir réussi cette fois, il s’en allait en chantant lorsqu’en se retournant il vit revenir le mari bossu qui le menaçait de ses poings. Croyant que son bossu coupé en morceaux était encore sorti de l’eau, il sauta à terre, se battit longtemps avec ce bossu et finalement le tua, le fit brûler complètement et alla rendre compte de son ouvrage à la grosse Célanire. Celle-ci comprit qu’en voulant jouer un tour son voisin lui en avait joué un involontairement, mais un qui en valait la peine. Elle le remercia d’avoir si bien accompli sa tâche et pour l’en récompenser, elle s’offrit à lui en mariage. Il fut si épeuré qu ‘il se sauva aussitôt et tout en se sauvant il pila sur la queue d’une petite souris qui cria : Tique, nous v’la rendus icite.

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VOGUE MA NACELLE

« Cette petite chanson de maman nous rendit gais tant de fois…. »

Vogue, ma nacelle,

Sous le ciel d’azur,

La mer est si belle

Et le ciel est si pur.

Je priserai les chaînes

Les chaînes, mon bien aimé,

Que j’ai toujours aimé

Que j’aimerai toujours.

Petite tourterelle,

Voudrais-tu bien porter

Ce p’tit billet de lettre

A mon cher bien-aimé

L’oiseau prit la lettre

Dans son bec l’emporta

Sur les genoux d’mon cher

Il se reposa….

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AUX BLEUETS

Le soleil s’était levé éblouissant, ce matin-là, et déjà tous les paysans étaient aux travaux des champs, le cœur rempli de courage et de confiance en la moisson. Que ferons-nous en ce beau jour d’été, nous les petits garçons du village? La décision fut vite prise : nous irons aux bleuets, Ernest Houle, Baptiste et moi.

Tous trois nous cheminions déjà sur le chemin d’Yamaska, nos chaudières suspendues à nos bras, et d’un pas rapide, tous nous espérions faire une « grosse » journée : il fallait à tout prix remplir nos grands vaisseaux de bleuets et revenir de bonne heure dans l’après-midi. Et sur ce train-là, nous nous dirigions dans le cinq de Drummondville, où les champs de bleuets étaient florissants.

Nous voilà rendus. La fatigue se fait déjà sentir, nous avions été trop vite sur la route, tant le désir d’arriver au poste était grand. Et la cueillette s’opère lentement, mais avec abondance; les arbrisseaux remplis de grappes bleues sont serrés et la cueillette est d’avance. Déjà nos vaisseaux sont à moitié. Il faut pourtant prendre un peu de repos; d’autant plus que le soleil, qui poursuit sa montée darde ses rayons brûlants sur nos échines courbées. A la vue d’une clôture d’embarras, nos chaudières sont déposées sur la mousse et nous nous étendons le long de la clôture rustique.

A peine étions-nous en repos que l’ami « Tinesse » se leva comme sur un ressort, contrairement à son habitude, en criant :

--« Les guêpes, les guêpes, j’étais couché sur un nid de guêpes à chiens, brrou…. »

Et notre ami était déjà rendu loin dans la forêt voisine, en agitant ses mains avec une rapidité surprenante chez lui, et en se débattant de tous ses membres. Il ne reçut que quelques piqûres de ces insectes cruels. Il mit sur les petites blessures rougies et enflées un peu de terre et de salive et s’en sauva pour la peur. Il fallut donc décamper et transporter les pénates dans un lieu plus sûr.

Il était midi au soleil et la faim commençait à se faire sentir. Encore un peu de courage. Tous trois nous étions de nouveau à ramasser les grappes de bleuets, dans une nuée de moustiques, d’insectes de toutes sortes, sous un soleil torride. Le travail ne pouvait pas durer longtemps dans ces conditions. Il fallait retourner au village, ou se trouver de la nourriture quelque part.

--« Où sommes-nous donc rendus, Baptiste? Es-tu capable de retrouver ton chemin? Le soleil est changé de côté, je suis tout à fait viré.

--« Oui, nous sommes écartés ben sûr, dit l’ami Ernest. Nous ne sommes plus dans le cinq. Qu’est-ce que nous allons faire?

--« Marchons tant qu’on ne trouvera pas de route ou de maisons.

--« On ne peut pas marcher jusqu’au soir sans cramper quelque part, moi, je n’en peux plus; les damnés guêpes m’ont fait trop courir, et j’ai une faim du diable.

--« Allons par la, il me semble que nous sommes arrivés de ce côté; pourtant non, le soleil est tourné. C’est la faute aux guêpes, nous sommes partis tous les trois en courant et en tournant sur notre chemin sans nous en apercevoir. Tiens, mettons une petite chaudière au haut de cet arbre mort, nous reviendrons eu même endroit si nous perdons complètement la tête. Enfin, il ne faut pas mourir à regarder le soleil, qui s’en va, lui, faisons comme lui, ne restons pas en chemin ».

La forêt était de plus en plus forte et devenait presqu’impassable. Toujours nous nous enfoncions dans le profondeur des bois, nous guidant sur le soleil qui apparemment retournait lui aussi sur ses pas.

Perdus dans la forêt profonde,

Égarés, nous pressons le pas ;

Nous n’avons plus d’amis au monde;

Nous nous en allons au trépas.

Tout à coup une clairière apparaît à travers les branches touffues; nous pressons le pas d’avantage et nous arrivons dans une demi-forêt, où l’on ne voit que des souches à moitié brûlées, des arbres tombés dans un grand désordre. Sans doute l’incendie à fait dans ce milieu de grands ravages, mais pas un chemin ne croise cet abattis, par une maison ne se dessine au loin, nous ne sommes pas plus avancés. Et l’après-midi s’en va, le soleil décline, la faim nous torture, la fatigue paralyse nos membres.

Et nous marchons toujours, la tristesse dans l’âme et l’épuisement dans les jambes.

--« Tiens, je vois quelque chose à l’orée de l’autre bois; c’est une maison ou une cabane. Si du moins il y a quelque chose à manger. Allons-y au plus vite. Que le diable emporte notre chaudière au haut de l’arbre.

--« Oui, c’est une maison; il y en a une autre plus loin. Nous sommes sauvés. Mais où sommes-nous donc rendus? Ce n’est pas le cinq, ce n’est là le chemin de Maska? »

Plus nous approchons de notre planche de salut, plus nos forces semblent revenir en nos jarrets épuisés. Enfin, nous entrons dans la maisonnette habitée. Une fermière nous reçoit et questionne; elle appelle son mari, qui nous regarde avec des yeux inquiets, nous questionne d’un ton dur, nous fait une peur qui n’est pas sans produire son effet. Enfin, il change de ton et dit à sa femme :

--« Donne-leur à manger, je les ferai travailler pour qu’ils gagnent leur nourriture.

--« Nous avons un peu d’argent sur nous. »

--« Combien avez-vous?

--« En tout, quatorze cents ».

--« Donne-leur à manger pour quatorze cents ».

Monsieur Tivierge nous reconnut par l’air de nos parents, se rassura de la vérité en nous demandant nos noms et nous orienta en nous rassurant, et en disant tout joyeux à sa femme de nous faire manger plein notre ventre. La joie renaissait après avoir semblé sombrer pour toujours.

Dix minutes plus tard, nous étions à la table où il y avait du beurre et du pain d’habitant, des patates nouvelles, des fèves tendres du jardin, de la mêlasse, etc, etc. Les bouchées entraient fournies dans la bouche. De tant en temps le rire était si grand chez nous qu’il fallait se reposer en mangeant; cette joie était causée par le grand soulagement que nous venions d’éprouver en tombant chez un paysan si hospitalier et si généreux. Et nous mangions avec avidité, et nos bons habitants semblaient heureux de nous rendre un si grand service dans la circonstance. Ils incarnent bien, ces deux habitants, l’âme de tous nos Canadiens, qui sont toujours là pour rendre service, pour ouvrir larges leurs portes et leurs bourses à toutes les misères, qui prennent du bonheur à faire des heureux. Gardons toujours ces vertus de nos ancêtres, donnons l’hospitalité à ceux qui ont froid, qui ont faim, qui souffrent. Dieu sera notre récompense.

Nous étions rendus au village au soleil couchant. Grande était l’inquiétude de nos parents, grande aussi était notre fatigue du jour, tant les émotions de toutes sortes nous avaient pénétrés jusqu’à la moelle des os, jusqu’au profond de notre âme. Dieu permit cette épreuve sans doute pour nous faire connaître la grande charité de ces paysans. Nous leur en garderons un profond souvenir, et quand la même occasion se présentera de soulager la misère, soyons des plus généreux.

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UNE INDIGESTION

Ce Monsieur Boisvert avait terminé ses études classiques et avait obtenu de faire un voyage aux Etats-Unis pour se reposer d’un si long labeur.

Il partit après avoir remercié ses parents de tant de bonté et se rendit en deux jours dans le vieux New-York, à la recherche d’une vielle tante, frère de son grand’père. Il avait pourtant la bonne adresse; il y avait deux semaines qu’il cherchait et ne découvrait aucune parenté. Il s’était mis en pension chez d’anciens Canadiens, trouvés au hasard, où il était fort bien.

Tous les jours, il se rendait dans les grands parcs voir évoluer tant de tours d’adresse par les jeunes garçons et les jeunes filles, tous chargés d’intéresser les citadins et les visiteurs à la recherche du repos et de la fraîche. Il se fit même une petite blonde irlandaise, qui lui « montra » l’anglais et qui apprit elle-même le français.

Un bon soir, plus fatigué que d’habitude, par la grande chaleur qu’il faisait et par les inquiétudes qui le tracassaient, il resta très tard dans un parc reculé de la ville et s’endormit dans un coin où les gardiens ne purent l’apercevoir. Toute la foule s’était dispersée déjà, ivre des spectacles et de la brise fraîche et embaumée de la nuit; toutes les lumières s’étaient éteinte, les portes et les barrières étaient déjà fermées.

Paul s’éveilla par un bruit insolite et ne comprenait plus rien dans son affaire. Après que ses esprits furent revenus en sa tête, il comprit qu’il était très tard et que les gardiens ne l’avaient pas averti. Il ne pourrait pourtant pas coucher à la belle étoile, et il était assez difficile de sortir de là sans artifice.

Comme il cheminait lentement pour suivre les allées, il entendit, dans un lointain assez rapproché, prononcer son nom. Rêvait-il encore? Mais non, la même voix un peu plus forte redisait ce même nom Paul Boisvert.

--« Monsieur Paul Boisvers, à mon secours..

--« On appelle au secours, et c’est mon nom que l’on prononce? Que signifie?

--« Monsieur Paul, ne me refusez pas.

--« C’est à n’y rien comprendre. Enfin…. »

Il précipita son pas vers la voix qui l’appelait. Dans un petit ravin, derrière un buisson, il vit remuer des arbrisseaux; il s’approcha, et qu’elle ne fut pas sa surprise de voir là étendue, sanglante, une belle fille blonde, affolée, haletante et toute en sueurs.

--« Monsieur Paul, je suis blessée par un malfaiteur de nuit, aidez-moi à sortir de cet abîme; je vous récompenserai, comptez sur moi. Il me faut de l’eau j’étouffe.

--« Mes services sont à vous; mais que diable, comment savez-vous mon nom?

--« Je vous ai déjà rencontré dans un bal masqué, et je vous ai pas dit mon nom; une amie vôtre m’a tout dit ce qui vous concernait. Je vous ai aimé et je suis à votre recherche depuis ce temps-là. Quand vous êtes dans ce parc, je suis tout près de vous; si vous allez dans un autre, je vous suis cherchant l’occasion de me faire remarquer de vous ou cherchant quelqu’un d’assez gentil pour me présenter à vous. J’aime à tout vous dire maintenant, parce que je vais mourir; ma blessure est mortelle….

--« Votre blessure?… Grand Dieu…oui, je vois du sang. Tenez il y a de l’eau….Buvez d’abord, cette eau me paraît limpide… Puis-je vous être utile dans le pansement de la plaie?… A la tête?… Ça ne me paraît pas grave, le sang ne coule plus, la blessure n’est pas profonde, ça m’a l’air une simple égratignure.

--« De grâce, essayons de sortir de ce trou, ensemble; seule, c’est impossible.

--« Qui vous a frappé? ou plutôt quel accident vous est-il arrivé ? »

--« Je n’ose plus le dire, à présent que je me sens un peu mieux. Prenez pitié de moi, je vous raconterai tout chez moi, si un jour vous y venez me visiter, et j’aurai l’honneur de vous faire connaître mes bons parents.

--« Mais comment reconnaîtrais-je votre demeure? Je suis étranger en cette ville?

--« Je sais. Mais n’aurez-vous pas la bonté de m’y accompagner cette nuit? Je me charge de vous indiquer la route pour retourner chez vous. Bien plus, j’ai un secret qui vous fera grand plaisir : je connais la vieille tante que vous cherchez depuis si longtemps.

--« Vraiment? Que signifie?…

--« Qu’il vous suffise de mettre votre confiance en moi et vous saurez tout avec papa et maman, dès que vous serez rentré chez moi.

--« Vous vous sentez plus forte maintenant? Marchons un peu pour délasser vos membres et tenez-vous à mon bras. Bien. »

Ils marchaient tous les deux, ces deux étrangers, qui venaient de faire connaissance dans une situation si étrange. Ils se rendirent aux portes grillées du parc, et là, Paul, un peu ému, voulut se retirer en se montrant très poli ; elle protesta de toute son énergie et le supplia de venir la conduire au moins jusqu’aux portes de sa demeure. Ensorcela par la beauté de cette blonde aux yeux noirs, et captivants, intrigué de connaître plus à fond ce secret de famille et de trouver l’adresse de sa vieille tante, il consentit et accepta son bras. Plus ils marchaient, plus les forces semblaient revenir à cette bohémienne de nuit, et ce contact féminin l’obsédait et il se sentait de plus en plus enjôlé par celle qu’il portait presque……

--« Quelle bonne Providence vous a jeté sur mon passage? Sans vous, Monsieur Paul, je serais peut-être morte de douleurs et de frayeur en cette nuit sombre et humide. Je vous promets une reconnaissance inoubliable. Et vous, plus qu’un autre, vous me rendez la santé, peut-être la vie.

Elle se serra sur lui et se mit à pleurer abondamment. Il lui laissa quelques minutes où elle eut le temps de soulager son cœur malade et reprit la conversation.

--« Mademoiselle, votre grande bonté serait suffisante, plutôt le seul souvenir de votre bonté me récompenserait suffisamment. Mais la pense d’avoir pu vous rendre un petit service et de vous avoir connu même me récompense, et je n’oserais pas en demander d’avantage.

--« N’en demandez pas d’avantage, veuillez simplement accepter la récompense que je vous dois; suivez-moi, nous arrivons chez moi.

--« Et à tout cela, votre beauté n’est-elle pas le comble à mes désirs? Que ne puis-je vous connaître et vous servir, je le dois à vos beaux yeux, au sourire de vos lèvres, à la douce parole de votre bon cœur ».

Après avoir contourné plusieurs coins de rues sales et sombres, ils étaient rendus. Paul voulut la quitter. Il protesta, en rappelant l’inquiétude de sa maîtresse de pension, l’heure indue de la nuit, son indignité à paraître devant les parents d’une si belle demoiselle, etc. Et tout cela ne faisait qu’alimenter le désir de son cœur et donner de nouveaux moyens à la fille blonde de l’attirer à elle. Enfin, il entra.

Au bout de trois minutes, le père arriva; Paul lui fut présenté, les contretemps de la nuit furent résumés, et la fille se retira pour mettre un peu d’ordre dans sa toilette. Pendant ce temps Paul s’entretenait avec ce gros monsieur, parlant bien le français, mais étranger tout à fait à la mentalité française. La mère vint à son tour; la fille revint dans une grande beauté, dans sa chevelure ondulée et ses habits tendres et légers tellement que Paul fut gagné par le fait même. Il accepta de bon cœur un lit pour le reste de la nuit, ayant reçu la certitude qu’on le conduirait à sa pension dès le matin. Ils demeurèrent tous les quatre encore une heure, et la fille s’offrit à le conduire dans sa chambre, au troisième étage.

Pendant plus d’une heure ils marchèrent ensemble dans toutes sortes de détours, dans maints corridors, chacun d’une grande richesse, mais aussi d’un style différent, ce que la demoiselle lui expliquait, tout en causant de leur heureuse rencontre. Quand ils furent arrivés à une porte en bronze, avec serrure métallique et compliquée, la fille expliqua tout ce que cela signifiait, et plus il l’entendait et la voyait, plus il oubliait les fatigues du jour et de la nuit. Oh! qu’elle était belle à la lueur d’une lanterne magique! elle la promenait dans sa main et savait lui donner les poses qui lançaient avec adresse des jets de lumière dans sa chevelure blonde et dans le regard de ses yeux vivants.

Et tout-à-coup, la porte de bronze s’ouvrit comme par enchantement ; tous deux entrèrent, et aussitôt qu’ils furent entrés, la belle sortit précipitamment au moment où la porte se refermait, et notre moineau tomba dans une cage de ténèbres épaisses. La fille avait disparu en disant adieu.

Tout l’échafaudage de ses rêves nouveaux s’écroulait instantanément et Paul devenait le prisonnier de celle qu’il voulait aimer malgré lui, de celle qui se faisait si galante et si belle, si généreuse et si hospitalière. Il se rappela les dernières paroles de son papa lorsqu’il se séparèrent :

--« Et puis, mon Paul, pas de bêtise, les pièges aux États sont nombreux, les filles sont dangereuses. Fais le bon garçon et donne-nous souvent de tes nouvelles.

Pauvre Paul, que fera-t-il dans cette fausse où il semblait déjà entendre les morts lui parler? C’était donc vrai tout ce que disaient les étudiants au sujet des garçons et filles sans protection, qui disparaissent comme par enchantement dans les grandes villes des Etats-Unis ? Avec la vitesse que l’on reconnaît à la pensée, mon amoureux d’une nuit repassait dans son cerveau hanté tout ce qui pouvait lui arriver dans cet enfer du diable.

Pas de bougie, aucune allumette, et dans les plus profondes ténèbres. Il s’écrasa, chercha, toucha, se traîna sur le plancher et rien. Après quelques recherches, il atteint un habit dans un coin; dans les poches, il y avait des allumettes. Il en alluma plusieurs pour continuer ses recherches : un lit dans un alcôve, un cadavre sous le lit, quelques taches de sang sur les couvertes du lit et c’est tout. Il voit le danger, sa vie touche à la fin et il l’a risquée pour quelques heures d’un bonheur déjà disparu.

On ne pouvait pas le laisser là indéfiniment, on viendra le dévaliser, lui demander une rançon, peut-être sa tête. Alors, il attendra sa mort avec courage, puisque c’est la volonté divine. Il se tient debout derrière la porte qui l’a fait prisonnier est déjà prêt à se défendre jusqu’à la mort contre ses agresseurs et ses bourreaux. Pendant que les minutes s’écoulent aussi longues que des siècles, il revoit sa mère, son père, ses frères et sœurs et pleure abondamment.

Tout à coup, il se fait un léger bruit. Vient-on me chercher? Je les attends les maudits suppôts de satan. Il écoute, rien; pourtant, oui, on approche, on écoute à la porte, la serrure grince doucement, la porte s’entrouvre peu à peu, la lueur d’une lanterne projette un rayon pâle, une figure se montre, un bras tient une lance, le cœur de Paul bat à rompre son enveloppe; c’est une fille échevelée, il reconnaît sa damnée enjoleuse….. D’un bond, il lui saisit le bras, la paralyse et s’enfuit avec sa lanterne……

Perdu dans les longs corridors, dans ce labyrinthe, dans ces lieux tout à fait inconnus, il se sauve, il s’enfuit, prêt à tuer le premier venu, c’est la vie ou la mort……

Il avait déjà descendu trois escaliers, il venait d’entendre des rires étouffés dans une chambre voisine, il avait entendu prononcer son nom, il était sauté dans une cour intérieure gardée par d’énormes murs, il grimpait à l’un de ses murs au moyen d’une échelle, il entendit un chien qui jappait à sa poursuite ; il revint la figure folle de la fille qui en voulait à sa vie, il entendit la détonnation d’un fusil, il était déjà sur le faîte d’un mur.

Là, il s’arrête; à choisir entre la mort en se précipitant sur le pavé d’une rue en pierre, ou la mort entre les mains de ceux qui l’avaient si bien trompé. Il choisit : il se précipite dans la rue en donnant son âme à Dieu et là pauvre Paul se réveilla, tombé en bas de son lit.

Pauvre gourmand, la veille il avait mangé des crêpes froides et s’était couché ainsi. Et, pendant la fermentation de ces lourdes crêpes, Paul fit ce voyage. Il parait qu’à l’avenir il prendra toujours le temps de faire chauffer ses aliments.

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J’ÉTAIS TROP PETIT

La petite rivière Noire coulait lentement, bien lentement ses eaux dans son lit de terre noirâtre pendant que je pêchais, lorsqu’une petite fille toute blonde s’arrêta près de moi et me regarde avec ses grands yeux bleus, me questionna sur le travail que j’accomplissais avec tant de goût et de plaisir. C’était à l’heure où le soleil sombrait dans un nuage blanc, descendait dans un autre qui prenait une couleur rose et disparaissait ensuite dans une mer de pourpre.

J’étais trop petit pour comprendre ce qu’elle me disait. Je ne voyais pas les rayons du ciel dans ses yeux d’azur, je ne respirais pas non plus l’arôme qui s’exhalait de la rose épanouie sur ses lèvres, je ne sentais pas tout ce qu’il avait d’exquis dans son sourire si candide et si franc. J’étais trop petit…..

Elle est venue trop tôt à moi; non, je ne lui ai rien refusé, je ne comprenais pas, j’étais trop petit…..

Rêveuse au cœur pur, vierge confiante, elle m’aurait jeté un peu de trouble dans l’âme, si elle était venue plus tard. Merci, mon Dieu de m’avoir fait tout petit quand cette blonde aux yeux bleus est passée si près de moi.

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EN SOULIERS DE BOEUF

Que nous en prenions des airs importants quand nous étions en souliers de bœuf :

Papa venait de sortir tout un étalage d’affaires…. : des rouleaux de cuir tendre, ses formes en bois, sa petite boîte où entraient des clous, des braquettes, des alènes, des babiches, du ligneu, du fil, des tenailles, un couteau à cuir, du brai, des aiguilles, etc. Et tous les petits se mêlaient à tout cela.

--« Tachez de vous éloigner un peu que je voie la lumière ; laisse ça là, toi, Zéar, approche que je prenne tes mesures.

--« Oh, c’est à mon tour, je vais avoir une belle paires de souliers de bœuf ».

--« Laissez donc ça là, mornés tanants ».

Nous reculions aux ordres du père et, cinq minutes après, nous étions collés sur lui, prenant ceci, cela, et abusait de sa patience. Qu’il était donc patient, mon père! Il disputait souvent, mais il conservait toujours la douceur dans son regard et le sourire sur ses lèvres. Quand il disputait, on le voyait de fois mettre la main à son « bougon » et le changer de côté dans sa bouche, et quand le bougon changeait de bord, il était plus prudent d’obéir. Qu’il était donc bon quand il travaillait pour nous! Qu’il fallait l’impertiner longtemps avant d’épuiser sa patience!

Papa venait donc de prendre mes mesures pour me fabriquer des souliers de bœuf. En attendant qu’il eût besoin de moi, je retournais à mes jeux. De temps à autre évidemment je venais voir où il en était rendu avec mes souliers.

--« Serons-ils finis pour demain? Est-ce que je les aurai pour aller à l’école bientôt?

--« Retarde-moi pas, si tu veux les avoir pour demain. »

Avant de recevoir la dernière couture, les petits souliers passaient deux ou trois fois dans mes pieds, et finalement, le ligneu terminait le travail, et je sautais dans mes deux souliers avec une grande avidité. Mon premier bonjour était d’aller les montrer aux voisins, à mes amis. Je me souviens qu’une fois je me tins debout au coin de la Petite-Rue, avec les mains dans les poches, ma casquette sur le côté de la tête et je levais un pied avec admiration lorsque quelqu’un passait près de moi.

--« Où as-tu volé ces souliers, mon gros? me dit un jour Badin Rajotte.

--« Je ne les ai pas volés, c’est papa qui vient de me les faire.

--« Ton père, où a-t-il volé ce cuir là? Il ne te l’a pas dit?

--« Non. Il n’est pas voleur, mon père, il a acheté ce cuir-là, c’est maman qui l’a payé. L’autre jour, Monsieur Rodolphe en a apporté un rouleau à mes parents ».

Que j’étais léger et fier dans mes souliers de bœuf!

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SOUS LES ÉRABLES

C’était le jour de mon anniversaire. Combien d’années avais-je alors? Oh! ne le disons pas! J’étais encore trop jeune…..

Pour couronner cette fête enfantine, j’allai, le soir, me reposer sous les érables qui ombrageaient la demeure de P.H. Déjà, plusieurs connaissances étaient là, sous les érables, et tous plus vieux que moi. L’ami Jos Béliveau, en apprenant que c’était le jour de ma fête, guetta l’occasion de s’emparer de moi et de me donner la traditionnelle « bascule ». Je ne m’en doutais pas, tant j’étais rempli d’une joie naïve, d’un bonheur inconscient…..

Elle….était assise sur une chaise et m’invita à m’approcher d’elle; ce que je fis. Les plus vieux nous admiraient dans notre amitié sans regret et sans ombre…..Mais souvent les plus taquins nous apostrophaient à leurs manières, qui, loin de nous fatiguer, nous rassuraient et nous encourageaient.

Les arbres entrelaçaient leurs branches au-dessus de nos têtes, les feuilles légèrement, agitées par une brise caressante, formaient une voûte tremblante à travers laquelle les derniers rayons du soleil tombant ajoutaient encore quelque chose à notre bonheur. L’air pur et sain caressait nos figures, nous embaumait des parfums cueillis dans la coupe des fleurs. Les oiseaux laissaient entendre les plus beaux concerts de leur douce harmonie, comme s’ils crairaient déjà le départ du soleil.

Comme ses yeux bleus languissants et attachés sur moi semblaient vouloir me parler, pendant que son sourire me chantait tant de bonheur à deux, pendant que son silence était plein de révélation pour qui savait lire dans un tel cœur, au moment même où j’allais lui dire un mot, l’ami Jos était sur moi, me tenant dans les bras d’acier et commençait déjà à me donner la bascule. Mais une pareille honte, dans une telle circonstance, ne pouvait pas se supporter…En apercevant la pipe de plâtre qu’il avait à la bouche, je parvins à la lui enlever, à la briser en lui labourant les mains; et plus il frappait fort, plus je rentrais dans sa chair cette cheminée de pipe, instrument de ma vengeance. Mais Joe était encore plus fort et plus orgueilleux que moi; malgré les blessures qu’il recevait, il continua son travail et…me relâcha. J’étais sans connaissance. Je ne sais pas si les autres étaient complices de Jos ou sympathiques à mon épreuve; tout ce que je me rappelle c’est que le bonheur que je goûtais finit avec la bascule. J’étais déjà loin des érables, où les rayons du soleil tombant ajoutaient quelque chose à notre bonheur. L’air pur et sain ne caressait plus nos figures, et n’embaumait plus l’atmosphère des parfums cueillis dans la coupe des fleurs. J’étais déjà bien loin…….

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LA PREMIÈRE NEIGE

« C’est la neige doucement

Qui coule du firmament,

Elle y dormait paresseuse

Sur le nid qu’elle couvrait. »

Il neige, il neige! Quels cris joyeux sortent de toutes les gorges déployées des enfants. Il neige, il neige. Double fête : c’est congé et il neige! « Mon traîneau, où est-il? Papa où est mon traîneau? Donne-le-moi, il neige…. »

De gros flocons étoilés tombent lentement et avec une régularité admirable. Toutes ces petites étoiles blanches, détachées des étoiles brillantes du ciel, tissent pour la terre un manteau superbe qu’elle gardera tout l’hiver. Comme c’est beau, il neige!

--« Habille-toi comme il faut ».

Comment ne pourrais-je pas jouer dans la neige toute blanche? Ne suis-je pas habillé pour la saison? Mes sous-vêtements sont en flanelle faite de laine fine ; mes culottes et mon capot sont en étoffe du pays ; mes bas, mes mitaines, ma tuque et mon « nuage » sont de la laine de nos moutons gras ; mes souliers viennent de sortir des mains industrielles de papa ; comment ne pourrais-je pas aller jouer dans la neige toute blanche ?

C’est donc l’heure des sleighs, des traîneaux, des berlines et des carrioles, qui vient de sonner. L’air se remplira bientôt de sons de toutes les petites clochettes attachées aux timons des voitures ou à l’attelage des chevaux. C’est l’hiver.

Mon traîneau, abandonné involontairement depuis si longtemps, vient d’apparaître triomphant avec ses deux héridelles. Les plus petits embarquent et se font traîner tant qu’ils ne sont pas trop gelés. Ensuite, c’est un conventum des petits voisins, qui s’amènent chez nous avec leurs traîneaux, et l’on trace dans le grand champ de patates des chemins pour la course nouvelle. Quand la neige se fait plus abondante, ce sont les obstacles que l’on jette sur le nouveau chemin pour rendre la course plus intéressante : les cahots, les buttes, les bouts dans la neige molle ou sur la glace vive.

Le froid s’y ajoutant, on monte déjà les planches pour la glissoire. On prépare la patinoire : Le puits proteste à sa façon en voyant son eau se répandre avec abondance sur la neige préparée. Et les jeux se multiplient de toutes manières, les plaisirs d’hiver sont commencés.

Et la neige en gros flocons continue à tomber lentement et avec une régularité admirable. La terre tisse son manteau blanc avec les étoiles qui lui tombent du ciel, elle confectionne

« Son corset de blanc velours,

Aux ailes d’hermine blanche. »

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LA MESSE À LA MAISON

--« Veux-tu, Rosa, nous allons jouer à la messe? Tu seras ma sacristine et tu répondras ou chanteras? Viens, nous allons faire des habits de prêtre.

--« Il y a du grand papier ici, en veux-tu?

--« Fais la chasube et la barette, je vais faire l’aube et le reste ».

Et tout le papier des cachettes de maman s’étalait dans la place.

--« Allons, ne prenez pas ce papier, c’est « un patron » de jupe. Il allait le couper avec les ciseaux. Prenez la gazette de samedi. »

L’autel était dressé avec une chaise renversée, le damier servait de table d’autel, la chaise-haute portait les burettes. Et le petit prêtre en habits de papier, commençait la messe, Rosa servait, mais en dehors du sanctuaire et répondait….

Que de fois j’ai dit la messe à la maison! Cette messe n’était pas valide et ne donnait aucun fruit de sa nature. Cependant, ces signes n’étaient-ils pas significatifs? Quand j’étais à l’autel de l’église, comme maman me le demandait souvent, je priais et je demandais au Seigneur de me donner la grâce de faire un prêtre.

Souvent le soir en m’endormant, je pensais à l’avenir : je serais un jour prêtre, dans un vrai presbytère, près d’une vraie église et je dirais la messe pour vrai. Je serais avec mon père et ma mère. Tous deux cultiveraient mon jardinet, dorloteraient mes fleurs et tiendraient tout en ordre dans mon « grand » presbytère.

Le soir, je causerais avec eux sur les évènements de la journée, je recevrais chez moi des parents, des amis qui viendraient converser souvent avec nous trois, je les conduirais près de la rivière qui baigne ma paroisse, nous ferions la pêche comme des heureux, nous chanterions ensembles les chansons « de notre jeunesse » et nous serions des heureux de la terre.

J’irais aux malades leur porter le pain des forts, je conduirais jusqu’à la porte du ciel les appelés du Dieu. Je ferais des sermons le dimanche aux fidèles et le catéchisme aux tout petits.

Mais ce rêve ne pouvait pas s’accomplir ainsi, j’eusse été trop heureux. Maman montait au ciel avant mon ordination……Mais j’espère encore plus que jamais que le reste de mon rêve se réalisera un jour, qui n’est pas éloigné. Papa sera avec moi…..

Qu’il était beau mon rêve d’enfant!

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LA MAISON DE NAISSANCE

Cette maison, je ne la connais pas beaucoup, si ce n’est par les souvenirs qu’elle m’apporte lorsque je la salue au passage. Sise sur le bord de la route d’Yamaska, à un mille et demie du village de Saint-Germain, elle repose encore sous les arbres qui l’ombragent et lui donnent sa coquetterie. Elle est là, avec son sourire d’autrefois, elle me regarde, quand je passe, elle m’invite par la voix de ses fenêtres et de ses portes.

Cependant, je ne suis pas si ingrat, j’y suis allé, je l’ai fouillée dans tous ses coins, cherchant si elle ne me cachait pas quelques secrets d’autrefois, mais elle garda silence.

Mais je j’aime à la regarder longtemps des yeux, quand on m’expédie sur sa route poudreuse, le long de ses arbres qui la gardent et l’ombragent. Ses murs vieillis et rafraîchis un peu par la peinture, sont toit couvert de mousse, ses vitreux fermés, qui la privent de la lumière, de vie, et qui l’étouffent, semblent m’appeler plus que jamais, car ceux qui l’habitaient l’ont abandonnée.

Mais je suis fier de lui avoir donné les premiers mois de ma vie.

J’aimerai toujours à entendre parler d’elle par ceux qui l’ont vue, connue, par ceux qui l’ont habitée. N’a-t-elle pas conservé les premières larmes de mes yeux? N’est-elle pas témoin de mes premiers cris, de mes premiers ébats, de mes premières querelles, de mes premières joies? Elle garde comme un précieux trésor les premiers temps de mon existence, temps où les traces des anges dans notre cœur ne sont pas effacées par la poussière du monde; elle a connu toute la pureté des intentions, et si elle eut voulu être plus cruelle à mon existence, je serais sorti de ses murs pour aller chanter toujours les louanges du Seigneur avec les chœurs des anges.

Non, elle ne voulut pas être le témoin de ce départ, mais elle ferma ses portes, un jour, à tous ceux qui l’habitaient alors. Depuis ce temps plusieurs l’ont possédée à tour de rôle, et depuis elle est seule, elle est fermée, elle est triste sous les arbres qui l’ombragent et la protègent, le long de la route poudreuse…..

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TRIOMPHE D’UN DÉPUTÉ

C’était en 1904. Les villageois, les paysans en grand nombre et groupés ici et là attendaient le résultat final de l’élection. Le père Laferté s’était présenté pour défendre la cause libérale au Provincial et la lutte avait été chaude. Mais Saint-Germain, château-fort des libéraux du compté, était encore plus anxieux que tout autre et préférait même se passer de souper, tant que la bonne nouvelle ne serait pas arrivée.

--« C’est sûr que le père Laferté rentre, c’est pas un beau parleur, mais son gars Hector en a roulé des Bleus, il n’est pas facile à prendre. C’est lui qui va remplacer Laurier, il parle pareil, il lui ressemble.

--« Ca, c’est certain, j’te dis qu’ça parle le p’ti Hector. Les créatures le trouvent ben « smate » et beau garçon; il n’aura pas de misère à se marier.

--« Imagine-toi----n’en parle pas à d’autres---imagine-toi que sa famille a envoyé un télégramme à son collège, à Nicolet, pour laisser assavoir que le père Laferté était ben malade, et il est arrivé au commencement de la campagne.

--« Le collège va-t-il le reprendre ?

--« Ben oui, le gouvernement va pousser un petit bidou au frère supérieur et ils vont le reprendre, j’te l’assure. Ils comprennent le bon sens ces gens-Là.

--« Tant mieux pour lui. D’ailleurs, il le mérite, il a fait une si belle campagne.

--« Hector est à Drummondville et va revenir avec la nouvelle. Il a fait dire à son père de l’attendre avant le triomphe. On va s’en faire du fun ce soir. J’te dis que les Bleus ont besoin de ne pas se montrer le grain dans le village.

--« Aie! perdant, où vas-tu avec ça?

--« Ce sont des guenouilles pour le triomphe. Le père Laferté nous en a demandé gros, et on va les tremper dans l’huile.

--« Et pi les jeunes gens vont avoir leurs carabines. Ca va être intéressant.

--« Mais si Laferté est battu?

--« Dors tranquille, toé.

--« Y paraît que les bonhommes de paille vont flamber aux portes des Bleus?

-« Ca va n’en faire des feux, ça. Ca peut devenir dangereux, il y en a qui sont « chauds », ils sont capables de mettre le feu n’importe où. Faudra surveiller ça, hein?

--« Ca doit pas retarder à présent. Oui, écoute, on entend des cris, je jeune Laferté est arrivé chez lui. On dirait qu’ils s’en viennent par icite…..

Une vague d’homme, en effet, déferlait dans la rue. Les enfants portaient des quenouilles allumées, ou des torches, les jeunes gens groupés dans certaines cours, tiraient du fusil, les hommes en deux rangées étaient partis de chez le père Laferté et s’en allaient à la salle devant le magasin des Watkins, où devait avoir lieu la première réunion pour les discours. Les femmes et les enfants suivaient les hommes et tout pèle-mèle riaient, et cherchaient à comprendre quelque chose en politique. On faisait comme tous les autres, on criait sans rien comprendre le premier mot en tout cela.

Quand le père Laferté et son petit Hector apparurent sur la galerie du magasin, ce fut un délire indescriptible : les femmes dansaient avec le premier venu, les hommes s’embrassaient et tous criaient comme des possédés. Sur la demande des orateurs, on vint à bout d’avoir le silence et les discours commencèrent.

--« Chers, bien chers élecééééélecteurs, mes…messieurs et …mesdames, je… je…j’ai….je me suis marie…trois fois dans dans ma ma vie. Et j’ai eu bien bien du du bonheur à cha…cha…..que fois. Mais, ce soir, je ….j’ai encore plus de bonheur,

--« Hourra! Hourra! vivent les Rouges…a bas les Bleus….Chou….chou…..hourra….. » Et le délire de la foule recommença. Le discours du père Laferté était terminé. Hector à son tour voulut remercier les électeurs de son père et commença dans le bruit…..

--« Chers électeurs, Mesdames et Mssieurs. La nature entière s’unit aux Libéraux ce soir pour proclamer bien haut la vérité. Cette petite neige blanche, dont la terre vient de se couvrir, n’est-ce pas le signe de la pureté? Pureté de langage, les Libéraux n’ont que la vérité…. »

--« Hourra, hourra! vivent les Rouges…. »

Hector remercia en termes bien polis tous les amis de son père et leur fit remarquer qu’il respectait les opinions de tous les habitants du comté. Ensuite la foule se dispersa un peu partout, les unes allant faire brûler leurs bonhommes de paille chez les bleus, les autres allant fêter le reste de la nuit ici et là. Et tout rentra dans la paix.

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NU-PIEDS

--« Maman, bon, voulez-vous que je me mette nu-pieds? Il y en a plusieurs à l’école…..

--« Tanne-moi pas avec tes questions, il est encore trop de bonne heure pour te mettre nu-pieds. Attends quelques jours.

--« Les Tivierge sont nu-pieds, eux-autres.

--« Tâche de ne pas suivre l’exemple des Tiverge, laisse-les faire, eux, ils sont habitués à aller nu-pieds. Ils sortaient même dans la neige…..

--« Pégaud Gauthier et Bakwique Sarazin aussi y sont nu-pieds…..

--« Si tu ne veux pas écouter, tu ne te mettras pas du tout nu-pieds…..

Pour ne pas tout perdre, j’obéissais. Mais mon Dieu que la passion d’aller à l’école nu-pieds était grande! Quand le temps était propice, rien ne résistait à notre envie. Qu’on était bien, qu’on était léger en bas naturels, avec les chaussettes de nos premiers parents. Et pourtant que les temps sont changés! Aujourd’hui ce serait une abomination de voir les élèves nu-pieds à l’école ou dans tout autre public. Aujourd’hui il n’y a que les pauvres qui vont nu-pieds. Et pourtant on était si bien!

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MES TROIS PIÈCES D’ARGENT

J’avais reçu de Monsieur le curé Gravel trois pièces d’argent, trois vingt-cinq cents en papier. Oh! que j’étais fier d’avoir tant d ‘argent, et en papier….Aussi, j’avais résolu de les garder toujours, de me priver plutôt que de les dépenser.

Pourtant, il me fatiguait ces trois billets de vingt-cinq sous; que pourrais-je acheter après tout? Il faut attendre un besoin.

Un jour, Bastien fit encan au coin du village, près de l’hôtel Girard. J’assistai à l’encan et pour faire mon fanfaron avec mes petits amis, je montrai mes bills de papier. Plusieurs me suivaient de désiraient en avoir une part dans les achats que je voulais faire. Parmi les objets à vendre, il y avait une tête de moulin à coudre, qui n’avait aucune valeur pour les couturières. On met la tête en vente.

--« Une offre pour cette tête, ceux qui n’en ont pas font bien de profiter de l’occasion. Une offre est offerte…. Dix cents…..quinze cents…..vingt cents…..vingt-cinq cents….. trois fois jugée au petit Bonin.

J’achetai encore plusieurs riens pour le deuxième billet en papier de banque. Le soir, j’étais content de ma journée; il me restait encore vingt-cinq sous. Avant de payer les achats à l’encan, on m’avait prié d’aller changer ailleurs cet argent en papier. Je me dirigeai à l’hôtel, où je rencontrai le commis Tipaul Lafleur, qui me remit cinquante sous en argent en échange de deux billets de banque…..

Au moment où j’allais me mettre à genoux pour la prière, on frappa à la porte et le grand Bastien, avec son air insignifiant, me remit les deux billets de papier et me dit de lui remettre l’argent en valeur, autrement j’irais en prison.

--« Tes papiers ne valent pas un morceau de gazette. Devant la loi, c’est criminel, ce que vous venez de faire-là. »

--« Je vais vous remettre la valeur. » J’allai consulter mes richesses et le restant de ma dernière paye d’argent de messe, je lui comptai cinquante gros sous.

--« Tiens, en voilà une affaire, me dit maman; tu viens de te faire embêter. Ton argent ne valait rien comme argent, c’est un souvenir de Monsieur Gravel. Pourquoi faire des choses sans permission? Tu perds cinquante cents pour les guenilles de Bastien. »

Pauvre tête de moulin à coudre! Je compris ensuite que j’avais acheté une tête parce que je n’en avais pas sur les épaules. La leçon fut bonne cette fois…..

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UN ÉCHANGE

Jules Brien avait tout un attelage pour un chien; ce harnais me tantait depuis longtemps et je cherchais tous les moyens de le posséder un jour à moi tout seul. Voilà que j’apprends, par un bon soir, que Julien avait promis cet attelage à un petit Leduc, fils du ferblantier. Je m’empresse d’aller trouver Jules pour le convaincre que c’est à moi qu’il doit le vendre et non à d’autres. Je lui promets une paire de « bobsleighs ».

--« Tu me ferais une paire de bobsleighs? et tu ne demandes rien en retour? »

--« Rien, rien. »

--« Alors, va chercher l’attelage chez Leduc, il est à toi. »

Mais Leduc eut vent de ce nouveau marché et prit les moyens de me recevoir chez lui. Sans aucune défiance, j’entrai à la boutique de Leduc. Tout à coup une grêle de coups me tomba sur tout le corps, le chien me mordait les jarrets, le petit Leduc me frappait par la tête avec un fouet, l’engagé me mit son pied à la bonne place….et je partis, ne comprenant rien à la chose, et n’emportant seulement pas le harnais, cause de tant de train. Je n’avais pas voulu demander de retour à Jules, mais j’en reçus assez pour longtemps : coups de fouet, coup de pied et morsures de chien, tout cela par-dessus le marché, qui n’avaient pas eu lieu………

Après ce fait, que je gardai longtemps sous silence, je devins d’une prudence et d’une méfiance raffinée dans tous les autres marchés qui suivirent. Il n’y avait pas qui réussissait à me tromper…..

J’étais tout à fait de bonne foi dans cet échange; mais je n’avais pas suffisamment compris que le harnais ne pouvait plus m’appartenir, après la promesse de Jules. Mais prenez ma parole, je l’ai compris avec les coups que je reçus chez Leduc.

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KANTARA-LECLAIR

--« As-tu entendu parler de l’affaire de Leclair? Il paraît qu’il ne veut plus aller coucher chez lui, le diable a tout ensorcelé.

--« C’est effrayant tout ce qu’on dit.

--« Gymmy, raconte-nous donc ça avant que le postillon arrive, les chars sont en retard, ce soir, veux-tu?

--« Oui, ça me coûte un peu, j’ai peur que le diable entre dans ma maison.

--« Fais pas le peureux, hein? Tu en as vu bien d’autres dans ta vie.

--« Jamais je n’ai vu une chose pareille.

--« Dis-nous le principal…. » .

Un groupe assez considérable d’hommes et d’enfants étaient assis sur les morceaux de vieilles voitures, devant la boutique de forge de Jimmy Théroux, qui travaillait alors pour les Watkins, en face du bureau de poste. Ce n’est pas Gimmy qui raconta le fait, mais un habitant du huit, qui avait rencontré Leclair la veille et qui avait tout appris de lui. Il s’essuya la bouche du revers de sa manche, alluma son bougon de plâtre, prit le temps de s’asseoir et commença.

--Ca, mes amis, c’est pas croyable, mais il faut le croire, entendez-vous? Vous savez que Kantara et Leclair du « huit » étaient de bons amis; on les voyait toujours ensemble, ils allaient voir les filles ensemble, ils ont passé toute leur vie de garçon à rôdailler par-ci, par-là. Et pi, Kantara est tombé gravement malade. Leclair, qui ne le quittait pas, espérant toujours avoir tout son bien après sa mort, lui rendit de grands services jusqu’après la mort.

Je ne sais pas ce qui s’est passé aux derniers moments, mais Kantara a tout remis ses papiers à Leclair et l’a chargé de le faire enterrer, de lui faire chanter des messes souvent dans l’année. Leclair, on le dit, n’a pas été ben fidèle à ses promesses. Il est parti pour les États avec l’argent, et ne revint que il y a quelques mois, n’ayant plus un sou dans sa poche.

En arrivant au village, il s’en est allé droit chez lui, au huit, dans sa maison abandonnée, pour coucher la première nuit. Il avait honte de se montrer aux autres, je pense. En arrivant dans sa cour, il y avait là un veau qui le regardait, il était visible au clair de la lune. Ce veau était drôlement bâti, il avait de la laine de mouton sur le corps et des yeux de feu. Leclair fit ni un ni deux, il prit une « ware » qui lui tomba sous la main et se mit à battre cet animal mal fait. Mais son fouet frappait à terre comme s’il n’y avait pas eu de veau, et l’animal ne changeait pas de place. Leclair, la .peur le prit, et il se sauva dans sa maison.

Une fois entré, il regarda par la fenêtre et le veau avait disparu. Au moment où il alla pour se retourner, le veau était derrière lui et lui donna un coup de tête si fort dans les reins que mon Leclair tomba. Le veau n’y était plus, il était sorti par le trou du chat, faut croire, les portes et les fenêtres étaient bien fermées. Leclair se coucha tout habillé et se mit à suer. Comme il ne pouvait pas dormir, il sortit et s’en alla dans sa grange se coucher sur la paille. Il entendait une lamentation tout près de lui et ne voyait rien. La peur le prit encore plus fort. Il décida de s’en aller coucher chez le voisin.

Il avait beau dire qu’il était en parfaite santé, les voisins ne voulaient pas le croire. Leclair leur raconta son voyage en Amérique, mais il ne voulut pas leur parler de son veau. Il dormit un peu sur le matin. Après déjeuner, il s’en retourna chez lui et travailla un peu aux champs, toujours avec la peur de revoir le diable vivant.

Le soir suivant, il se décida à coucher chez lui. Il fut content de revoir son chat noir, qui revenait à lui après son absence de quelques années aux États. Il le flatta, le fit manger et se couche avec lui. Une demi-heure après son chat noir devint clair comme du feu, se mit à miauler avec force et sauta sur Leclair en lui déchirant ses habits et toute la peau des bras et des jambes. Le maudit chat n’était pas le sien, c’était ben sûr le diable qui prenait la forme d’un chat noir, après avoir pris celle d’un veau.

--« Est-ce Leclair qui t’a tout conté ça?

--« Ecoute toé, tu feras tes questions une autre fois ; faut que je me rende au bout.

Leclair alla encore coucher chez le voisin, qui le trouva pâle comme un mort. Il était songeur et ne voulut pas parler. La nuit fut encore assez bonne, mais les voisins commençaient à avoir peur de lui, il avait l’air d’un fou échappé. Il travailla toute la journée seule, se faisant son ordinaire seul et n’avait pas de façon pour ceux qui arrêtaient le saluer. De plus en plus, les habitants s’intriguaient de son affaire. Il n’allait pas voir ses parents, qui savaient son arrivée.

Le soir, il se dit qu’il n’y aura plus rien pour l’empêcher de coucher seul. Il resta habillé et se coucha habillé par-dessus la tête. Il crut qu’il commençait à mouiller, il y avait quelque chose qui tombait sur la couverture. Il se leva tout d’un coup et vit que le feu était pris en haut dans le grenier. Il monta vite avec de l’eau et ne trouva pas le feu qu’il avait très bien vu. Ca sentait même le brûlé; il chercha et ne trouva rien. Il se recoucha.

Il fut tranquille jusqu’au matin, au petit jour, mais ne dormit pas. Le matin, un vent effrayant tordait la maison, les contre-vent s’arrachaient et volaient dans le chemin, deux fenêtres s’ouvrirent et tous les meubles furent renversés dans la place. Il se leva pour se sauver, mail il n’entendait plus rien, les fenêtres étaient fermées, les contre-vent qu’il avait vu voler en morceaux étaient à leur place.

Il se crut fou et voulut prendre le bois. En s’en allant il rencontra son cousin.. à qui il dit tout ce qui lui était arrivé.

--« En as-tu parlé au curé?

--« Pas de danger, il va rire de moi.

--« Puis tu .penses que c’est Kantara qui t’en veut? Fais-lui des prières.

--« Les morts ne reviennent pourtant pas,. Des fois, je crois que c’est un sort qu’il y a dans ma maison, quand je couche ailleurs ça va bien. J’ai envie de faire venir un enleveur de sorts.

--« Ben, ça ne vaut rien ça. J’ai essayé Narcisse et mes petits cochons meurent toujours la troisième semaine. Je te conseille d’aller coir le curé.

--« Avant d’aller chez le curé, j’vais essayer encore une fois à coucher tout seul.

--« Veux-tu que j’aille coucher avec toi?

--« Laisse faire encore, si c’est le diable, il va se tanner, je ne lui dois rien. Bonjour, je retourne chez moi. Tu as bien fait de me rencontrer, je serais peut-être pendu.

Leclair se coucha seul, le soir, et chercha à s’endormir en pensant à son Kantara. Il disait en lui-même : « maudit Kantara, tu en auras pas une cent, tu avais beau pas me donner ton argent, reste où tu es ». Dès qu’il eut fini de pensée ainsi, une main glacée le prit au menton et un souffle brûlant lui mit le feu à la figure. Il crut mourir, se débattit un peu et se jeta en bas de son lit en criant avec une voix qui se meurt :

--« Kantara, si c’est toi, dis-le. Je ne veux pas que tu me fasses mourir. Si c’est toi, lâche-moi aussitôt et je vais te remettre tout l’argent que j’ai promis de donner pour des messes. Lâche-moi….. »

Il se sentit lâcher aussitôt et mon Leclair resta longtemps à genoux.

--« Quand est-ce qu’il s’est mis à genoux?

--« Quand j’ai chargé mon char d’animaux, c’est mardi passé. Pi après-midi il est allé chez le curé; Le bedeau m’a dit qu’il a été pas moins que deux heures dans l’office. Depuis qu’il a promis des messes à Kantara, le diable le laisse tranquille. Et ben, je commence à croire que les morts reviennent pour se faire payer leurs dettes. Il est mieux de tout leur payer sur la terre, pas vrai?

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ALLONS VOIR LE PETIT JÉSUS

Quand les Avents étaient commencés, notre maman nous faisait chanter :

« Le petit Jésus va arriver à Noël ». Et quand il était arrivé :

« Le Petit Jésus est arrivé à Noël ».

C’est dans la relique de notre vieux temple que nous allions voir le petit Jésus. Il me semble qu’il était encore plus beau dans ce temps-là, sous les voûtes du vieux temple, dans une crèche qui faisait vraiment pitié; à peine s’il avait assez de paille sous lui. Quelle pauvreté dans la richesse de ce petit Enfant! Quelle petitesse dans celui qui remplit l’univers! Quelle beauté dans ce Dieu qui s’est revêtu de notre chair! Et c’est dans toute cette pauvreté que nous l’aimions, notre petit Jésus. Les « petits-Jésus » d’aujourd’hui ne sont pas si beaux…..

Le bébé de la maison était souvent porté dans les bras de la maman ou d’une grande sœur; mais les autres petits enfants prenaient place dans le traîneau aux héridelles, dressées comme des ailes. Et nous allions à la manière des bergers de Bethléem voir le Roi des Juifs, le Roi des cœurs.

Une fois rendus, grandes étaient nos émotions autour de la crèche du petit Roi. Ce qu’il y avait de plus beau, et pour les yeux et pour le cœur, c’était le petit Jésus. Les petits enfants posaient toutes sortes de questions; signe du travail qui s’opérait déjà dans leur âme. Que les mamans ne se laissent jamais de conduire leurs petits à l’Enfant-Dieu, elles déposent à chaque fois des germes de foi dans ces âmes toutes neuves.

Les crèches modernes sont perdues, à mon sens, à mettre autour de Jésus tant de beautés en statues, en chandeliers, en fleurs, etc. Car les petits sont plus frappés des objets de luxe que de l’Enfant de la crèche. Il faut que la crèche conserve son impression de pauvreté et de misère, son cachet du froid de décembre, de la naïveté et de la bonté des bergers, les premiers adorateurs.

Avez-vous déjà songé à la grande ressemblance qu’il y a entre le petit bébé et l’enfant-Dieu? Jésus de la crèche se revêt de la chair pure de l’enfant de la terre; le bébé de nos berceaux reçoit dans sa chair une âme façonnée à l’image de Jésus. L’Enfant de la crèche descend sur la terre et feint d’avoir les ignorances du petit enfant ; le bébé terrestre pénètre dans la science de l’Enfant Jésus et tous les deux se touchent par leur pureté. Voilà les deux plus grands chefs-d’œuvre de Dieu sur la terre : Un Dieu fait enfant avec de la chair d’enfant et un enfant de la terre fait d’un souffle divin.

Le divin Maître n’a-t-il pas dit : « Le royaume des cieux est à ceux qui ressemblent à ces petits, par la pureté de leur cœur et par la naïveté de leur esprit ». Il faut se faire petits enfants pour retourner à Dieu, comme il a fallu être tous petits pour entrer dans le monde. Aimons donc les petits anges de la terre, aimons à leur ressembler en tout, ne laissant pas germer l’orgueil dans nos esprits. Aimons aussi à conduire les petits à la crèche pour faire naître en eux des inspirations divines, de l’amour pour les choses d’en Haut, du respect pour nos âmes.

Le petit Jésus, en venant au monde, n’y venait pas seulement pour avoir de la misère, pour se coucher dans une crèche d’animaux; il y venait surtout pour se faire de nos cœurs des berceaux où il entendrait les chansons de nos âmes et dormirait dans ces petits berceaux. C’est notre cœur qu’il veut, pas d’autre chose.

Rappelez-vous qu’un jour le petit Antoine était seul dans le château de son père, lorsqu’un petit mendiant frappa à la porte et demanda la charité. Antoine vit devant lui un bel enfant, mais dans des haillons, et portant une besace sur son dos. Antoine regarda ce qu’il y avait dedans et fut surpris de voir des petits cœurs rouges comme des émeraudes. Il demanda des explications au petit pauvre, qui répondit :

--« Antoine, je suis à la recherche des cœurs purs, garde-moi le tien. »

Aussi, on sait quelle dévotion Saint-Antoine garda toujours à l’enfant Jésus.

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