FAMILLE SOUVENIRS ET LÉGENDES

PARTIE III

DANS LA FORET DE WICKHAM

Nous étions en voiture, Baptiste et moi, pour un voyage à l’Avenir. Nous étions en « waguine », car nous devions revenir avec la valise de ma sœur, qui avait terminé son année scolaire au couvent de l’Avenir. La journée était splendide, le soleil, quoique un peu chaud, portait, par toute la forêt et les champs, la joie et la gaieté. La senteur de la sève des bois et des fleurs des prairies nous rendait l’âme enthousiaste et nous donnait de l’ardeur et du courage.

En suivant les bois du septième rang, le voyage s’effectuait presque entièrement sous le frais ombrage des arbres et dans une atmosphère idéale. Nous causions de toutes sortes de sujets, à mesure que les paysages nous fournissaient des idées nouvelles. Baptiste n’était pas à son premier voyage et connaissait le nom des propriétaires sur tout le parcours du chemin.

Tout à coup, en sortant de la forêt épaisse, et en entrant dans une clairière où l’on voyait un immense champ de souches noircies par le feu, notre cheval se cambra, se mit à reculer, à hennir, à devenir indomptable, et Baptiste s’écria : Un ours…..

En effet, à un arpent, vis-à-vis de nous à gauche, se dressait sur ses pattes de derrière un ours « foncé » qui nous regardait de ses deux yeux. Que faire? Le cheval reculait toujours et risquait de tout briser et de nous laisser la proie de cette bête féroce. Je ne savais plus si j’étais en vie ou mort. Je tremblais de tous mes membres, pendant que Baptiste s’épuisait à vouloir retenir le cheval dans sa fougue. Il fallut finalement obéir aux caprices du cheval et revenir sur nos pas. Il fallut faire un tour de plusieurs milles pour continuer notre voyage jusqu’à l’Avenir.

Chemin faisant, un chasseur, parlant en anglais, nous rencontra et nous fit comprendre qu’il avait blessé l’ours à une patte. Ce Monsieur Ball était à sa poursuite. Nous aurions préféré suivre le chasseur, mais notre cheval ne s’y prêtait pas. Le reste du chemin fut sans incident.

Pourtant, je vis plus loin ce que je n’avais jamais vu, de tous petits chevreuils sauvages, cherchant à passer à travers une clôture de broche. De plus habiles que nous les auraient peut-être attrapés. Qu’ils étaient beaux dans leur petite fourrure brune, rougeâtre et tachetée de pointes blanches! Cette vue nous guérit complètement de la peur que nous avions eue auparavant.

Il y a dans la forêt des animaux que nous aimons à voir et d’autres qui nous repoussent par leur férocité. N’en est-il pas un peu de même dans le monde des humains!

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UN APPEL AUX MALADES

Quelques jours auparavant, le père Robidoux était tombé dans sa lieuse et avait été traîné dans son champ pas ses chevaux, qui avaient pris peur. Le père était tout haché dans les dents de la faux et était gravement malade depuis ce temps. Des membres de brisées, de démis, la chair coupée et tenaillée, il était douloureux à voir sur son lit de souffrances.

Tous les jours le Docteur Larue allait visiter son malade et m’emmenait quelquefois. Une fois entr’autres, j’avais voulu faire mon brave et je travaillais tout près du malade, pendant que le médecin taillait dans la chair vive de son patient. La vue des plaies saignantes ne faisait qu’attirer mon attention, mais la force des liquides répandus sur le mal me monta à la tête et je défaillis aussitôt…….

Quand je repris connaissance, j’étais assis dans un fauteuil du salon et je sortais d’un rêve qui m’avait plu : j’étais chirurgien et je vivais d’une grande renommée dans le monde médical. Tout était déjà fini. Je redevins gros gens comme par devant……

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UN TOUR DE VOITURE

La passion de courir les voitures sur la route, surtout en hiver, a toujours été grande chez les petits enfants. Plusieurs paysans plus charitables que d’autres prenaient la peine d’arrêter ou de modérer la course du cheval, pour éviter de causer des accidents. La joie était grande quand nous pouvions attacher notre traîneau derrière un sleigh et aller faire un si beau tour de voiture et à si bon marché.

Un jour, avec trois de mes compagnons, nous guettions notre chance au passage des voitures. Il y avait une assemblée au village et les voitures abondaient. Je parvins à accrocher mon traîneau derrière un « bobsleigh », lorsque tout à coup j’échappai la corde et je roulai sous la voiture qui suivait à toute allure. Le cheval ne me toucha pas de ses fers, c’est le « sommier » de la voiture qui me retroussa le nez si violemment……

Je m’en sauvai avec un gros mal de tête; je me demande cependant si je n’étais pas protégé tout spécialement par mon bon ange : j’ai vu la mort de si près. Il doit avoir une belle place au ciel ce bon ange, car il en a de l’ouvrage à me protéger…..

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EN RAQUETTES

Ceux qui n’ont pas vu mes raquettes, ne savent pas ce que c’est que de belles raquettes. Elles étaient assez larges, mais très courtes. Les montants étaient en deux morceaux, attachées aux deux extrémités par des cordes en nerf et dont les bouts d’en avant se terminaient en pointu et étaient retroussés comme la pointe d’un casque allemand. Pour la marche, personne ne me surpassait; quand il s’agissait de faire la course, le pointu me frappait l’os du pied et me faisait très mal; à la course on me dépassait donc facilement.

Leur origine est noble : suspendues pendant de longues années dans le hangar chez le Docteur Larue, elles étaient la propriété de Monsieur Bernard, ancien marchand de la paroisse et retiré chez le Docteur. Un jour, il me les donna. Il me rappela qu’elles avaient fait beaucoup de chemin, que le repos de plusieurs années était bien mérité. C’est lui qui me raconta qu’un jour il était à faire une tournée en raquettes, revenant de Drummondville, je crois, lorsqu’il fut frappé par la charrue d’un convoi et qu’il fut projeté à une assez longue distance. Il se releva comme il le put, mais sans blessure, et reprit sa marche, non sans avoir lancé quelques jurons à la locomotive qui filait à toute vitesse.

Ces raquettes ont donc combattu, elles sont de noblesse, elles portent la croix du travail accompli pendant tant d’années. Par le calcul que l’on en fait, ces raquettes étaient sans doute centenaires. Je fis mes premières campagnes de raquettes au collège avec elles, que tous les écoliers regardaient non pas avec envie, je crois bien, mais avec admiration, avec curiosité. Ces raquettes étaient seules dans leur genre, j’en étais fier et de devins passionnés pour les marches en raquettes à cause d’elles.

Si un jour je m’en départis, c’est que les années avaient courbé leurs épaules et cassé leur force de résistance. Elles entrèrent de nouveau en retraite, en repos. Je ne sais si elles existent encore, mais que j’aimais à les voir dans les pieds des petits-neveux, à cause des souvenirs qu’elles évoquaient dans leur allure unique.

La nature se fait coquette

Elle revêt son manteau blanc,

C’est la saison qu’on aime tant,

C’est la saison de la raquette

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LE PÈRE ALLARD

Le père Allard fut pendant plusieurs années un vieux compagnon d’enfance. Domicilié chez le Docteur Larue, il travaillait la plupart du temps dans les hangars à bois, dans les jardins et dans la cour. Nous allions le voir travailler et l’entendre raconter des choses du vieux temps. Il était souvent fort intéressant.

Pauvre vieux, rejeté pour ainsi dire de sa famille, qu’il a dû souffrir dans son âme de père! Il fallait un cœur d’or comme celui du Docteur Larue pour recueillir une telle misère et lui rendre la vie meilleure.

Bien souvent, pour nous amuser, nous surprenions le père Allard, qui faisait des sauts à tout briser, et qui lâchait des cris à nous rendre sourds, c’était une façon de nous amuser avec ce bon vieux. Un jour, il se rendit chez nous, à la boutique et s’offrit à manger des confitures qu’il y avait sur la table. Le père en mangea avec avidité, et quand il eut fini, il s’en retourna content : imaginez-vous que ce n’était pas des confitures qu’il venait de manger, mais bien de la mélasse où des centaines de mouches se débattaient pour sortir de l’enlisement. Les enfants ne l’avaient pas averti de la chose, par pur plaisir à le voir manger des mouches. Qu’est-ce que le père Allard ne pouvait pas digérer?

Il fut sans doute d’une grande utilité pour Monsieur Larue : il débitait tout le bois, le cordait avec ordre, mettait en éclats les nombreuses caisses de marchandise qui n’avaient plus d’utilité, il fauchait les mauvaises herbes, travaillait au jardinage, ne laissait rien traîner. Il était de ces vieux d’autrefois qui aiment passionnément le travail; il mourrait si le travail lui manquait.

Mais qu’était-ce tout cela, en comparaison de la charité que le Docteur lui rendait en le gardant chez lui, en le traitant comme un parent, en l’habillant convenablement? Le père Allard a laissé dans mes souvenirs sa silhouette du bon vieux temps.

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LE TRÉSOR INCONNU

Il était une fois….un château abandonné depuis plus d’un siècle par les descendants de ceux qui l’avaient habité. Ce château, situé sur un rocher inexpugnable, était en ruines par les tremblements de terre, par la foudre qui s’était abattue sur lui et ses habitants. Perdu dans une immense forêt qui le gardait, personne n’osait plus circuler dans ces bois, à cause des esprits qui rôdaient nuit et jour. Et pourtant, il y avait là un immense trésor laissé par le dernier prince pirate, qui était mort on ne sait comment, mais qui avait laissé flotter sur les vagues de la mer tous les papiers de ses ancêtres et son .propre testament. Ce testament laissait sa fortune à celui qui serait assez brave pour aller chercher les trésors enfouis au fond d’un souterrain.

Et depuis ce temps, plusieurs générations s’étaient écoulées sans songer aux trésors du château.

Le roi du pays lança un jour un édit promettant la princesse, son unique fille, en mariage à celui qui irait chercher dans les décombres du château ces trésors enfouis. Plusieurs princes avaient eu l’audace de s’y rendre et étaient revenus en racontant de nouvelles légendes, des bruits qu’on entendait du fond de ces ruines.

Un jour, un jeune paysan, plus brave que les autres, mais remarquable par une grande beauté et par son habileté dans toutes les affaires qu’il entreprenait, alla trouver le Roi et lui dit son intention. Le Roi se rendit sur les ruines du château avec toute sa cour royale et sa garde d’honneur. Le jeune téméraire s’arma jusqu’aux dents et commença à escalader les ruines. Bientôt on ne le vit plus. Que se passait-il à l’intérieur de ces murs hantés? Tous étaient dans l’anxiété. La .princesse elle-même craignait pour la vie de ce paysan brave, qu’elle aimait depuis longtemps, mais qu’elle ne pouvait épouser à cause du manque de noblesse chez lui. Réussira-t-il dans cette affaire comme il avait réussi dans tant d’entreprises audacieuses? Elle l’espérait.

Notre brave jeune homme était descendu dans les profondeurs du château, cherchant, sondant, fouillant, avec une avidité qu’il ne se connaissait pas. Il trouva bien des choses étranges…..Tout à coup, une dalle de marbre remua sous son pied au moment où découragé, il se préparait à retourner vers les siens. Il souleva cette dalle, fouilla dans le sable mouvant et trouva, oh! quelle surprise, le fameux trésor. Il y avait dans une urne d’or des pierreries, des diamants, des pièces d’or et d’argent, tellement que l’urne était trop lourde pour lui. Il en laissa tomber une partie dans le sable et se décida à remonter avec son trésor, très content de posséder la main de la princesse. Mais…..il s’éveilla tout à coup portant dans ses bras le pot de chambre……..

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AU CATHÉCHISME

Comme vous, lecteur, j’ai marché au catéchisme. Le saint Père Pie X n’avait pas encore fait appel à tous les enfants de l’univers catholique pour les inviter à s’approcher de la Table Sainte. Il fallait attendre à dix ou douze ans pour faire notre Première Communion. Pendant plusieurs semaines les prêtres se dévouaient auprès de nous pour inculquer dans nos esprits bornés les principes de la religion du Christ

Quel beau temps que celui où nous marchions au Catéchisme!

Une centaine de petits garçons d’une part et autant de petites filles d’autre part. Quelquefois plus nombreux encore. Monsieur le vicaire était alors Cléomène Lafond et le curé Onil Milot, tous deux d’un dévouement plus qu’ordinaire, s’efforçant à expliquer tous les mystères de la religion, à graver bien profondément en nos cœurs des principes de vie, pour notre orientation dans les dangers du monde.

Jamais je n’oublierai la figure sainte et sympathique de notre dévoué curé, qui pleurait en nous expliquant toutes les stations du chemin de la Croix. Pareillement, Monsieur le vicaire était d’une assiduité et d’un dévouement insurpassable. Il savait ajouter au sérieux des explications, de la vie, de l’enthousiasme et de la gaieté, qui nous rendaient tous entiers à lui, à ses enseignements.

--« Qu’est-ce que la paresse? C’est Lisime Collerette. Paresseux, pas fin, écoute donc quand c’est le temps, tu seras moins niaiseux dans le monde.

--« Sapristie, un’fois….un grand homme….. qui faisait des miracles…..

Un jour que je m’amusais avec Jos Mathieu et que mon compagnon m’avait fait une écorchure à la peau, je crus que mes larmes attireraient les sympathies du Vicaire. En me voyant pleurer, il me dit :

--« Ben, qu’est-ce qu’il y a à c’bout ici? Pourquoi pleures-tu toi?

Je lui contai…..Il répondit :

--« Innocent, pas fin, pourquoi te mettre les mains là? Si Mathieu te dit d’aller te jeter dans un trou, tu vas y aller? Il faut se tirer d’affaire tout seul dans le monde, quand on se fie à n’importe qui, on se fait embêter, comme tu viens de l’être. Toi, Mathieu, tu manques de cœur, on ne fait pas mal aux autres, comme ça. Si vous recommencez votre tapage, je vous fais « sauter »…..

Quand il parlait de nous faire sauter au catéchisme, il sonnait la plus grosse cloche, on se jetait au devoir, on devenait tout à fait à l’ordre. Je puis dire que je suis resté le deuxième de la tête durant tout le temps du catéchisme; pas un pour me surpasser et je ne pouvais pas surpasser le premier. Que ne dure-t-il pas encore, ce temps!

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WATKINS L’HYPNOTISEUR

Watkins est tout à fait étranger à la paroisse, peut-être le parent des Watkins déjà existants. Mais il arriva comme un cheveu sur la soupe, s’installa dans un restaurant du village et se mit à faire des jeux du diable.

J’étais bien petit pour être témoin de pareilles affaires. Il endormait n’importe qui voulait, il retenait les poings fermés et personne ne pouvaient les ouvrir, il nous collait au sol et pas une force assez grande pour nous soulever de terre, il prophétisait sur toutes sortes de choses qui avaient lieu dans la suite, il faisait apparaître des personnages étranges dans les veillées de garçons et de filles, il était capable de nous montrer le diable tout vivant.

Petit de taille, figure sévère, des yeux vifs et perçants, agile dans tous ses mouvements, assez perspicace pour connaître notre pensée, voilà ce qu’était ce garçon extra-ordinaire, sorti des entrailles des enfers.

Il dit un jour à l’assemblée : Si quelqu’un s’est déjà fait voler à la maison et qu’il n’a pas retrouvé son argent, à lui de me le dire, je vais le lui faire retrouver. Le sellier Saint-Jean lui dit qu’il lui manquait trente dollars enlevés mystérieusement il y avait quelque temps. Watkins endormit le gros Carpentier et le somma d’aller chercher l’argent. Personne n’eut la permission de regarder où il allait ou de sortir, sous peine de faire manquer le coup ou de s’attirer un malheur. Personne ne bougea et il se fit d’autres jeux pendant ce temps. Carpentier revint, dit un mot à l’oreille du représentant du diable, qui somma Saint-Jean d’aller chercher son argent chez Monsieur un Tel.

J’eus le malheur de me pouffer de rire pendant une scène d’endormi. Watkins me regarda avec un air qui me fit trembler et me dit : Tu ne dormiras pas de la nuit. Le soir, je me couchai avec la peur et je ne dormis pas de la nuit. Mais je retournai pareillement aux autres séances, au restaurant Larue.

Watkins eut un différent, paraît-il avec Johny Béliveau, qui se fit endormir et l’hypnotiseur le laissa endormi pendant plusieurs jours. Johny mangeait, dormait, travaillait comme d’habitude, mais restait songeur, ne parlait à personne, on croyait qu’il devenait fou. Quelques jours après, quelqu’un alla avertir Watkins de la chose et à partir de ce moment Béliveau reprit sa gaîté ordinaire.

On rapporte qu’il fit une veillée de garçons de filles, et .pendant la veillée de cette « ratatouille », il fit apparaître dans les ténèbres toutes sortes de personnages étranges et dangereux…… Au restaurant, tous les jours, il endormait quelqu’un, on cachait alors un objet et l’endormi allait sans recherche nous quérir cet objet.

Ce sommeil qui n’était pas naturel et qui faisait opérer des choses si étonnantes était bien intéressant pour cette « tralle »d’ignorants que nous étions. Encourager un étranger protestant, qui sortait l’on ne sait d’où, n’était pas de nature à nous élever dans l’estime du curé, qui fit d’abord un sermon sur ce sujet. Craignant des dangers sérieux pour les jeunes, il fit chasser de la paroisse cet étrange personnage. Et depuis, on n’en a jamais entendu parler.

Nous savons aujourd’hui que l’hypnotisme se prouve pas les lois naturelles. Mais nous savons aussi que notre Watkins dépassa les limites et fit des choses certainement diaboliques, sinon à nuire considérablement à la foi, dans une paroisse de curieux comme nous l’étions. Il n’en faudrait pas beaucoup de ces êtres indésirables pour semer le trouble et les superstitions dans une paroisse rurale. Souhaitons que ces beaux hypnotiseurs restent chez eux.

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CHARMANT RUISSEAU

« Oui, deux fois charmant, c’est la Petite Céline de quatre ans, cet ange de la terre, qui l’a chanté tant de fois….. »

Il est auprès de la montagne,

Un ruisseau diligent,

On dit partout dans la campagne

Que sa source est d’argent

Combien je t’aime,

Ruisseau Charmant,

Riant poème,

Vrai diamant;

Dans ton murmure

Que de repos,

De la nature

Tendre écho.

Les fleurs qui croissent sur ta rive,

En s’ouvrant au soleil,

Vont mirer leur beauté naïve

Dans son ruisseau vermeil

Il est aimé du voisinage,

Et surtout des oiseaux,

Qui s’en vont faire leur ménage

Dans ses frêles roseaux.

Charmant Ruisseau, va, cours le monde,

Cherche ton avenir,

Mais dans ta course vagabonde,

Garde mon souvenir.

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UN VOYAGE EN BŒUF

Or, cet après-midi d’un temps clair et chaud, notre Pierre nous demanda si l’on voulait aller faire un tour de bœuf avec lui. Tous dirent oui naturellement. Et nous voilà en train d’atteler un bœuf, qui était déjà assez gros et qui n’avait jamais été attelé. Tant que le bœuf crut qu’on le conduisait à une crèche quelconque, il se laissa dorloter et attacher au travail d’un « suisse ». Quand fut le temps de partir, le bœuf se crut libre et partit la queue en l’air, comme si une mouche le piquait. Le suisse suivit un bout avec ses voyageurs. Mais à la première rigole tout resta en panne, avec le bœuf, tombé à la renverse, et nous pèle-mèle dans ses pattes. Le tour était fini pour cette fois.

Cependant, je me rappelle avoir fait un grand tour de bœuf avec Pierre et tout allait à merveille. Ajoutons cependant que les autos de nos jours sont plus d’avance.

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LA PETITE RUE

Un village qui n’a pas de petite rue comme la nôtre ne vaut pas la peine d’exister pour le petit monde des enfants. Mais une Petite-Rue, qui n’a qu’un bout, ombragée de beaux et grands arbres, à l’abri de tout danger, en face de nos demeures, sous les yeux de nos parents, qu’y a-t-il donc de plus enviable pour le bonheur des petits?

C’est là dans la Petite-Rue que nous faisions nos apprentissages pour l’avenir. Elle servait de champ pour la balle. Qui n’a pas été témoin de cette fameuse partie de balle qui nous rendaient à bout de forces? C’était un champ pour le « foot-ball » ou ballon à pied. Tous les petits se réunissaient pour jouer à la tague, à la cachette, au « sboy », au croquet, à toutes sortes de jeux d’acrobatie. Comme il n’y avait pas beaucoup de danger de déranger les voisins et de manquer de politesse, la Petite-Rue nous servait aussi d’amphithéâtre pour les spectateurs, de tréteaux pour ceux qui voulaient prononcer des discours à leurs manières.

C’était un véritable lieu de repos. Avec une Petite-Rue, personne ne sent le besoin de courir le village ou les villes.

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UNE FÊTE À L’ÉCOLE

« Vivat, Pastor Bonus, Vivat in aeternum…. »

Nous étions tous endimanchés, assis droit comme des piquets, avec un air solennel, et la maîtresse nous donnait l’ordre de la fête. On attendait Mgr Bruneault, coadjuteur de Mgr Gravel et confrère de notre curé M. Milot. Dans dix minutes ils arriveront en foule. La cloche annonce tout à coup l’arrivée des distingués visiteurs. Des balises et des banderoles traçaient le chemin de Monseigneur. A l’intérieur de l’école, dans la grande classe d’en haut, des écussons avec leurs petits drapeaux étaient fixés au mur, des courants de dentelles aux multiples couleurs couraient au plafond et par-dessus les fenêtres. Des bouquets de fleurs, des fauteuils, des tapis, tout était près pour cette fête.

Bientôt les visiteurs s’installèrent, Mgr Bruneault au centre, le curé, le président de la commission scolaire, le secrétaire, les commissaires, le maire de la paroisse, plusieurs notables et une foule de personnes. Un chœur de jeunes filles salua la venue de l’Évêque et de sa suite. On chanta :

« Vivat, vivat, vivat Pastor Bonus,

Vivat, vivat, vivat in aeternum »

Avec chœur et couplets. Si je ne me trompe, Clairina, ma sœur, chantait l’un des couplets : Et accedentem….

Après le chant, une adresse fut lue avec beaucoup de grâce par une jeune fille, le curé fit ensuite l’historique de son école et demanda à Monseigneur une bénédiction toute spéciale pour les Maîtresses et leurs petits élèves. Monseigneur parla avec des paroles vraiment apostoliques, avec des sentiments de père spirituel, félicita le curé, les maîtresses et les enfants et nous reçûmes sa bénédiction apostolique.

Au départ, le chœur reprit ses chants. On chanta O Canada en chœur et tout fut fini.

Ce passage de Monseigneur laissa dans nos âmes d’enfants des germes de foi et de patriotisme pour la vie.

« Vivat, vivat, vivat Pastor Bonus,

Vivat, vivat, vivat in aeternum »

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UNE ÉPIDÉMIE DE SAUTERELLES

Le curé combattait depuis longtemps les courses à chevaux, le dimanche, dans la paroisse. Il ne défendait pas la construction d’hippodrome, mais ne voulait pas de réunion le dimanche. Il n’était pas souvent écouté sous ce rapport des courses, à cause de la passion des vendeurs de boisson, des réunions plus grandes le dimanche et partant plus payant.

Un jour, on vint solliciter la bénédiction du curé pour conjurer une épidémie de sauterelles qui ruinaient tout dans le rang de Boulogne. Le curé se rendit sur les lieux, fit une procession solennelle avec les paysans, pendant que des courses avaient lieu sur le chemin d’Yamaska, ce même dimanche après-midi, malgré la défense du curé.

Les prières terminées, le curé retourna chez lui, et les sauterelles, au lieu de mourir comme tous s’en attendaient, traversèrent le huitième rang et allèrent dévaster les moissons sur le chemin d’Yamaska. Les paysans comprirent la leçon et cessèrent de se rendre à ces réunions le dimanche. Or, les organisateurs, n’ayant plus de monde, furent obliger de cesser leurs courses le dimanche. Et tout rentra dans l’ordre.

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LE MIRACLE DU PUITS

A l’incendie qui dévastait la manufacture de M. Fabien Landry, ce n’était pas le dévouement des villageois qui faisait défaut, mais l’eau du puits unique qui se trouvait dans les environs. Il n’y avait pas d’eau non plus dans la décharge avoisinante.

Les bâtisses voisines étaient toutes menacées et elles prenaient même feu , lorsqu’on alla chercher le curé Milot, qui vint immédiatement sur les lieux. Déjà on avait sorti tout le ménage des maisons exposées et tous acceptaient déjà le sacrifice de ces nouvelles destructions.

Le curé se rendit compte de la situation en voyant un peu partout, et alla assurer aux pompiers volontaires que le puits ne manquerait plus d’eau tant que le besoin s’en ferait sentir et il assura même que seule la manufacture brûlerait. Tout arriva comme il l’avait dit.

Cette puissance du prêtre dans ces dangers extrêmes fit de nouveau ouvrir les yeux à ceux qui n’avaient pas la plus grande confiance en eux. Dieu voulut encore une fois récompenser la foi vive des villageois et les inviter à se rapprocher de Lui davantage. C'est ce qu’ils firent.

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SUR LA TASSERIE

La tasserie, pour ceux qui ne connaissent pas ça, c’était, chez nous, le deuxième étage de la grange. On y mettait là le foin qui nourrissait « Boston » et la paille pour la vache Rouge. Sous le foin et la paille, il y avait des trésors : en été, c’était les bobsleighs et le berlo; en hiver, c’était la « waguine » et la voiture fine; je parle des premiers temps que nous habitions le village.

On y voyait aussi les gros montants du métier en bois franc, des tas de planches qui pouvaient servir au besoin, le ber, quand le bébé retardait à venir, et quelquefois des portes et des fenêtres à livrer plus tard à ceux qui en avaient donné l’ordre.

Au pignon, dans le faîte de la grange, il y eut aussi des pigeons, dans une cage en bois, avec une petite porte à l’extérieure pour leur envolée dans les airs. Quelle cérémonie pour aller voir les pigeons. Il fallait mettre une planche sur les poutres et être assez équilibriste pour ne pas se casser le cou en tombant. Il y avait un avantage à ça, les plus jeunes n’avaient pas la chance d’aller déranger mes beaux pigeons.

En bas, sur la batterie, on y mettait les carrés à grain, des poches de toutes sortes de choses, et tous les objets dont on se servait plus souvent. On y cordait aussi tout notre bois d’hiver.

Que de fois nous avons joué sur la tasserie à foin. Nous montions sur les poutres ou sur une planche pour faire le plongeon dans la paille ou le foin. Malheur à celui qui ne choisissait pas les bonnes places, il s’exposait à tomber sur une roue de voiture ou sur un autre morceau caché sous le foin.

Je me rappelle qu’un bon jour j’étais sur la tasserie à recevoir le foin que Baptiste me donnait de la charge; involontairement, il me piqua une pointe de sa fourche dans le bord de l’œil, évidemment parce que j’avais manqué moi-même de prudence. Peu s’en fallut que l’œil se crevât et que je le perdisse. Heureusement que la pointe a glissé sur le globe de l’œil, sans cela, je devenais borgne.

Quand je revois la vieille grange, elle sait encore me dire ses secrets et me rappeler de doux souvenirs.

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LA PREMIÈRE CHAPELLE

« Notes recueillies dans les manuscrits de famille et dans le livre « l’Avenir »

Monsieur l’abbé Carrier, curé de La Baie de Febvre, fut envoyé à Drummondville vers 1854 pour régler deux questions :

1. Organiser la nouvelle paroisse dans la division de Grantham;

2. Régler la dîme qui assurait la subsistance et l’entretien du prêtre chargé des missions de Drummond et de Grantham. Le missionnaire actuel était à Drummond l’abbé J.B. Leclair.

Dès 1853 on commença à faire des demandes pour obtenir une chapelle au centre du septième rang, vis-à-vis Drummondville.

L’Assemblée du 16 novembre fut un succès pour Grantham. On y décida la construction, à l’endroit proposé, d’une chapelle temporaire devant servir plus tard de presbytère. On ne put cependant obtenir le cinquième rang ; ce qui fait que l’église se trouve loin du centre de la paroisse.

La première chapelle fut donc construite en 1854, sous l’abbé J.B. Leclair, et bénite le 28 janvier 1855 par son successeur à Drummondville l’abbé F.O. Belcourt. La première messe y fut célébrée le même jour.

Le cimetière actuel fut bénit le 6 avril 1855 par l’abbé F.O. Belcourt.

Le même jour eut lieu la bénédiction du chemin de croix, qui fut remplacé en 1872. C’est l’abbé G.A. Belcourt, son frère, qui présida à cette cérémonie.

L’érection canonique de la paroisse fut accomplie par décret daté du 29 juin 1856. Ce fut encore l’abbé Carrier, bras droit de Mgr Cooke des Trois-Rivières, qui fut délégué à cet effet, le 20 juin précédent.

Liste des curés :

C.A. Baillargeon (1859-1864)

Jos. Tessier (1864-1891);

P.A. Lebrun (1891-1900);

Onil Milot (1900-1910);

Edmond Grenier (1910-1929);

M. Généreux (1929 ……

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LA PREMIÈRE ÉGLISE

La résidence curiale, qui logeait aussi le bedeau, devint la salle publique, qui resta devant le presbytère jusqu’en 1906, alors qu’un couvent fut construit; cette vieille maison curiale fut vendue ensuite à un particulier, qui la transporta au centre du village, en face du bureau de poste; c’est dans cette maison-là que Louison Sarasin habita.

La première chapelle devint le premier presbytère, et à la construction du presbytère actuel, cette première bâtisse devint la propriété de père Laferté, qu’il habite encore.

La première église fut commencée en 1863 et terminée, à l’extérieur seulement, en 1865. La bénédiction solennelle fut faite la même année par le Père Thomas Caron. Le sermon de circonstance fut donné par le premier curé de la paroisse, l’abbé Baillargeon, alors curé aux Trois-Rivières. La population était alors de mille âmes. Et à la visite pastorale en 1869, la population était de 1569.

C’est en 1885 que l’intérieur de l’église fut terminé et que le nouveau presbytère en pierre fut construit; c’est sans contredit l’un des plus beaux édifices curieux du diocèse et des alentours. C’est à l’honneur des paroissiens généreux de cette paroisse appelée à progresser rapidement dans l’avenir, c’est ce qui arriva aussi.

En 1866 la population était déjà de 2740 habitants, dont 18 protestants.

Jusqu’en 1860 la paroisse porta le nom de Headville, sans doute à cause du gouvernement d’alors Sir Edmond Head; raison plus sûre que celle donnée dans un chapitre précédent.

En 1906, le curé Milot fit allonger l’église, réparer le presbytère, construire un couvent et un externat; la vieille école devint la salle publique et municipale. Le curé acheta aussi un magnifique orgue des Casavan de Saint-Hyacinthe, un carillon de quatre belles cloches. Un peu auparavant, une tornade avait emporté dans sa violence le vieux clocher et ses trois cloches. Une fut brisée, la deuxième fut installée dans le clocher de la nouvelle sacristie et la troisième est sur le couvent.

Le curé actuel M. Grenier, s’est occupé à conserver et à améliorer ce qu’il avait en main, il a doté les vestiaires de riches ornements, a fait construire les trottoirs en ciment et a érigé un nouveau cimetière au centre du village, un peu en arrière sur un coteau. Au moment où j’écris ces notes, le Chanoine Grenier a plus de quatre-vingts ans et vient de donner officiellement sa démission à l’évêque pour la Saint-Michel.

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PREMIERS HABITANTS

Bien que les premiers moulins de bois et le commerce de l’écorce avec la compagnie Millar, d’Upton, aient attiré des ouvriers et des colons, il faut remonter bien plus haut pour retracer dans le township de Grantham plusieurs familles canadiennes-françaises.

Le township de Grantham fut arpenté par Jones en 1793, par Rankin en 1796, par Sullivan et Écuyé en 1815 et enfin par Bouchette en 1817. Grantham fut érigé en township en 1800. Comme on avait donné carte blanche au colonel Herriot et qu’il avait choisi Grantham pour établir sa colonie militaire, 149 lots de terrain furent échangés et les membres du régiment des Meurons, débris de l’armée de Napoléon 1er, vinrent s’y établir. Après avoir été vaincus par les Anglais et faits prisonniers, sans compter les traitements durs qu’ils subirent, ils furent transportés au Canada pour y venir combattre pour leurs vainqueurs.

Voici quelques noms de ces débris de cette glorieuse épopée française : Patrick Traverse, John Neiderer, Antoine Roussie, (qui donna son nom à une petite côte sur le chemin d’Yamaska), Françis Sabotte, Jacob Hériman, Joseph Guénon, Andrew Suzo, André Prévost, John Sullivan, etc, etc. Tous ces pauvres malheureux furent placés dans le milieu d’une forêt sauvage, qui ne connaissait que des ours et autres bêtes féroces, sans chemin, et à une distance de pas moins d’un mille les uns des autres, dépourvus pour ainsi dire des choses nécessaires à la vie.

Ils furent huit longues années dans cet état avant qu’on leur ouvrit un chemin de Drummondville à Yamaska, (chemin d’Yamaska). Il est impossible de décrire les misères noires qu’ils endurèrent pour ne pas mourir de faim ou ne pas être dévorés vivants par les animaux sauvages. Aussi plusieurs, à la première chance, s’en allèrent aux États-Unis. Un seul de tous ces premiers habitants était fiancé, les autres des célibataires.

Dès que le chemin d’Yamaska fut ouvert, la misère commença à se supporter mieux; plusieurs familles canadiennes-françaises, venant d’Yamaska, vinrent s’établir sur le grand rang, et l’agriculture commença à se développer lentement. Parmi ces derniers; l’un des plus anciens est le père David Corriveau, décédé en 1895, à l’âge de 94 ans. Nommons avec lui les Lespérance, Guimonel, Cotard, Senneville, Dubois, Caya, Hamel, Blanchet, Gauthier, Lafond, Dargy, Duncan, McCaffry, Duff, Pinard, Monet, Houle, Clair-Houle, Janelle. La grande digue, qui avait noyé plusieurs personnes sur les îles de Sorel, avait été aussi une des causes de recrues à Saint-Germain. C’est alors qu’en 1853 on fit une demande pour avoir une chapelle dans le septième rang de Grantham. Et nous savons le reste.

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LE GRAND LEVRIER GRIS

Mon ami Tijules avait depuis quelque temps un grand chien, de la race des lévriers, d’une longueur et d’une hauteur qui surpassent toute mesure. Jamais il ne réussissait à le dompter, à l’atteler. Ce chien, malgré ses nombreuses qualités, était avant tout voleur de la pire espèce. Quand les villageois le voyaient passer à la fine épouvante, soulevant toute la poussière du chemin et renversant tous les enfants sur son passage, quand ils le voyaient des tas de ferrailles attachées à sa queue et de la térébenthine appliquée quelque part, ils ne se trompaient pas, le chien avait été pris en flagrant-déli à voler et avait son châtiment.

C’est depuis que l’on a vu courir ce lévrier que la vitesse a été inventée et mise en pratique dans les chemins, au détriment de la vie des gens. L’on se disait souvent en voyant cette vitesse, qui dépassait toute conception humaine, qu’il serait intéressant de faire traîner par ce chien une petite voiture, montée par des enfants. C’était un rêve qui hantait déjà l’esprit de mon ami Tijules, lorsqu’un jour, il voulut réaliser ce rêve. Il réussit à faire suivre son chien au moyen d’une corde, à un mille en dehors du village, jusque chez Michel Cournoyer. Lorendo Gauthier et moi nous le suivions avec l’attelage et une paire de bobsleighs. C’est avec la plus grande misère du monde que nous l’avons attaché à la voiture d’hiver; nous lui avons donné le temps de prendre le trotte, et ensuite nous sommes sautés dans le sleigh en criant de toutes nos forces : « marche à la maison ». On ne lui dit qu’une fois.

Le chien se croyant libre prit son vol, pour ainsi dire, et après quelques secondes, il était déjà à la grande vitesse, sans s’occuper de la loi des touristes et de la sécurité des passants. Rien de plus beau que de nous voir voguer dans cette mer de neige, pourvu que le chemin nous restât libre. Malheureusement une voiture était sur le chemin : Comment faire? Le chien va-t-il arrêter?… La voiture qui s’en vient n’a pas le temps de nous donner le passage, le chien se jette dans le banc de neige d’un seul bond, reprend son chemin, pendant que la petite voiture labourant la neige, suit plutôt de peur qu’en vertu de la loi centripète.

Jusqu’ici, pas d’accident….je perds mes mitaines….qu’importe…..Tijules cria de joie….moi je récite mon acte de contrition, pendant que l’autre derrière moi se cramponne et me tient des bonnes poignées de peau à M’éventrer….; le village approche, les poteaux de téléphone fuient derrière nous comme par enchantement…..c’est une véritable démonstration de petites vues animées, à chaque seconde de nouveaux paysages… nous allons à 70 milles à l’heure en entrant au village…. Plusieurs voitures chez le père Laferté nous barrent la route….les chevaux instinctivement nous livrent passage, se mâtent, reculent, se cambrent…les gens nous crient, on ne comprend que la première syllabe….nous sommes plus morts que vivants dans cette voiture emportée par le diable…… Qu’arrivera-t-il en arrivant chez le notaire?

Le chien ensorcelé volait toujours…. il bondit chez lui en prenant l’hypoténuse au lieu de tourner l’angle droit qui mène dans la cour, et cric, crac, vling, vlang…. nous restons tous les trois au bout du pont, avec les débris de l’attelage et du sleigh. La peur est plus grande que le mal…. le chien est disparu et est une semaine sans se montrer. A chaque fois qu’il voit l’un des trois, il prend la fuite et le champ…

Peut-on aller si vite et ne pas se casser la gueule? Pourtant dans cette vitesse il y a de la passion…regardez les autos d’aujourd’hui, ce ne sont pas les plus pressés en besogne qui vont le plus vite, ce sont les passionnés de la vitesse, ou ceux qui sont sous l’emprise de la boisson.

Non seulement dans cette course effrénée nous avons découvert le principe de la vitesse, mais nous avons aussi trouvé celui de l’aviation, car plusieurs fois la voiture fit des bouts dans l’air, lorsque le lévrier passait des bouts de chemin. Mais ce qui fut le plus habile de notre part, ce fut sans doute de ne pas avoir laissé notre vie au bout du pont. Vraiment nous sommes fiers de nous, ….pas pour recommencer cependant.

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LE PONT ROUGE

Je garde au Pont-Rouge une place d’honneur dans mes souvenirs d’enfance. Ce pont était situé dans le septième rang à quelques arpents de la station de l’inter-colonial, et servait à traverser la Rivière-Noire, qui coule doucement ses eaux vers le Saint-François, où elle se jette dans le trois de Drummondville.

Le Pont-Rouge était utile quand les eaux étaient basses, car aux inondations qui se présentent au printemps et quelquefois à l’automne, le pont devenait tout à fait inutile à cause de la grandeur du lac qui se formait alors; c’était les chaloupes, les canots et toutes sortes d’embarcations qui voguaient sur les eaux.

Quand nous allions à la pèche, le jour, il ne fallait pas trop nous éloigner du pont, parce qu’il était toujours là pour nous rendre d’immenses services : si le soleil devenait trop ardent, il fallait avoir recours à l’ombrage qu’il nous fournissait; si l’orage nous surprenait là c’est encore le Pont-Rouge qui nous abritait, et nous, sans discontinuer la pêche. Vraiment le Pont-Rouge nous a rendu de très grands services, soyons-lui reconnaissants.

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LE VIEILLARD MAUDIT

Dans l’immense forêt des bois de « Boulogne », au dixième rang, vivait un vieillard rejeté de tous, fuyant aussi la société des hommes et gardait en lui le secret de sa vie. Personne ne pouvait ou n’osait approcher sa cabane, qui était ni plus ni moins qu’une bâtisse construite pour les sucres. En été, il n’y était pas; la curiosité nous guidait vite vers ce gîte mystérieux, quand nous allions aux fruits dans cette direction. Mais il n’y avait rien qui intéressait le sort du malheureux, on n’y voyait que les instruments qui servaient pour le temps des sucres. Mais en hiver, personne n’allait dans cette direction, car le vieillard avait vendu son âme au diable et tout le monde le savait. Il l’avait dit lui-même aux personnes parentes, qui demeuraient dans le dixième rang. Ces parents avaient tout intérêt cependant à ne rien révéler, ils travaillaient plutôt à le ramener dans le giron de l’église, mais jusqu’ici leurs peines étaient vaines.

Pourtant, ce vieillard étrange avait été connu autrefois des gens de la paroisse, et ceux-là qui l’avaient bien connu ne pouvaient pas en croire leurs oreilles quand ils apprenaient que le vieillard restait toujours inébranlable dans ses résolutions de mourir seul comme un chien, sans les sacrements du bon Dieu.

Ses proches cependant surveillaient de loin et guettaient le moment propice pour lui porter les derniers secours. Le vieillard était octogénaire et se mourait de misères, de faim et de tortures morales. Et malgré tout, il refusait tout secours, toutes consolations humaines.

Un jour, l’un des siens crut que le moment d’approcher était bon; il alla le voir, il le trouva étendu mourant et se tordant dans des convulsions atroces. Il lui parla, voulut le consoler, lui parler du prêtre, de son âme, mais à chaque fois il ne recevait que des jurons et des blasphèmes. Il consulta sa famille sur cela et l’on décida de faire venir le prêtre malgré sa défense formelle.

Le curé Milot se rendit sur les lieux, trouva le moribond dans les mêmes transes, ordonna à tous les intéressés de s’éloigner, et dit à l’un des parents de se tenir prêt, au cas où il aurait besoin de son secours. Mais il défendit d’approcher s’il y avait pas d’appel.

Ce fut solennel : les jeunes femmes accourues, priaient et pleuraient; les hommes fixaient les yeux sur la cabane et attendaient le signal. Pendant quelques minutes, tout semblait se passer normalement. Tout—à-coup, on entendit des hurlements de chiens enragés, des grincements de chaînes, des cris étouffés, des lamentations tout à fait étranges et inhumaines. Que se passait-il? Le curé fit signe de ne pas approcher. Il resta là plusieurs quarts-d’heures qui parurent des heures aux spectateurs. Finalement, quand le curé eut exorcisé ce corps de possédé, car il était vraiment vendu au diable, ou plus justement possédé du démon, il sortit tout inondé de sueurs et la figure contrefaite; les gens eurent peur, le curé les rassura en leur disant d’approcher, mais les parents seulement; il leur conseilla de faire venir un médecin pour soulager ses douleurs physiques, car le démon sortant d’un possédé ne part pas sans laisser des traces douloureuses.

Il assura que le maudit avait fait sa confession, qu’il demanderait devant témoins la religion catholique et qu’il voulait les prières de l’église.

Le curé dit en chaire, le dimanche suivant après le service du défunt, qu’il était mort dans les sentiments chrétiens, qu’il avait droit à la sépulture catholique et aux prières des paroissiens. La joie fut grande, tant à cause de cette belle conversion qu’à cause de la puissance du prêtre sur les esprits diaboliques

Quand nous serons en présence d’un moribond qui refuse tous les secours de l’église, ne négligeons aucun moyen pour ramener cette âme dans la grâce du Seigneur; tant qu’un homme a la vie ici-bas il a droit à la miséricorde du bon Dieu.

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DIALOGUE AMUSANT

Mon oncle et ma tante Bonin, du chemin d’Yamaska, attendaient les veilleux. Ma tante avait tout préparé pour le repas du soir et la veillée s’annonçait belle….

--« Tiens, les v’la; allume le fanal, Conrad; vas-y toi aussi, Alphonse….

--« Comme si j’avais pas l’habitude d’aller leur aider, laisse-les arriver….

--« Grouille-toé donc, les voitures sont à la porte; ça décolle pu….

--« Badame, on y va, laisse-moé le temps de prendre mon casque….

--« Tiens, bonjour la compagnie, bonjour…. ma tante, bonjour,,, bonsoir, bonjour, mon oncle…embrassons-nous…

--« Ce n’est pas le temps de s’embrasser, la femme est pas d’équerre…en revenant…

--« Pas d’équerre…j’sus de bonne humeur, mais j’aime ben que ça décolle quand c’est le temps; va-t’en à la grange….

--« Oui, pi je vais y rester, si ça te fait plaisir… Attendez, me voilà, on y va…. rentre les robes, toi Conrad….

--« Bon, déshabillez-vous; passez dans le chambre à la visite, pi chauffez-vous…. c’est pas drôle dehors, hein?

--« Non, y fait un fret d’enfer;.. j’ai l’onglée aux doigts…brououou….

--« V’là les hommes…bonjour, mon oncle Clément….bonjour, bonsoir……

--« Cré ben qu’on s’est pas vu….J’vous la souhaite bonne et heureuse…

-« Toé pareillement…..T’es gelé?…. Prenez l’temps de vous chauffer…Donnez votre place, les enfants….vous n’avez pas froid, vous-autres?…..

--« Passe pas trop proche, Clément, tu vas te faire carder….

--« Commence pas avec tes simplicités….tâche donc d’être sérieux, une fois…

--« Bareme, j’suis assez sérieux, j’n’ai pas le temps de me défâcher du matin au soir…

--« Laisse-moé passer, si tu veux pas que je te brûle….

--« Bon, v’là que ça commence, si Marie se met à se promener avec ses chaudrons, c’est aussi ben de monter en haut….

--« As-tu du bon tabac, Alphonse? C’est pour faire un peu de changement….

--« J’en ai du bon, mais il faut que tu le haches…..c’est mon couteau qui fait l’ouvrage….attends, je vais t’en hacher….

--« Bah, viens pas par exemple, j’en ai….prends pas la peine d’en hacher….

--« C’est aussi ben en hacher tout de suite que tout à l’heure, Baptiste, y sera pas long avant qu’il m’en demande…

--« Laisse-moé passer….attention, ouvre-moé la porte….

--« J’aurais été aussi ben de rester à la grange,… j’sus pris pour me promener avec ma chaise toute la veillée. J’sais pas si j’sus mal adret ou si a me court, j’sus toujours dans ses jambes.

--« As-tu soigné les garrets, Alphonse?

--« Comme si j’avais coutume de les laisser mourir de faim…oui…oui…

--« J’disça, ça t’arrive de les oublier… Ouvre-moé la porte….

--« Morné porte, c’est pas….tiens passe… si elle n’était pas si grosse j’pourrais rester assis un peu, c’est toute la place….

--« Fais pas ton farceur….ils te connaissent….

--« Toé aussi t’es ben connue….allons, encore la porte? Conrad, viens prendre ma place que j’me fourre dans le coin à bois, là j’serai peut-être tranquille un bout de temps. Si la table peut se mettre une fois, j’serai tranquille pendant que vous mangerez. Dans le salon, j’ai mes bottorleaux…….en haut, les enfants mènent le ravos et le carillon.

--« Encourage-lé pas trop, Baptiste, tu voé ben qui se force pour te faire rire…

--« Si faut pas rire à c’t’heure….v’là le restant…..On va-t`y manger à soir, Marie?

--« C’est `ça, approchez les plus vieux, placez-vous à la bonne franquette….les enfants mangerons après…..ora, Clément, serre ta pipe. Les autres, suivez en arrière….faut pas r’tarder tendis que c’est chaud…. »

Pendant le repas, tout marche rondement. Les enfants nous regardent manger avec de grands yeux et guettent déjà leur place. Leur tour arrive, la vaisselle se lave, et bientôt commencent les chansons, les histoires, les menteries de mon oncle, les éclats de rire, les farces, les jeux de cartes, etc.

Et tout le monde va se coucher content et joyeux, la .paix dans l’âme.

Vivent les soirées canadiennes!

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ÉRECTION DU DIOCESE DE NICOLET

Il est intéressant de rappeler l’érection du diocèse de Nicolet. Ce n’est qu’après une plaidoirie d’une dizaine d’années que le diocèse de Nicolet se détacha des Trois-Rivières. Cette question interminable fut enfin résolue par sa Sainteté Léon XIII; Nicolet fut érigé en évêché et l’évêque du nouveau diocèse fut nommé, le 5 juillet 1885.

Mgr Gravel, choisi pour le premier évêque de Nicolet, fut consacré à Rome le 2 août suivant et arriva à Nicolet le 25. C’est le 10 juillet 1885 qu’est daté le bref pontifical érigeant le diocèse de Nicolet. Ce bref fut promulgué le 25 août 1885 dans le mandement d’entrée de sa Grandeur Mgr Elphège Gravel, le premier évêque du nouveau diocèse. Le nouvel évêque de Nicolet appartenait au diocèse de Saint-Hyacinthe.

Depuis ce temps la rive sud qui forme notre diocèse, (Nicolet, Drummond, Arthabaska, Yamaska et une partie dans Bagot) n’a fait que prospérer et l’on a vu dans la suite s’élever de beaux temples et de belles maisons de religieux, qui font la gloire de notre diocèse.

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MON CHAPEAU DE PAILLE

C’est bien dommage; si j’avais mon chapeau de paille, c’est en chapeau de paille que j’écrirais ces lignes. Pauvre chapeau! Où est-il donc rendu maintenant? Ah, le voici, dans ma mémoire, dans mes souvenirs; je le revois avec sa couleur jaune-pâle, son cordon noir qui l’entoure et sa bande frontale à l’intérieur. Je te salue, vieux compagnon de ma jeunesse et je te demande pardon de ne pas te donner la première place en ces pages.

Mon chapeau de paille était de race noble; il descendait de ces tiges de graminées, qui, dépouillées de leurs grains, après avoir fourni les plus beaux épis aux paysans, servaient encore longtemps pour rendre d’immenses services aux vivants. Cette paille, qui servit à la confection de mon chapeau, n’a-t-elle pas aussi été choisie de préférence par le Petit Jésus pour s’en faire un lit dans l’étable de Bethléem? De plus, cette paille ne passait-elle pas dans les mains de maman, qui la lavait, la tricotait en nattes serrées? Ces nattes dorées d’abord n’étaient-elles pas cousues par la main maternelle pour être ajustées ensuite à ma tête? On pourrait en dire bien long sur la noblesse et l’origine de mon chapeau de paille.

Il faut toujours revenir au chapeau de paille, du moins à la paille dont il est construit, dans les traités que l’on donne, dans les comparaisons que l’on fait; voyez par exemple : en parlant de la misère, on dit « qu’il est sur la paille; si notre type manque de zèle, on dit « qu’il n’est qu’un feu de paille; ou bien « homme de paille », s’il est sans valeur; on « rompt la paille » quand on se brouille avec quelqu’un; on « tire souvent à la courte paille »; le jaune-clair de la paille sert aussi à donner aux beaux habits les plus belles couleurs, les plus belles nuances. On pourrait en dire tant!

Même dans le monde, qui ne voit pas sans cesse « la paille qui est dans l’œil de son voisin »? La paille sert encore au fourrage vert (blé, orge, seigle, avoine), on s’en sert dans le commerce pour les litières, les paillassons, les chaises, les paillages, etc.

Et pourtant, je ne vous ai pas encore parlé de mon chapeau de paille?  Écoutez.

Outre sa grande noblesse et sa confection maternelle, mon chapeau de paille me donnait de l’air, de la façon, des manières partout où il me suivait. Tous les matins il m’accompagnait à la sacristie, il prenait une place à vue et m’attendait. Il me suivait à l’école, dans mes jeux, dans mes travaux de tous les jours. Il me protégeait contre les ardeurs du soleil brûlant, contre la pluie, me gardait la tête, s’abaissait à chaque fois qu’un notable passait.

Lorsque la joie me rendait enthousiaste, il s’élevait dans les airs et chantait mes triomphes et mes plaisirs, à la manière d’un drapeau qui flotte au gré des vents. Quand un ennemi de la race des insectes s’abattait sur moi, c’est mon chapeau de paille qui prenait ma défense; je m’en servais aussi adroitement que le soldat qui brandit son arme, et mon ennemi prenait la fuite…. s’il ne m’avait pas laissé son dart…..

Mon chapeau de paille avait des entrailles de mère; oui, c’est vrai. Quand la couvée de poussins sortait de la coquille, il servait de lit aux premiers petits poulets que l’on apportait à la maison, derrière le poêle, en attendant que la poule eut fini de couver jusqu’au dernier oeuf. Et là, dans mon chapeau, il nous laissait entendre leur douce petite musique. Mon chapeau était comme un théâtre où de jolis petits artistes jouaient si bien leur rôle de chanteurs.

Quand j’allais à la pèche, il fallait prendre le petit poisson, qui servait ensuite à prendre les plus gros; mon chapeau servait encore de verveux, l’eau s’y égouttait facilement à travers les interstices de la paille, et le « méney » restait prisonnier. Si l’on me demandait d’aller lever les œufs, c’est dans mon chapeau de paille que les « cocos » revenaient comme dans une limousine. Une fois, même, la chatte se servit de mon chapeau pour y déposer ses petits chats. Que de papillons furent victimes de mon chapeau, qui me servait alors comme d’une attrape à insectes. Plusieurs petits oiseaux imprudents furent emprisonner aussi dans mon chapeau.

Mais qu’est-ce donc qu’on ne pourrait pas dire de mon chapeau de paille?

Pauvre chapeau de paille, si tu te crois offensé par le fait que je ne te porte plus comme autrefois, tu sais me pardonner, parce que je te garde le plus beau souvenir.

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LA MESSE DE MINUIT

« Bergers, bergers, assemblons-nous, allons voir le Messie »

La fête de Noël est sans doute joyeuse pour tous les chrétiens, mais surtout pour les petits enfants, puisque le Messie se fait tout petit pour venir à nous. Soyons toujours tout petit sous ce rapport, puisque c’est le moyen d’aller à Jésus avec notre petitesse, comme il est venu à nous avec la sienne. Il s’est fait comme nous, sachons nous mettre comme lui…..

Avant tout c’est la mémorable nuit de Noël qui est la plus impressionnante chose pour tous les enfants. C’est la nuit des jeunes. Ceux qui vivent dans des pays où l’on ne célèbre pas solennellement cette nuit, ne connaissent pas ces grandes impressions qui se répercutent sur tout la vie.

Pour rendre la nuit des plus mémorables, nos organisateurs s’efforçaient de prêter main forte au curé; et outre les belles cérémonies du cœur, les harmonies de l’orgue et des voix humaines, il faut ajouter le chant et les actions des bergers; les petits garçons du village, au nombre de douze, étaient appelés à rendre les rôles des bergers de Bethléem, à évoluer devant la foule ravie, à chanter les louanges des bergers et des anges, à nous transporter en quelque sorte à Bethléem même et à trouver le vrai roi des Juifs.

Les bergers se rassemblaient avant la messe, et s’en allaient en faisant le tour de l’église à la recherche du divin roi. Leurs chants se continuaient pendant la messe de l’aurore. Il ne faut pas oublier de vous dire que Baptiste, mon frère, fut berger, ainsi que moi. Quel honneur, quelle chance, quels plaisirs d’être choisis parmi tant d’autres qui enviaient notre joie! Les bergers devaient porter un costume tout spécial : d’abord une authentique peau de mouton, avec sa laine, sa couleur naturelle, --- moins les puces des moutons ---- mais rien de différent, si ce n’est que cette peau couvrait un homme au lieu de couvrir un animal. Une houlette plus longue que nous, avec une tête qui adore, des bandelettes dorées qui l’entourent, et des sandales avec aussi des courroies d’or ou d’argent. Cette peau de mouton nous couvrait tout le corps, avec un bras de découvert, à la façon dont se vêtaient les bergers de jadis, comme on le voit sur les images représentant saint Jean-Baptiste.

Les bergers d’alors, qui ont reçu depuis longtemps leur récompense éternelle, ne pourront pas être étrangers à notre fonction remplie sur la terre en leur absence; il faut compter qu’ils seront là, à notre mort, pour nous tendre la main et nous donner une place tout près d’eux; car ne sont-ils pas tout proches de l’Enfant de la crèche, eux qui furent les premiers adorateurs du Messie ici-bas?

Nous nous tenions tous dans le « chemin couvert », où l’on gelait comme des rats, en attendant les ordres d’entrer dans l’église. Et la belle petite procession d’ébranlait, prenait l’allée du côté, en chantant :

Ca, Bergers, assemblons-nous,

Allons voir le Messie,

Cherchons cet enfant si doux

Dans les bras de Marie

Une crèche, une étable, de la paille, pour salut? Quelle étrange nouvelle! Le Messie qu’Israël attendait dans la gloire, se révélant nu, sur la paille, délaissé? Quel soudain renversement pour les Juifs! Ils ferment leurs oreilles et leurs yeux; et comme pénitence, ils sont encore à travers le monde à la recherche du Messie.

Ne les imitons pas, les Juifs, croyons fermement que le Messie est avec nous sur la terre, et faisons-lui de notre cœur un beau petit berceau, où il puisse reposer et répandre abondamment son amour et sa lumière. Et redisons dans notre cœur :

Bel Astre que j’adore,

Soleil qui luit pour moi;

C’est toi seul que j’implore,

Je veux n’aimer que toi.

Prière apprise pour Noël

Petit Jésus, petit Agneau,

Faites de mon cœur un petit berceau,

Enfant de Bethléem,

Je vous adore et je vous aime

Dormez Jésus, dormez mon Souverain,

Dormez dans mon cœur.

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LE GRAND DIABLE

C’est moi qui lui donne ce nom, car je n’ai pas le droit de le nommer par son nom. Il existait dans le village un grand diable, boiteux, visage pâle et amaigri, avec une expression sévère, même repoussante. Cet homme habitait une petite maison au centre de la grand’rue, avec sa femme, sa mère et un petit garçon. De quoi vivait-il? Personne ne le savait. Quand il avait besoin d’argent, il allait faire une tournée ailleurs et revenait avec ce qu’il cherchait.

Son métier, c’était de réparer les armes à feu, de jouer au violon dans les veillées du diable et de faire peur à tous. Je me souviens qu’un jour, en réparant un revolver, il se tira une balle dans la main; il devint très malade et faillit en mourir. C’est le vicaire, sans doute, qui l’a sauvé de la mort cette fois.

Un jour, papa revenait de l’ouvrage et portait sa hache à « équarrir » sur son dos, lorsqu’il vit venir à lui le grand diable. Papa pour badiner menaça le passant en lui montrant sa hache, et en lui disant : Il y a longtemps que tout le monde a peur de toi; aujourd’hui, c’est moi qui te fais peur.

Aussitôt, papa vit, pointé sur son nez, un revolver et il entendit ces paroles : Approche donc si tu es brave. Papa échappa sa hache et supplia de ne pas tirer…..

On rapporte qu’un homme fut tué dans le bois par un fusil tendu secrètement et la victime était un des ennemis du grand diable, mais personne ne put prouver qui était la cause de cet homicide.

Cet homme, malheureusement était un ivrogne et quand il était ivre il devenait furieux et cruel, surtout pour les siens. Un bon jour, après la grand’messe du dimanche, lorsque tous les gens revenaient de l’église, notre grand ivrogne traînait sa femme dans le chemin par les cheveux, et elle, cette pauvre infortunée, étendue sur le dos, criait de toutes ses forces, tenant un bébé dans ses bras. Il n’y eut que des lâches à ce moment, et personne n’osa entrer chez l’ivrogne pour l’arrêter, pas plus le bailli d’alors…..

Il était en plus un joueur de violon extraordinaire. Jouant par oreille tout ce qu’il voulait, il savait faire pleurer son violon et s’emparer par le fait même de tous les auditeurs. Dans les veillées où il alla faire danser la jeunesse, jamais le diable véritable n’aurait jouer avec plus de passion.

Toute une journée, une fois, je jouai aux marbres avec son petit garçon plus jeune que moi; mais je jouais pour vrai; celui qui gagnait gardait les marbres pour lui. Or, je lui enlevai tous ses marbres par le hasard et notre petit gars s’en alla bien triste chez lui. Ce ne fut pas long. Après souper, maman était seule à la maison, lorsque tout à coup le grand diable fit son apparition et demanda les marbres que j’avais enlevés à son petit enfant. Maman eut tellement peur qu’elle prit mon sac de marbres, compta ce qu’elle devait remettre et (j’arrivais), elle m’obligea à lui remettre en plus une grande poignée que le diable apporta…..

Nous attendions ce soir-là la malle au bureau de poste et la foule des villageois était impatiente d’attendre. J’arrivai en retard et je me faufilai par-dessus les gens jusqu’au guichet, où se trouvait le grand diable. Par une maladresse, je lui écrasai son pied informe et je me sentis empoigné par les oreilles et je volai comme une plume par-dessus tout le monde pour aller tomber dans la porte d’entrée. Je me ramassai au plus tôt et je m’enfuis à la maison bien humilié de la tangente que je venais de prendre en présence de tant de monde. Quand je rencontrais le grand diable sur le chemin, je l’évitais, et de même tous les enfants qui en avaient une peur d’enfer. Les mères n’avaient qu’à leur parler de ce diable pour avoir la paix dans la maison.

Un jour, il se rendit chez un boulanger, et, pendant qu’il parlait, il arrachait du coffre-fort les bons de pain et l’argent qui y étaient contenus. Mais par malchance, il échappa un bon et le boulanger le saisit à la gorge en criant au secours. On vint à son aide, on prit le diable, on l’enferma dans une prison à Drummondville, en attendant son procès. Mais le lendemain, la police le cherchait partout sans le trouver. Quelques jours après, un paysan le vit dans son champ et l’accusa de se nourrir avec le lait de ses vaches, depuis qu’il était sorti de prison. On voulut le reprendre, mais peine inutile. Il échappait comme par enchantement.

Le juge le condamna à trente ans d’exil en dehors de la paroisse. Mais il y revint plusieurs fois, non pas pour y demeurer. Et personne n’osa l’arrêter. Depuis ce temps, il demeure aux États-Unis. Sa femme demeura quelque temps à l’Hôtel-Dieu de Nicolet. Je sais pas s’il demeure avec sa femme et son petit gars, mais je ne désire qu’une chose, c’est de ne pas le voir dans mon voisinage, pas même au pays. Il n’est pas digne de ses amis, de ses parents, de sa race. Qu’il aille loin de nous, embêter qui il voudra, voler comme il voudra et maltraiter les siens ailleurs.

Pourtant, ce grand diable appartenait paraît-il, à une brave famille canadienne. Comment se fait-il qu’il soit devenu si diable en si peu de temps? Tous les petits garçons sont exposés à devenir semblable, s’ils ne sont pas obéissants à leurs parents. De plus, il faudrait manquer complètement de cœur pour se laisser aller sur une pente aussi glissante que celle de notre grand diable. A nous d’obéir à l’autorité quand elle commande pour notre bien. Abuser de l’autorité qui vient de Dieu, c’est se forger des armes qui nous tomberont un jour sur la tête.

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TOUS MES RÊVES

Le Docteur Larue disait souvent cette expression : Jeunes hommes aux vertes espérances et aux illusions jaunes. Cette petite phrase renferme une grande vérité : quand on est jeune on désire la mort tout en la fuyant. Mais oui? N’est-ce pas que chacun désire continuellement……? Or, désirer c’est aller plus loin dans le temps, dans notre âge, c’est vieillir, c’est courir après la mort.

Moi aussi, j’ai rêvé souvent. J’ai rêvé dans « du blanc », quand on me faisait de jolis aveux. J’ai rêvé « dans le vert », j’étais rempli d’espérance et mon âme voulait s’élancer. J’ai rêvé « dans du rose », dans ce rose de fleur, quand quelqu’un sur vous repose. J’ai rêvé « dans du gris », lorsque venaient les tristes automnes avec leurs temps gris. J’ai rêvé « dans du brun ou du noir », à chaque fois que le chagrin égratignait mon âme et je désirais en sortir.

Mais tous ces rêves conduisent au véritable rêve de l’âme, sa soif de l’éternité, son désir de se sentir comblée un jour. Or, comme l’âme vient de Dieu, Dieu seul peut la remplir, la satisfaire. Voilà pourquoi nous rêvons sans cesse jusqu’au jour où notre âme possèdera ce qui lui manque, Dieu.

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MES PREMIÈRES ÉTRENNES

Savez-vous quelles furent mes premières étrennes? Quand j’étais très petit, l’on se contentait de me donner des bonbons au jour de l’An… plus tard, des jouets de fer-blanc, qui ne duraient que quelques heures, et plus tard encore j’ai étrenné bien des choses, des habits, des livres à l’école, des cadeaux qui me firent bien plaisir.

Mais, ce ne sont pas encore là mes premières étrennes. Le jour de ma première communion, j’avais un bel habit tout neuf, qui n’avait été porté par personne. Quand, dans l’après-midi qui suivit le grand jour, j’allais voir les amis de ma famille, ils me donnaient de jolies images et me parlaient de mon joli brassard, de ma boucle blanche, de mon chapeau à la mode, de mon bel habit, mais personne ne me parlait de mes premières étrennes.

Maman seule, qui me connaissait et qui savait ce que c’est que l’âme d’un enfant, de son enfant, elle seule me félicita de mes premières étrennes. J’avais dix ans et j’étrennais. Vous savez maintenant, n’est-ce pas? Oui, j’étrennais le petit Jésus.

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LES SECRETS DE HEADVILLE

Il y avait une fois…..deux petits enfants qui demeuraient avec des sauvages sur le bord du Saint-François, non loin du grand Fleuve Saint-Laurent. Tous les deux étaient là sous la garde des Abénakis, ne sachant pas comment ils avaient été recueillis par eux et pourquoi les sauvages tenaient tant à les garder. Ils tenaient un grand secret de leurs parents, et ce secret était presque dévoilé par l’imprudence des deux enfants jumeaux. Ils s’appelaient José et Josette.

Il y avait deux mois qu’ils étaient là, presque prisonniers. Par un beau soir de printemps, lorsque toute la nature se revêt de sa riche parure, par un soir de lune, dans une brise embaumée des fleurs sauvages qui se balançaient sur le bord de la rivière, nos deux petits enfants causaient ensemble et se croyaient bien seuls.

--« Josette, que nous sommes bien ensemble, le bon Dieu a été bon de ne pas nous séparer. Es-tu contente de rester avec moi?

--« Cher petit frère, tu sais bien que je mourrais si j’avais tout perdu; il me reste encore toi; tu es ma force et mon bonheur.

--« Les Sauvages sont bons pour nous. Mais nous ne pourrons pas toujours rester ici. Je sais un peu leur langue, mais qu’ils sont ennuyants dans leur « jargonnage »…..

--« José, imagine-toi que je les ai entendus parler de nous, la nuit dernière, et je te cherchais seul pour te le dire. Ils ont dit qu’ils prendraient tous les moyens de nous garder toujours. Mais pourquoi?…

--« Le chef de la tribu veut te garder pour te donner en mariage à son fils…

--« Mon Dieu! José, que dis-tu? Moi me marier et avec un sauvage? C’est impossible...

--« Je sais que tu ne voudras jamais. Mais écoute-moi : il faut faire tout notre possible pour leur obéir et quand l’occasion se présentera, il faudra nous enfuir. Car, tu sais ce que papa a dit en mourant? Il faut que nous trouvions les mille louis d’or qu’il a cachés à Headville; ils sont à nous dès que nous les aurons trouvés. Prenons notre temps, la Providence nous aidera.

--« Chut! Je viens d’entendre du bruit derrière nous…. Écoute….on approche….

--« Non, on s’éloigne. S’il faut qu’ils aient compris ce que nous avons dit, nous sommes perdus. Sois tranquille et parais toujours heureuse avec eux, tu entends?

--« Oui, ne me laisse pas seule, j’ai peur… Oui, les sauvages avaient tout entendu et prirent les moyens de ne plus les laisser seuls une seule minute. Toujours un petit coureur des bois les accompagnait et les entretenait de tout ce qui se faisait dans les forêts du sud. Mail il fallait à tout prix sortir de cette cabane, qui devenait plus que jamais une prison. Les Blancs, qui venaient visiter les sauvages, ignoraient tout à fait la présence de petits canadiens en ces huttes.

Le chef de la tribu vint à eux, seul, et voulut parler d’avenir.

--« Chers petits blancs, non seulement je me contenterai de vous nourrir et de veiller sur vous, je vous promets aussi que le dieu du Soleil et des astres se montrera clément en votre avenir. Je vous garde une richesse, pourvu que vous consentiez à demeurer avec nous, à vous unir à notre noble tribu et à faire souche avec nous, afin de reprendre un jour le territoire que les Blancs veulent nous enlever. Mon fils désire demander votre petite main blanche, Josette, et le bonheur commencera pour vous. Et toi, José, tu choisiras parmi les plus belles sauvagesses. Et bien qu’en dites-vous?

Josette tremblait dans tous ses membres; José parut rassuré et reprit :

--« Nous sommes à vos ordres, Chef. Mais il faut attendre encore des années avant de penser à nous marier. Nous n’avons que seize ans. Plus tard, vous reviendrez….

--« Non, il me faut une réponse favorable immédiatement. Autrement, vous deviendrez nos prisonniers et vous resterez malheureux.

--« Jamais « immédiatement », Chef. Nous avons juré à nos parents de nous marier à vingt et un ans, pas avant, et pour des raisons graves que vous ignorez.

--« Je connais vos secrets. Vous êtes riches, d’après les belles paroles de vos parents. N’oubliez pas que ce trésor nous appartient avant que de vous échoir. Nous les tenons ces louis d’or et ils ne deviendront vôtres que le jour où vous aurez consenti à ma demande ».

Et le Chef se retira sans attendre une nouvelle réponse. Josette pleura en se cachant la figure sur son frère. José la console et lui dit d’espérer, que tout n’est pas perdu. Toutes ces affirmations du Chef sont des faussetés pour les influencer. Tous deux se jurèrent une grande affection et résolurent de mourir ensemble, avec les promesses bien tenues.

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Quatre gais rameurs aux bras d’acier remontaient le Saint-François en chantant :

« C’est les avirons qui nous mènent, qui nous mènent, C’est les avirons qui nous mènent sur l’eau ».

Ils accostèrent bientôt sur la rive sud et débarquèrent hommes et bagages.

--« Nous voilà rendus, petits enfants, et vous êtes chez vous dans cinq minutes de marche. Vous, la petite demoiselle, si vous voulez, on va vous faire un brancard avec des branches pour vous porter.

--« Trop de bonté, je me sens mieux à présent, je puis vous suivre sans crainte.

--« Josette, nous l’avons échappé belle!

Il faut toujours avoir confiance.

--« Par ici, les jeunesses, suivez-nous, notre chantier est tout près d’ici.

En arrivant au chantier, le plus grand des rameurs alla droit à une petite chambre d’en arrière, rencontra son bourgeois et lui raconta les incidents de son voyage.

--« Bourgeois, je vous amène deux jeunesses frère et sœur, arrachées par la force à des sauvages qui en voulaient à leur vie. Quand ils seront tous deux reposés de leurs émotions, faites-leur conter ça, c’est beau comme le guable ».

En effet, le bourgeois les accueillit avec bonté, avertit le cuisinier de leur donner un bon repas chaud et leur offrit de bonnes places, son lit à la petite fille, et le lit du fond au jeune homme, tout près de sa sœur pour qu’elle n’eut pas peur de ces bûcherons noirs comme des chauffeurs du diable. Il les avertit de ne pas tenir compte du langage grossier des employés, de dormir tranquilles toute la nuit et leur promit un bon compagnon pour les conduire, le lendemain, jusqu’à leur demeure, dans la forêt de Headville.

Quand la veillée commença, on entoura les deux jeunesses, qui racontèrent leur histoire.

--« Je ne voudrais pas vous ennuyer avec ça messieurs, c’est long et vous pourriez avoir peur ensuite….

--« Pas d’danger, mon p’tit, j’ai déjà couché avec la femme du diable, et voyagé avec des sorciers. Conte ton histoire, va…. ».

Il leur raconta tout ce qui s’était passé chez les sauvages et ajouta :

--« Après que le Chef nous eut quittés, sans nous rassurer, les sauvages vinrent nous dire que le feu dévastait la forêt et se dirigeait sur notre campe. Aussitôt tous les sauvages se mirent à l’œuvre pour déménager ce qu’ils voulaient sauver de l’incendie. Ils nous embarquèrent dans une espèce de canot versant en écorce, et nous firent voguer sur les eaux du Saint-François, sans nous dire un mot. L’un des rameurs dit à son voisin, après une heure de coups de rames : « Il y a une chaloupe qui vient sur nous; il faut l’éviter ». Je compris son malaise et, à la première chance, je criai de toutes mes forces : « Au secours, au secours ». Et c’est votre canot, aux forts rameurs, qui vint à notre secours. Le sauvage ne voulut pas se rendre, il fallut une lutte enragée pour nous faire rendre aux Blancs. Le plus grand de vos gaillards, craignant qu’on nous jetât à l’eau, en abattit un avec son fusil, se prit à bras le corps avec le chef, pendant que les autres étaient tenus en respect par les autres rameurs de votre équipage. Ils nous embarquèrent dans leur canot et nous remontèrent jusqu’ici.

--« Mes hommes sont vraiment admirables partout où je les envoie. Ces Canayens-là n’ont pas leurs pareils nulle part. Mais, dites-nous donc d’où vous venez? Vous ne m’avez parlé que des sauvages. Êtes-vous venus au monde là?

--« Non, Bourgeois, je voulais me taire, mais puisque vous poussez votre bonté jusqu’à nous faire conduire dans notre bois de Headville, je vous raconte tout ».

Ils lui dirent qu’ils avaient été élevés à Maska par leurs parents et qu’en voulant retourner sur leur propriété de Headville, le père et la mère s’était noyés dans la rivière, qu’ils avaient été recueillis par les sauvages, et qu’ils avaient dévoilé involontairement un secret de leur père. Ce secret, il le lui dit et lui expliqua pourquoi les sauvages tenaient tant à les garder.

--« Mes amis, ce n’est pas un seul homme qui vous accompagnera demain, vous serez plusieurs : ces sauvages reviendront venger celui qu’ils ont perdu dans la lutte et chercheront à vous reprendre, n’est-ce pas?

-« Torpille, demain, il te faut cinq hommes armés jusqu’aux dents, avec de la nourriture pour une semaine, des chiens et un bœuf. Vous irez conduire ces jeunesses à Headville ».

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--« As-tu bien dormi, Josette?

--« Je ne dormais pas longtemps à la fois, les puces du père Traverse m’ont dévorée. José, crois-tu que c’est ici que nos parents demeuraient?

--« Nous allons faire parler le père Traverse; il a dit hier qu’il était ici depuis bien des années. En tout cas, ça tire à la fin ».

Le père Traverse leur fit cuire pour le déjeuner un bon morceau de chevreuil, tué la veille. Vraiment ce déjeuner remit la joie et la gaieté dans le petit campe. Torpille n’était pas encore parti, il attendait dans l’après-midi, et voulut s’assurer, avant de partir, si ces deux jeunesses étaient bien rendues où elles voulaient.

--« Depuis combien de temps êtes-vous sur ce buton du diable, père Traverse? dit Torpille en dévorant son chevreuil.

--« C’est toute une histoire, mes amis. Il faudrait vous garder une semaine pour connaître mon histoire au long….

--« Racontez-la au court…… nous voulons partir après-midi, si le beau temps le permet. Ces jeunes gens ont du terrain dans Headville, il faut le trouver avant de partir.

--« Ben, j’vas vous dire, y a dix-sept ans que j’attends ici mon vieil ami Roussie.

Les deux jeunes sursautèrent…

-« Quand Roussie est parti avec sa jeune femme, il m’a promis que tôt ou tard, il reviendrait dans le township de Grantham. Je me fais vieux et je l’attends encore. J’ai essuyé tant de misères dans ce maudit bois, que j’attends la mort avec joie et sans crainte.

--« Et vous dites que votre ami s’appelait Roussie?

--« Il m’a dit : donne mon nom à cette butte et si je ne puis pas revenir, ce nom-là me fera connaître à mes descendants. Si je pouvais le voir avant de mourir, je serais heureux pour l’éternité. Voyez-vous, nous sommes arrivés de France ensemble. Tous mes autres compagnons sont disparus d’alentour; il en reste quelques-uns plus loin dans la forêt, nous ne pouvons pas nous voir, il y a trop de distance et de dangers à voyager seul.

--« A quel âge êtes-vous arrivé au Canada?

--« J’avais pas plus que vingt-cinq ans. Tout le régiment des Meurons, chassé par les Anglais, arriva exilé au Canada. On nous donna comme partage le bois et les bêtes féroces.

--« Josette, comprends-tu que nous sommes entre bonnes mains!. L’ami de papa, il nous en a parlé souvent sans le nommer. Père Traverse, vous n’aurez pas la joie de revoir votre ami Roussie, il est mort dans la rivière Maska; mais vous voyez devant vous ses deux seuls enfants que le bon Dieu vous envoie.

--« Pas croyable, mes enfants, je meurs de joie; permettez que je vous embrasse; il a dit vrai votre père, il m’a envoyé quelqu’un. Mon Dieu, je puis mourir maintenant ».

Torpille comprit tout, en avertit ses hommes que c’était l’heure du départ pour retourner au chantier du Saint-François. Il fut remercié bien gentiment pas les deux jeunes gens et disparut content en chantant :

A la claire fontaine,

M’en allant promener,

J’ai trouvé l’eau si belle

Que je m’y suis baigné.

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En 1860, lorsque le Prince de Gales fit sa tournée triomphale au Canada, les jeunes Roussie obtirent du Prince la permission de retourner dans leur pays, la France. On ignore quel est le bateau qui les a traversés, et jamais depuis nous n’avons eu des nouvelles de ces deux enfants, si malmenés pas les évènements.

Le père Traverse nous laissa quelques nouvelles avant de s’en aller aux États-Unis finir ses jours chez un ami. On apprit de lui que les sauvages vinrent sur le coteau de Roussie mettre tout à feu les petites bâtisses des quelques habitants, parce que personne ne voulait dévoiler le secret des louis d’or des jeunes Roussie. Il déclara aussi que la bourse d’or fut trouvée dans le creux d’un arbre, à l’épreuve même du feu, dans une cassette en fer, et c’est avec cet or que les deux derniers Roussie voyagèrent et retournèrent dans leur pays. Le père Traverse en reçut une bonne part en reconnaissance des bienfaits rendus aux enfants et en signe de reconnaissance de sa grande affection pour leur père.

La côte de Roussie est pratiquement disparue depuis ce temps. Il se construisit un gros moulin à scie dans la suite, la terre se fit rapidement avec les nombreuses recrues d’habitants venus d’Yamaska, et le chemin s’aplanit et fit presque tout disparaître cette butte de Roussie.

Cette côte, quelque petite qu’elle fût, laisse un souvenir à jamais mémorable dans l’histoire de Headville, dans celle de la belle paroisse de Saint-Germain de Grantham.

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L’HOMME SANS BRAS

Un enfant de douze ans travaillait avec son père au moulin des Watkins, ou allait lui porter à manger. Par un bon matin qu’il faisait très froid, le petit garçon passa par l’étage d’en bas du moulin, où l’arbre de couche traversait tout l’appartement et distribuait la force motrice dans toutes les autres parties de travail. Il voulut faire une expérience, ou voulut simplement s’amuser : il s’adossa à l’arbre de couche en fer solide, qui tournait à toute vitesse, et mit les mains sur le fer. Aussitôt les deux mains collèrent au fer et le petit imprudent se mit aussi à tourner avec la vitesse de l’arbre de couche. Or, comme il ne pouvait pas suivre assez vite à cause de la vitesse acquise du moulin, la force centrifuge le précipita dans le vide et laissa collés au fer les deux bras du petit malheureux. Ses cris attirèrent l’attention de son père qui alla le ramasser gisant dans son sang. On rapporte que le petit ne défaillit seulement pas. Les deux bras ét6aient arrachés, moins une partie de l’os d’un bras pendant à l’épaule. Son père le transporta immédiatement chez le docteur. On rapporte que le petit garçon, instinctivement, voulut ouvrir la porte chez le médecin et que le bout d’os pendant se souleva de lui-même….Cet enfant était d’une force physique extraordinaire.

Il perdit donc ses deux bras pour la vie, car la science n’a pas réussi encore à faire pousser des bras enlevés….

Depuis ce temps, il a grandi, il s’est développé rapidement et normalement, de sorte qu’il est devenu colosse, avec une puissance et une habilité un peu rare. Toujours ses manches de capot dans ses poches, on le vit marcher avec un aplomb solide. Il travaillait avec ses parents sur la terre et opérait des prodiges par la force de ses pieds et de ses dents.

Il fut charretier (cocher) au village quelque temps et conduisait ses chevaux habilement et aucun voyageur ne craignait avec lui. Il devint cultivateur régulier, continua à faire tous les travaux qu’un homme peut faire tout seul. Est-ce croyable? Il attelle lui-même ses chevaux, les dételles, charge ses voitures de meubles, de poches remplies, les décharges. Il va herser seul avec ses chevaux, il nettoie l’écurie avec perfection, et continue d’émerveiller tous ceux qui le voient travailler.

Papa et Baptiste qui ont travaillé à sa maison rapportent des choses étonnantes sur son compte.

Tant il est vrai que Dieu n’abandonne jamais les siens! S’il les éprouve, il les récompense toujours de quelque façon qu’ils puissent se compenser. Brochu m’assurait un jour qu’il serait bien embêté si les deux bras lui étaient remis; il ne saurait pas s’en servir assurément.

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MICHEL LE TUEUR

Il existait dans ma paroisse, quand j’étais tout petit, un géant assez grand, très gros, mais surtout d’une force herculéenne, renversant tout sur son passage. Quand on le voyait venir sur le trottoir, instinctivement devant ce colosse, on se jetait à côté et assez loin pour qu’il ne nous toucha pas. On le redoutait tant les coups qu’il avait déjà donnés laissaient leurs marques.

Au collège, il fut appelé Le Tueur et avec raison. Si les Irlandais maltraitaient quelques canadiens, mon Michel argumentait avec son poing et la paix était signée. Un maître devait être bien sûr de son coup, quand il avait à le punir. Michel remportait toujours les premiers prix….non pas dans sa classe…..mais dans les jeux de force, même de course à longue distance.

Il mettait toute sa gloire dans ses deux biceps et continua jusqu’à sa mort à rester original et à ne produire aucun fruit qui valut. Il était digne des Américains; c’est pourquoi, après son cours d’études classiques, au lieu de prendre une profession et de faire comme le monde….il s’en alla courir à l’aventure toutes les villes des États-Unis

Dès qu’il fut parti de chez lui, il ne fit plus de visite à ses parents. Il écrivait assez souvent, mais il terminait toujours en disant : « Ne me répondez pas, je pars immédiatement pour je ne sais où. Je vous écrirai une fois rendu ailleurs ».

Puis après quelques années de vagabondage ici et là, il cessa d’écrire, plus de nouvelles. Qu’était-il arrivé? On resta des années sans nouvelles de lui. Plusieurs crurent qu’il avait péri dans le cataclysme de San Francisco; d’autres prétendirent qu’il avait perdu tout sentiment filial. Et ses pauvres parents, qui se faisaient déjà fort vieux, se mouraient de douleurs à cette seule pensée.

Un jour, on apprit qu’il avait été vu à Woonsocket par Azarie Tousin et qu’il était mort comme un chien abandonné de tout le monde. Mon frère Baptiste l’apprit ainsi lorsqu’il était à Woonsocket.

L’arbre tombe du côté où il penche. Telle vie, telle mort. Personne ne doit douter de son salut, tant la miséricorde divine est infinie. Mais qu’il est pénible de dépenser ainsi sa vie et de mourir si tristement!

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EFFET D’UN BEAU TABLEAU

Oscar était encore tout petit, bien petit. Je venais de voir sur la revue « Le Samedi », un beau tableau qui représentait la scène suivante.

Quatre petits chiens faisaient la guerre à un bébé, que sa maman avait abandonné momentanément. Bébé était à quatre pattes dans son ber et criait et pleurait et toute sa figure était contractée par une immense douleur; les larmes inondaient son ber. Un petit chien le tirait pas sa queue de chemise, un deuxième lui léchait la figure, le troisième avait sa suce dans sa gueule et le dernier buvait à même la bouteille de lait.

Cette scène nous fit bien rire, Rosa, surtout, trouvait toutes sortes de commentaires fins à faire sur l’attitude de bébé et celle des chiens triomphants.

Mais quand Oscar vit ce martyr de bébé, il ne put tenir longtemps, sa douleur devint plus grande que s’il était tombé avec ces quatre petits chiens. Il pleurait et restait inconsolable. Il n’y eut que maman pour lui faire comprendre que cela n’était pas arrivé et qu’il n’y avait pas de danger pour lui.

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LE PRINTEMPS EN HIVER

Eh, oui, le printemps en hiver; n’en soyez pas surpris. Maman savait mettre le printemps dans la maison en hiver. Mais comment? D’abord, par la gaieté qui rayonnait toujours de ses lèvres de sainte, par la bonté dont elle savait toujours nous traiter…..

Et deuxièmement, par les jolies fleurs qui naissaient de ses bouquets variés. Quand la verdure repose la vue, quand de jolis bouquets nous illusionnent, quand de belles fleurs nous embaument de leur parfum, ne sommes-nous pas sous l’impression que le printemps est à la porte? Ne rêvons-nous pas de ces rayons printaniers qui percent jusque dans nos âmes et nous rendent plus joyeux?

Maman savait mettre du printemps dans toutes les saisons de l’année, du printemps dans nos cœurs, qui se gonflaient quelques fois par des peines passagères; dans nos âmes, qui voyaient dans ces fleurs l’image de la vie, surtout de la jeunesse toujours gaie, toujours pétillante d’activité.

Je vois encore cette caisse en forme de huche, portant des familles de bouquets, des trésors pour l’hiver; ces fleurs, penchées vers la lumière qu’elles recherchent, ne nous invitent-elles pas à rechercher, nous aussi, la véritable lumière qui vient du ciel? Ces feuilles toutes tournées vers le soleil, pour se réchauffer, pour respirer, ne sont-elles pas des porteuses de bons conseils, de modèles à imiter?. Oui, nous pareillement, nous devons chercher le soleil qui réchauffe les cœurs, qui nous fait respirer dans l’amour divin, qui nous donne la vie, le courage d’affronter tous les obstacles de la vie et de les vaincre avec générosité……

Maman savait mettre du printemps dans sa maison, en hiver; elle a toujours su en mettre dans nos cœurs et dans nos âmes. Restons embaumés du parfum exquis qui vient des souvenirs si précieux d’une mère, qui nous a tant aimés et qui continue encore à projeter sur chacun de ses enfants les rayons divins, où elle vit et qui sont sa récompense pour l’éternité.

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UN MAUVAIS JOUR DE L’AN

Est-il quelque jour de plus grand que le Jour de l’An? Non. Sans doute, il y a certains jours, dans chaque vie, qui font beaucoup plus d’impression qu’un simple jour de l’An, qui vient à chaque année. Mais je parle de ce jour comme fête chrétienne, en même temps que fête sociale, familiale et individuelle.

Au jour de l’An, toutes les rancunes tombent, devant les souhaits qui partent de bons cœurs. C’est une véritable passion du cœur, qui déferle sur tous les parents et amis. Ce sont les souhaits de bonheur, de santé, de prospérité, de longévité, qui naissent sur les lèvres de chacun pour aller s’épanouir dans les âmes de ceux qu’on aime.

Un bon chrétien est conscient de ce bonheur du jour de l’An; un chrétien médiocre, en perd toute la saveur et quelquefois profite de ce grand jour pour accumuler les fautes dans son âme déjà malade.

N’avons-nous pas vu des abominations se commettre ce jour? Voici ce qui existait dans notre paroisse avant que la tempérance fût devenu fructueux. Des jeunes gens en grand nombre partaient en voiture, allaient de porte en porte, prenaient un petit coup, en prenaient un autre, et le rang n’était pas encore terminé que déjà plusieurs avaient perdu la raison. On allait ensuite transporter chez eux ces malheureux qu’il fallait porter et on les lançait dans la maison, en semblant dire aux parents; Garde ton « soulon ».

Sans compter les crimes de toutes sortes qui s’y ajoutaient. On se battait, on se volait de l’argent, on insultait n’importe qui, on parlait comme des damnés, on répandait la terreur chez tous ceux qui se respectaient. Et c’est dans ces occasions d’un jour saint que l’on habituait les plus jeunes à prendre de la boisson, et à devenir des polissons.

Que la tempérance est arrivée à temps! On ne voit plus maintenant ces caravanes de jeunes gens en boisson, insultant tout le monde. Il y a sans doute plusieurs mauvais exemples encore, mais la tempérance a fait ses traces profondes de bien; cette croix noire, pendue au mur, n’est pas sans produire encore une sainte influence chez ceux qui ont de l’honneur et du cœur.

La loi des liqueurs est loin d’atteindre la valeur morale d’une campagne de tempérance. Malheureusement, plusieurs, depuis que le gouvernement à noyé le pays de boisson, ont maltraité leurs engagements de tempérance, mais ce sera toujours la croix noire qui mettra un frein à la passion des buveurs.

Si du moins nous n’avons pas la tempérance complète, sachons boire quand c’est le temps, sachons boire en gentilhomme, en nous respectant et en respectant nos amis.

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LE CAVALIER MYSTÉRIEUX

Il y avait, ce soir, une grande veillée, chez notre voisin, au fond de la Petite-Rue. Déjà plusieurs veilleux étaient présents, les uns se tenaient dans le hangar ou à la grange pour vider plus librement leur « cinq-demiars », d’autres discutaient dans la cour sur toutes sortes de sujets dignes de leur richesse de cœur et d’esprit. Vous comprenez maintenant que c’était une réunion de toute la « ratatouille » de la paroisse.

A l’intérieur de la maison, on se mit à danser. La maison, trop petite pour tant de monde, obligeait un grand nombre à se tenir en haut, ici et là dans les chambres. Tout allait rondement dans la danse, d’autant plus que les hommes étaient un peu « en fête » et les femmes ne demandaient pas mieux…..

Pendant que la ronde s’accomplissait gaiement, voilà qu’une voiture à deux chevaux s’amène dans la cour; tous les regards se jettent sur cet étrange visiteur. Il attache ses deux chevaux noirs, et demande à un petit garçon de surveiller pour que .personne ne mette le nez dans son carrosse. Et il entre dans la maison en demandant la grande fille, qui avait fait les invitations de la veillée. Il la retire à l’écart, lui parle à l’oreille et la demande pour danser une ronde. Le cavalier parut si galant dans son bel habit noir que toute l’assemblée ne pouvait faire autrement que de l’admirer. La fille paraissait heureuse aux bras de ce beau cavalier.

Et la danse allait des plus belles, lorsque la grande fille se mit à crier de toutes ses forces. On arrête la danse, on va à son secours. Le cavalier la tenait par les bras et lui enfonçait ses griffes dans la chair. Et, tout à coup, elle défaillit et tomba à la renverse. Le cavalier se retira et disparut comme par enchantement. On se mit à sa poursuite : il n’y avait plus de chevaux, les gens de la Petite-Rue, qui surveillaient la chose avec curiosité, assurèrent que le beau carrosse n’était pas retourné par le même chemin. Or, comme il n’y avait qu’un seul chemin pour retourner dans la grand’rue, on en conclut que ce visiteur était le diable en personne.

La crise de la fille, la disparition du cavalier mystérieux, l’excitation des gens affolés, le désordre que tout cela apporta dans une foule de soulons et de « dépatraillés », tout cela se fit si vite que la foule, auparavant enthousiaste, devint tout à coup épouvantéé et chacun se sauvait par où il pouvait. Jamais cette fille ne voulut dire ce qui s’était passé entre le cavalier et elle. Tout comme si le beau galant lui avait fermé la bouche à ce sujet. Toujours est-il que la veillée finit en queue de poisson et les commentaires se multiplièrent d’une bouche à l’autre sans plus donner de nouvelles explications.

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UNE GRANDE FÊTE DANS LA FORÊT

Vers le milieu du dernier siècle, avant même que la chapelle fut construite à Headville, les premiers colons du Township de Grantham se réunirent dans le chantier du père Corriveau, au huitième rang. La légende rapporte que les colons présents étaient les plus intimes de la forêt : ce fut le père Neiderer et le père Guénon du cinq, le père Suzo et le père Roussie du six, le père Traverse du quatre; il y avait aussi un Houle, un Janelle, un Duff, un Pinard et le père Caya du cinquième rang. Tous revenaient de vendre quelques produits, les uns à Drummondville, les autres à Sorel. Et l’on s’était donné le rendez-vous chez le père Corriveau, qui se trouvait au centre du Township de Grantham. Il ne faut pas oublier d’ajouter que quelques-uns étaient revenus avec un petit bidon de bon Rhum ou Jamaique du temps, pour se mouiller le gosier en compagnie.

Chacun parla de son voyage, de ses affaires plus ou moins bonnes et, dans la veillée, quand tous furent un peu réchauffés par le bon Rhum, on chanta de vieilles chansons, on se dit de belles histoires, et bientôt chacun raconta ses misères et c’est à qui de tous aurait raconté la plus noire misère, depuis le premier colon jusqu’à leur réunion présente.

Le père Guénon raconta, le premier, ce que c’est qu’une sépulture dans la forêt immense, Il commença ainsi :

--« Ben, mes vieux amis, j’vas commencer par mon histoire, les uns la savent, mais je vas en épater d’autres. Imaginez-vous qu’à peu près une vingtaine d’années du siècle je perdis ma femme, faute de remèdes et de soins; quand on sait pas la maladie, il faut ben se soumettre. Mais ma femme m’avait demandé de la faire enterrer à Maska. C’est pas drôle, allez, de partir à travers la forêt et faire si long de chemin avec une tombe sur les bras. D’abord, j’ai fait une tombe avec quatre « cales » je l’ai ficelée avec des « wares » rouges et on transporta le corps à dos et à bras à travers la forêt jusqu’à Maska, il ya ben 24 gros milles; fallait ben aller là, il n’y avait pas encore de prêtre catholique à Drummondville. A c’theure, allez dire que les Canayens n’ont pas de respect pour leurs morts. C’est pas facile à battre la misère que j’ai eue, comme vous voyez.

--« Le père Neiderer reprit, oui, c’est pas facile, comme de raison. Mais j’en ai eu de la misère, moi aussi. Écoutez ça, les amis. On va prendre un p’tit coup, ça descendra encore mieux….. Ben, mes amis, dans les commencements, c’était pas si rose que ça. Pour me procurer un peu de farine, un jour, j’voulais pas laisser ma famille crever de faim, pour avoir c’te farine-là, j’ai fait un auge pour mettre mon « Salt », que je voulais porter à Sorel. J’y suis allé tout seul les premières fois; et une bonne année, j’avais un petit bœuf d’un an, je l’ai essayé à la misère. Il fallait plaquer les arbres pour ne pas s’égarer. Pas un petit chemin nulle part, rien que des traces d’ours qu’il ne fallait pas suivre longtemps sans s’exposer à les rencontrer ces ours-là. Des fois, je portais mon petit bœuf des bouts, il n’en pouvait plus et bien souvent je l’ai arraché de peine et de misère dans des trous de boue et de vase, où il s’était embourbé.

Il n’y avait que de la terre noire, où on enfonçait rien qu’à la regarder. Quelques coteaux de temps à autre où l’on pouvait se reposer. Enfin, après bien des tribulations, j’arrivais à Sorel avec mon petit bœuf; tout le monde me regardait et se demandait si je sortais pas des enfers, avec mon bœuf plein de terre, avec mes habits déchirés; il me manquait même des morceaux de peau.

Je changeais mon « Salt » pour de la farine et je me disposais à revenir au plus vite. Quelques amis me traitaient au Rhum, qui coûtait encore moins cher dans ce temps là; le fallait ben, autrement personne n’en aurait acheté. Je m’en apportais une petite pinte en cas de besoin pressant, et je revenais, avec la hâte d’être rendu sans mourir sur les feuilles et dans la terre noire. Mais la pensée que je portais du pain à ma femme et à mes enfants me donnait de la force.

Et ben, que dites-vous de cette misère? N’ai-je pas gagné mon pain à la sueur de mon front?

--« Ah, ben pour le sûr; c’est fort ça. Y a pas d’Anglais qui en feraient la petite moitié. J’plains les bongueuses d’Anglais qui vont venir nous chasser d’icite, on mourra en se battant. Nos pauvres Canayens qui viennent de se faire passer au fil de l’épée par les Anglais, parce qu’ils voulaient la justice. Faut’y être bêtes et cruels pour massacrer ceux qui ont tant travaillé pour ne pas mourir de faim sur la terre. Et ben, si j’avais été à Saint-Denis ou à Saint-Eustache, j’aurais laissé ma peau aux Anglais, mais je leur en aurais arraché des poignées sus le dos, les maudits…….

--« Suzo, raconte donc ton arrivée au pays, dit le père Caya en allumant son bougon.

--« C’est correct, à votre tour bon….

--« Mon histoire est pas ben longue; c’est des misères de cœur que j’ai eues en arrivant, et après ça, j’ai eu des misères comme vous-autres, pour ne pas crever dans le bois. Ben, en partant de là-bas, quand l’Angleterre a arrêté le grand Napoléon, plusieurs milliers de soldats français furent faits prisonniers, et je fus du nombre de ceux qui furent exilés sur l’Île de Malte. Là, ça allait pas trop mal pour ceux qui se rapportaient tous les jours aux officiers et qui obéissaient à la loi martiale. Une belle petite Maltaise me fit la cour et je la laissais faire, c’est-à-dire que je me mis à l’aimer moi aussi.

Mais on s’aimait trop pour des jeunesses comme nous autres, entre étrangers. En tout cas, je me fiançai à elle. Malheureusement, on reçut un ordre qu’on serait tous transportés au Canada, exilés dans les bois pour la vie. Je dis adieu à ma mie, qui ne voulait pas se séparer, je voulus l’amener sur le bateau, les officiers refusèrent. Alors ce fut la douleur de la séparation…..

Cependant, quand le bateau fut en mer, une petite nacelle suivait, et dans cette nacelle, une petite créature, qui faisait des signes au capitaine, en lui laissant comprendre qu’elle devait périr sans son secours. Le bateau arrêta on alla à son secours. Mais quelle ne fut pas la surprise du capitaine en reconnaissant ma fiancée qui suppliait de la laisser monter à bord.

Cette brave et héroïque jeune fille avait pris de l’avant de quelques jours sur le bateau et s’était laissée glisser sur les vagues de la mer, espérant gagner son point en touchant le cœur du capitaine. Elle réussit et resta sur le bateau avec la promesse de se marier en arrivant à Québec.

Et ben mes amis, quand on a une femme bâtie avec autant de courage dans les veines, on peut affronter ben des misères, voilà.

--« Hourra pour les mariés. Ça vaut ben un petit coup; les gens des noces ne partiront pas sans prendre un coup. Ha! ha! ha!…….

--« A votre tour, père Corriveau, vous devez vous sentir assez ben pour conter quelques chose; avec du Rhum, on va loin.

--« J’sais pas si ça conviendrait, mais si vous le voulez…. Ya les gas de Sorel qui pourraient vous en dire long sur l’histoire de la grande digue. Ya eu ben des noyés, et tous ceux qui ont eu trop peur sont venus se placer par icite. Les Lespérances, Cotard, Senneville, Guimond, Caya, Janelle, House, Pinard, Duff, Clair-Houde, ça vient tout de Nicolet, La Baie, Yamaska, Sorel; c’est tous des gens qui ont eu ben des misères à cause de la grande digue….. Pour moi, j’ai eu ben des misères, comme vous autres, pas pires, mais des tannantes de misères, moi aussi.

La fois que je me suis battu avec un ours, ça résume tout ce qu’on peut avoir de peur et de misère noire. J’étais allé bûcher du bois de construction en bas de mon lot. Mon bull-dog et mon petit bœuf me suivaient toujours. Y avait ben trop d’ours sur ma partie de terre en bois de bout. Les ours venaient souvent manger les restants près de mon chantier et il ne fallait pas les envoyer. Y avait mon bull-dog qui réussissait à les mordre aux pattes, ça les chassait.

J’étais donc à bûcher seul d’homme dans le fin fond du bois. Tout d’un coup, j’entends beugler, mon bœuf se battait avec un ours. Le chien partit aussitôt et se mit à lui guetter les pattes d’en arrière pour les mâchouiller, mais il ne fut pas chanceux cette fois; l’ours se dirigeait sur moi. Je n’avais que ma hache. Ses petits étaient à dix pieds de moi. Je compris que la mère d’ours était enragée pour sauver ses petits. Alors voyant que l’ours approchait, je montai dans un arbre avec la vitesse d’un écureuil, l’ours par derrière moi. Je criai au chien de le mordre. Alors voyez-moi ça. J’étais au faîte de l’arbre, l’ours était plus bas, et le chien qui lui mâchouillait les pattes d’en arrière. Tant que le chien sera là, je suis sauvé, mais s’il manque, je suis mort. J’ai « soulé » mon chien pendant une demi-heure comme ça. L’ours montait un bout et tombait, le bull-dog pendu à ses jarrets; finalement l’ours ne put plus remonter et mon petit bœuf l’affaiblit gros à son tour, en lui donnant des coups de cornes. A la fin, l’ours se sauva vers ses petits, mais le chien était enragé à son tour et ne le laissait pas une minute. L’ours était tout en sang, mon bœuf en sentant le sang devint hors de lui-même et creva l’ours. Je descendis de l’arbre et avec ma hache je l’achevai.

Mes amis, c’est de la misère ça. Et ça pouvait recommencer souvent. Plus tard, je parvins à avoir un fusil à poudre, qui me rendit de grands sevices, car les ours sentent la poudre de loin.

--« Hourra pour le père Corriveau…..

--« Un petit coup à la santé de mon bull-dog, qui m’a sauvé la vie…. et à la vôtre…. ».

Les autres racontèrent leurs misères, chacun comme on le put, car tous furent obligés de dire quelque chose. Ce n’était pas gênant de parler dans un chantier, en pleine forêt, et avec du Rhum dans le corps.

On retrouve encore dans la paroisse les principaux noms de ces premiers colons qui firent souche et qui laissèrent des descendants vraiment patriotes, chrétiens et des travailleurs sans pareils. Aujourd’hui, la paroisse riante de Saint-Germain de Grantham doit sa beauté, sa prospérité à tous ces vaillants défricheurs qui arrosèrent le sol de leurs sueurs et firent rendre à la terre les plus belles moissons, les meilleurs fruits, et laissèrent aussi à leurs descendants une franche gaieté, une humeur égale et de la vaillance plein le cœur…….

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LES ÉTAPES DE LA VIE

A dix ans, l’on voit tout en rose,

On ne s’arrête qu’au présent;

La vie est un songe amusant,

Et le cœur repose.

A vingt ans, l’âme est un lyre

Que fait vibrer le moindre vent;

Dans le rêve on se perd souvent,

Et le cœur soupire.

A trente ans, les beaux jours de fête

Perdent beaucoup de leur gaîté

Au printemps succède l’été,

Et le cœur regrette.

A quarante ans, la moindre brise

Emporte les parfums d’antan;

On pense au bonheur inconstant;

Et le cœur se brise.

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TRISTESSE ET BONHEUR

Une jeune mère était agenouillée au pied de la croix de cèdre et pleurait. Le missionnaire venait de la quitter et lui avait dit : Priez et espérez…..

Sa chaumière, au toit garni d’écorce, obscure et bien triste en apparence, était à quelques pas derrière elle; son bébé dormait sur la mousse, à l’ombre, sous un vieux pin. Il n’avait qu’un an, le bébé, et ne connaissait pas son père, qui était parti pour revenir après six mois et ne revenait plus. Pourquoi retardait-il? Que lui était-il arrivé? Et les nouvelles, bonnes ou mauvaises, que ne venaient-elles pas plus tôt? Pourtant la jeune mère, la tendre épouse, ne pouvait pas perdre tout espoir. Cependant, Dieu ne lui réservait-il pas une grande épreuve dans la séparation de son aimable compagnon de vie? Méritait-elle un coup si rude? Son époux serait-il mort dans la grâce du Seigneur, et son martyr n’apporterait-il pas la résignation dans le cœur de son épouse? Autant de chose qui passaient rapides comme l’éclair dans l’esprit de cette pauvre infortunée. Mais elle priait souvent au pied de la croix, souvenir que son mari lui avait laissé un peu avant son départ, comme s’il avait pressenti que sa femme s’en servirait dans une grande douleur…..

C’était en 1850, dans les forêts de Boulogne de Grantham, qu’étaient venu s’établir deux jeunes gens nouvellement mariés, avec l’espoir de fonder là une famille et d’y travailler pour Dieu et la Patrie. Ce jeune homme avait un contrat de plusieurs années à naviguer sur le grand Fleuve, à la belle saison, et n’avait pu se trouver de remplaçant. Il fut donc obligé de quitter sa jeune épouse après un an pour aller terminer son contrat de navigateur à bord d’une berge, au large dans le golfe.

Le premier mois, elle reçut des nouvelles; elle en reçut encore le deuxième mois, le troisième, puis ce fut tout. Aucune nouvelle de la barge depuis ce temps. Elle reçut son enfant, seule consolation, en attendant que son époux lui revînt ou en attendant la triste nouvelle. Le missionnaire de Drummondville, qui se rendait à Headville deux ou trois fois par mois, avait su la triste nouvelle et s’était rendu dans la forêt profonde pour consoler cette affligée. En apercevant le prêtre, elle crut défaillir, mais il la rassura à temps.

Les paroles de cet apôtre l’avaient encouragée et il semblait qu’elle pourrait vivre maintenant pour son enfant, son devoir l’y obligeait.

--« Et qui prendra soin de votre enfant, si la tristesse vient vous abattre dans toute la force de votre âge? Non, chère Dame, soyez forte.

--« Merci, mon Père, vous me ramenez la vie. Je vivrai aussi longtemps que le Seigneur me le donnera. Merci et au revoir.

--« Je vous bénis. Regardez cette croix à votre porte; c’est elle qui vous sauvera. A chaque fois que le chagrin gonflera le cœur c’est la Croix qui doit vous inspirer, si vous la regardez avec confiance. Au revoir, priez et espérez toujours…..

En partant son cher époux l’avait confié à l’un de ses parents, qui avait son chantier tout près, et c’est là, que la nuit, elle allait se reposer, ayant pour compagne et amie la parente de son mari. Le jour la ramenait de bonne heure au pied de la croix, avec son bébé, et là, elle travaillait tout ce qui pouvait rendre, un jour, service à sa petite famille, si son époux revenait…..

Elle priait et espérait.

Un soir, elle se disposait à partir lorsqu’elle vit un mendiant avec une barbe en désordre et des haillons en lambeaux. Ce passant était repoussant par la boue et même des taches de sang à la figure; il portait un fusil et une besace sur son dos. Elle eut tellement peur qu’elle laissa échapper un cri. Mais le pauvre l’apaisa par de douces paroles. Il lui demanda un peu d’eau et de pain, lui disant qu’il n’avait eu que des racines à manger depuis le matin et qu’il était harassé de fatigue.

--« Pourquoi êtes-vous si repoussant à voir? Vraiment, vous vous êtes battu avec quelque bête sauvage?

--« Oui, justement; et un autre serait mort étranglé; moi j’avais la force d’un époux qui retrouve son épouse…..

Et il se jeta dans ses bras.

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LES OISEAUX BLANCS

Où sont-ils donc allés les petits oiseaux blancs qui voltigeaient sur nos têtes, en hiver, autrefois? Depuis tant d’année que je n’en vois plus! Aurions-nous été trop cruels envers eux, lorsque nous leur tendions des attrapes et des lignettes pour les baiser et les mettre en cage?

Ils venaient en légions dans les plaines et dans le village, s’abattaient sur les devantures de granges et d’écuries pour trouver un peu de nourriture. Après une bonne collation, ils allaient comme des essaims se jucher dans les saules et faisaient entendre un riche concert, des chants si joyeux.

On les appelait les oiseaux de neige. Que venaient-ils donc faire en hiver? Plus de graine dans les champs, plus de feuillage dans les arbres. Ils venaient nous égayer de leurs chants et nous ravir de leurs vols rapides. Et pourtant, nous cherchions à les prendre et à les rendre prisonniers? Nous étions cruels; chaque saison a ses oiseaux; et Dieu leur donne la nourriture nécessaire; pas besoin des gamins qui les martyrisent.

Ah, je comprends maintenant pourquoi ils ne viennent plus…….

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LE VIEUX CIMETIÈRE

Et nous en allions, la main dans la main, Rosa et moi, le dimanche après-midi, vers le vieux cimetière. La maman nous avait dit :

--« Soyez sérieux au cimetière et priez pour les morts ».

Cette ancienne pratique religieuse montre bien le culte de nos vieilles gens pour les morts. Aujourd’hui, les chrétiens ne sont-ils pas porter à fuir le cimetière, comme n’étant pas assez convenable aux nouvelles manières du temps? Pendant la grippe espagnole de 1918, n’avons-nous pas vu des filles et des épouses perdre leur père ou leur époux, et après quelques semaines, agir comme si elles n’avaient jamais connu ces morts? Heureusement que cette coutume se conserve encore dans plusieurs paroisses, où l’on a encore le sens religieux.

Rosa, toujours rieuse et folle de joie, cherchant continuellement à trouver le ridicule des choses et des personnes pour faire rire, devenait tout à coup sérieuse en franchissant la barrière du vieil enclos des trépassés. Nous nous dirigions tous les deux vers les petites croix blanches où reposaient les cendres de nos petits anges, tout près de l’église, et là, dans notre cœur nous invoquions, à notre manière, ces petits êtres glorifiés et nous allions ensuite aux tombeaux de nos « connaissances ». Nos parrains et marraines, et d’autres vieux amis de la famille, ou des gens fauchés à la fleur de l’âge, devenaient autant de reposoirs, où nous laissions tomber une prière de notre cœur.

Tous ces morts dormaient leur dernier sommeil dans leurs tombes froides et solitaires; ils dormaient jusqu’au jour de la grande résurrection; et ils dorment encore, mais ils dorment plus solitaires que jamais, plus abandonnés que jamais sous les arbrisseaux mêlés et penchés en signes de deuil.

Ayons un grand respect pour nos morts. Prions pour eux, invoquons-les et méditons souvent sur la brièveté de la vie ici-bas.

Hélas! ce souvenir que l’amitié vous donne

Dans le cœur meurt avant que le corps abandonne

Ses vêtements de deuil,

Et l’oubli des vivants, pesant sur votre tombe

Sur vos os décharnés plus lourdement retombe

Que le plomb du cercueil ?

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NOS CONCERTS

Non, nous n’étions pas assez riches pour avoir un piano ou même un harmonium. Cependant, il y avait des concerts chez nous, en famille. De temps en temps, ce n’était que de simples solos, d’autres fois, il y avait un tapage à mettre tout le monde en fuite et de mauvaise humeur.

L’accordéon eut son âge d’or. Maman jouait, Clairina jouait et Maria jouait de cette musique qui s’étire et qui s’allonge, mais qui produit de si beaux accords et des sons si doux? Celui qui a entendu une fois l’accordéon, désire l’entendre de nouveau. La petite cousine, épouse de Alphonse Gendron, était sans doute une artiste dans cet art. Ma tante Marie épata aussi son monde lorsqu’elle jouait de l’accordéon dans ses premières années de mariage. Ce sont ces accords-là qui ont enjôlé mon oncle Alphonse lorsqu’il était garçon et qu’il allait voir Melle Marie Joyal.

Et que ne pas parler de la musique à bouche, de cette immortelle « ruine-babines », invention allemande, comme tant d’autres instruments populaires. Si j’ai encore les deux lèvres à leurs places respectives, il faut croire que le sang joue un grand rôle par la restauration de la chair, en réparant au fur et à mesure l’usure de la peau. Sans cela, depuis longtemps je n’aurais plus de « Babines ». Le premier morceau à mon répertoire fut « Le Mois de Mars ». Tenez, écoutez-le…..Non, je n’ai pas ma musique….

Et la bombarbe? Oh, la jolie bombarbe de cinq cents. C’était un bruit, non, un son qui était resto tono, mais qui variait dans les vibrations qui sortaient de cet instrument appuyé sur les dents. La langue changeant de place continuellement, pendant qu’on émettait ces sons, contribuait à lancer dans les airs des ondes musicales avec crescendo et diminuendo variés, qui étaient sans doute plaisantes pour les auditeurs, ou plutôt pour l’artiste en fonction. Ces minuscules instruments sont hors de saison, faut croire maintenant, car nous n’en voyons que très rarement.

Deux os, serrés entre les doigts de la main, que l’on frappait ensemble par des mouvements réguliers et cadencés, produisaient un bruit assez élégant pour qui savait manier ces deux castagnettes rudimentaires. Quelquefois aussi, le gros tambour roulait et mettait en fuite tous les sages de la maison. Ce n’était pas le tambour militaire, bien qu’il menât autant de bruit, c’était tout simplement le fond du « brûleur » ou d’un autre gros vaisseau d’ »étain » qui recevait des coups redoublés au moyen de bâtons de bois. Le tambour ordinairement annonçait la fin du concert, car les artistes recevaient assez de « chiques » pour cesser ce tintamarre.

Oh! qu’ils étaient agréables, nos petits concerts familiaux et enfantins! Souvent les petits oiseaux se mettaient de la partie.

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ÉPIDÉMIE DE MARINGOUINS

La fonte des neiges et les pluies torrentielles avaient inondé les champs, et la petite Rivière Noire, comme d’habitude, n’avait pas suffi à ramasser le trop-plein et ses eaux formaient un lac immense, d’une étendue de deux milles carrés. Ces eaux étaient restées stagnantes pendant plusieurs semaines, chauffées par le soleil, et avaient brûlé et détruit pratiquement toute la germination printanière.

A cela, il faut ajouter que les multiples petites barbottes avaient pris le large en suivant les décharges et les fossés. Mais les petites imprudentes n’étaient pas retournées dans le lit de la rivière et quand tout à coup l’eau se retira, les petits poissons moururent par milliers dans les champs : ce fut sans doute un riche engrais pour la culture. Il y eut cependant un grand inconvénient pour les fines peaux des villageois : ces poissons en corruption donnèrent naissance aux millions de germes à maringouins et bientôt, le vent aidant, on vit le village s’obscurcir dans un nuage de moustiques, qui cherchaient à faire entendre leur douce musique aux oreilles, en nous déclarant même leur parenté : « cousin ». Mail nul ne crut à cette affection intéressée, et tous jurèrent la mort de ces audacieux suceurs de sang humain.

Tout le village devint comme un camp militaire en hiver : des feux s’allumèrent partout pour chasser l’ennemi envahissant. Ces cruelles bestioles voyageaient surtout le soir et la nuit et causaient de terribles ravages dans la peau de ceux qui ne s’armaient pas. Les moustiquaires ne suffisaient pas, ces infimes petits insectes passaient partout. Les enfants devinrent tellement piqués que presque tous portaient à la figure, aux mains et aux pieds, des plaies saignantes. Ce fut des nuits entières à se rouler, à tempêter contre ces inutiles moustiques, qui nous arrivaient dans la plus belle partie de la saison printanière.

Quand l’épidémie fut terminée, on ne voyait que de la peau plaquée de rouge et de cicatrices, annonçant plutôt que la picote avait fait ses ravages au village. Cependant, personne n’en mourut. Ce fut simplement un bon exercice physique pour ces tas de paresseux qui encombrent le village.

Quand je retournais par la suite à la petite Rivière-Noire, je reconnus à chaque fois les descendants de ces maringouins, avec les mêmes chansons, les mêmes intentions sanguinaires et les mêmes procédés que leurs ancêtres.

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ÉTENDONS NOS BAS

C’est une coutume anglaise d’étendre les bas je jour de Noël, et de manger certains aliments traditionnels. Mais c’est la coutume française d’attendre au jour de l’An pour se souhaiter la bonne année et pour accrocher nos bas à la cheminée ou au pied du lit. Gardons cette coutume de nos ancêtres, nous copions assez souvent celles des Anglais ou des Américains en d’autres choses.

En France, c’est le père Nicolas, ou Saint-Nicolas, tout court, qui était chargé par le petit Jésus de distribuer les cadeaux dans les bas ou dans les sabots de petits enfants qui avaient été sages dans l’année. Il y a eu aussi cette ancienne coutume du père Noël, ou bonhomme Santa-Claus, qui est d’une origine étrangère et qui est devenue mondiale aujourd’hui, car on voit cette face du vieux barbu dans toutes les revues, de nos jours, bien plus pour annoncer la marchandise que pour apporter aux petits des cadeaux.

Au pays, gardons si nous le voulons ce légendaire père Noël tout simplement, mais laissons-le obéir aux ordres du petit Jésus qui l’a chargé de distribuer dans les bas des bons petits Canadiens tant de cadeaux et de bonbons, qui font plaisir et font aussi renouveler les bonnes résolutions pour le nouvel An. Mais d’autres parents ne parlent que de l’intervention seule du petit Jésus; cette coutume est encore préférable, bien que les petits enfants trouvent que le petit Jésus ressemble plutôt à Saint Joseph, quand ils voient leur papa préparer les jouets du lendemain.

Chez nous, comme ailleurs, nous avions droit à de jolis cadeaux, parce que nous étions de bons petits enfants, surtout lorsque nous sentions approcher le jour de l’An.

Tous ces petits jouets en fer blanc ne duraient que le jour. Mais qu’importe, nous avions eu des cadeaux et nous étions bien disposés à recommencer une meilleure année si possible. Et les bonbons de toutes sortes se dissolvaient et fondaient dans la bouche durant toute la journée. On ne fournissait pas à sucer, à jouir, à consommer notre joie naïve et belle.

Que ces petites choses faisaient plaisir! Vraiment, c’est un moyen bien précieux de montrer aux petits que nous leur voulons du bien et par ce moyen nous obtenons beaucoup d’eux, sans les rendre égoïstes ou gourmands. Mais ne me parlez pas de ces parents qui bourrent à l’année ces petits estomacs d’enfants, qui les laissent se brûler tous petits pour en faire des maladifs, des exigeants, des capricieux. Ces enfants ne peuvent pas s’habituer aux moindres sacrifices, ils deviennent de plus en plus exigeants et difficiles à servir, et pour toute leur vie….

Non, gardons pour le jour de l’An ces cadeaux et ces bonbons qui nous viennent du petit Jésus, qui bénit les petits…..

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LE PETIT PONT

Entendons-nous bien là-dessus. Ce petit pont n’était pas le passage d’une rive à l’autre pour éviter de passer dans l’eau. Ce petit pont était dans la boutique à la porte de la maison : il servait de passage de la boutique à la maison et vice-versa. C’était une marche large et mobile, qui servait plus souvent d’établie aux petits apprentis ouvriers.

Quand les « hommes » avaient le malheur de laisser un instrument de travail en arrière d’eux, ils s’empressaient d’aller voir au petit-pont et ordinairement ils trouvaient là ce qu’ils cherchaient, mais plus souvent ces instruments avaient déjà des « brèches ». Le couteau ou « Rodger » de papa, le marteau, la scie, l’égoïne, la petite hache, le rabot et bien d’autres instruments se promenaient des établis des hommes au petit-pont.

Si le bébé était un petit garçon, à peine pouvait-il descendre sur le petit-pont qu’il savait déjà où prendre le marteau et les clous. A chaque fois que l’on passait sur cette marche, il fallait, avant, regarder s’il n’y avait pas un clou enfoncé à moitié, qui pût nous blesser. Ce petit pont, fait de bois dur et de planches épaisses, devint tellement saturé de clous que c’était à se demander s’il n’était pas métallique ou ferré à dessein.

Bien des orteils eurent à se lamenter en accrochant au passage un clou redressé que le jeune apprenti venait de planter. Bien des « fessiers » de culottes ont laissé là des morceaux de linge ou ont pris là des entailles qui quelquefois avaient atteint la peau. Mais qu’importe, ce petit-pont n’était-il pas l’apprentissage de la vie? N’était-il pas le passage d’un lieu de travail à un lieu de repos, de la boutique à la maison?

Ce Petit-Pont, qui a laissé son souvenir, nous a donné aussi une leçon durable : la terre, elle aussi, est un lieu de travail, qu’il faudra quitter un jour pour un lieu de repos éternel. Le passage de cette vie en l’autre est un petit-pont qu’on appela la mort. De même que le petit-pont a déchiré bien des habits et des peaux, ainsi la mort est toujours la plus grande épreuve : c’est une punition imposée à nos premiers parents et à tous leurs descendants. A la mort, il faudra laisser là tout ce qui est périssable pour que l’âme seule, en attendant le grand jour de la résurrection, paraisse devant son maître pour être jugée, pour recevoir sa récompense ou sa punition.

Au Petit-Pont, nous gardons un des plus beaux souvenirs de l’enfance à cause des services rendus et des leçons données.

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UN VIEILLARD ET SA FILLE

Je ne me rappelle pas qui a raconté cette histoire chez nous, je l’ai apprise quand j’étais petit; elle me fit dans le temps une si grande impression que je veux l’inscrire dans mon « Cahier d’Honneur ».

Un vieillard demeurait seul avec son fils et sa bru, qui avaient pris le vieux bien et qui donnaient au grand`père une petite rente insignifiante. Tous les enfants de la vieille maison étaient partis les uns après les autres; la dernière fille avait quitté le foyer et s’était fait religieuse chez les Petites Sœurs des Pauvres à Montréal. Elle avait toujours pris un soin particulier pour son vieux père, mais le zèle et le dévouement dont elle se sentait dévorer la prirent un jour d’assaut et elle dit adieu à tous les siens.

Depuis ce dernier départ, le vieillard était inconsolable, mais jamais une plainte ne sortait de ses lèvres. Sa bru avait la manie plus que la malice de le rudoyer, de le malmener quand elle était seule. Devant son époux, elle feignait de le bien traiter.

Un seul bébé au nouveau foyer ne suffisait pas à consoler le grand papa, il ne voyait que sa fille partout où il allait et la désirait sans cesse. Sa grande vieillesse l’avait fait sans doute enfant lui-même, mais toute sa vie de grand chrétien et de vrai pionnier de la race n’était-elle pas une raison suffisante pour avoir droit à tout respect et à tous égards! Il souffrait de plus en plus, le vieux.

Un jour que la bru était au jardin, il s’empressa à mettre ordre à sa toilette, prit ses culottes d’étoffe des dimanches, son capot de drap fin, un faux-col qu’il n’avait pas mis depuis vingt ans, une ancienne cravate; mit aussi dans sa poche son seul avoir, la somme de deux cent dollars et partit empressé, bien qu’il eut de la difficulté à marcher et à se conduire lui-même.

Il était parti…..Mais où était-il allé? Sa bru, en revenant de l’ouvrage, le chercha pour le disputer selon son habitude, et le vieux ne donnait aucun signe de vie. Mais où était-il donc? En un coup d’œil tout le village était en émoi. Personne ne l’avait vu et tout le monde était à sa recherche. Tous les puits furent sondés, les granges fouillées, et rien, rien, personne, le vieux était parti.

Pendant qu’on le cherchait avec tant de zèle, le bon vieux était déjà rendu dans les rues de Montréal, cherchant sa fille…. Rendu à la gare Bonaventure, il s’était lancé dans les rues sans savoir où il allait, redoutant les voitures et les tramways. C’était la première fois qu’il s’aventurait dans la Ville de Montréal. A chaque policier qu’il rencontrait il lui parlait de sa fille qu’il cherchait et chacun le renvoyait à un autre.

--« Bonjour Monsieur, savez-vous ou demeure ma fille Aglaée? Elle est religieuse et a soin des vieux dans une grosse maison de la ville. Je viens la voir…..

--« Pauvre vieux, il faudrait avoir l’adresse de cette grosse maison; il y a tant de maisons de religieuses et tant de communautés pour le soin des vieillards ».

Et il continuait sa marche, sans se décourager. Il s’adressa à une demoiselle qui le suivait depuis quelques arpents et lui raconta toutes ses peines, ajoutant qu’il avait pris tout son avoir pour le donner à sa fille. La petite demoiselle parut s’intéresser à ses malheurs et lui dit :

--« Oui, je sais où demeure votre fille. Mais c’est encore loin d’ici. Si vous voulez m’attendre un peu, je vais faire mes achats dans ce grand magasin et je vous amènerai avec moi jusqu’au couvent de votre fille.

Le vieux était si content d’avoir trouvé cette petite demoiselle….. Elle lui demanda de mettre son argent dans sa sacoche et obtint aussi de lui la permission de l’appeler « son père » pour qu’elle ne fût pas remarquée davantage. Le vieux ne lui remit pas son argent, mais lui promit de la récompenser quand il sera rendu chez sa fille.

Elle fit entrer son père « adoptif » et le fit asseoir près du comptoir en attendant que ses achats fussent complets.

--« Attends-moi ici, papa, ce ne sera pas long. Monsieur le commis je vais acheter de vous ce qui me convient, car je ne voudrais pas laisser de loin mon vieux père.

--« Très bien, mademoiselle, à vous…Elle se fit étaler devant elle toutes les plus belles soies du magasin; prit ce qui lui plaisait le mieux. De temps en temps elle en montra une pièce au vieux en lui disant que la sœur Aglaée sera contente d’en avoir de si jolies…

--« Papa, ce morceau-là, c’est pour la sœur Aglaée. Vous n’avez pas d’objection que je le lui donne?

--« Non, achetez ce qui vous plaira et Anglaée se servira comme elle le voudra, je ne connais pas ses goûts…. ».

Quand elle eut acheté pour la valeur de deux cents dollars, elle s’éloigna un peu et disparut comme par enchantement, emportant de la soierie pour tout le bien que possédait le vieux et ne reparut pas….Le vieux s’impatienta, averti le commis que la petite demoiselle prenait son temps. Il déclara qu’elle n’était pas sa fille, mais le commis se fit payer de force, alléguant que cette fille était la sienne et qu’il avait entendu le vieux l’appeler sa fille. On le fouilla et on le remit à une police, qui constata que c’était un fou. Non, il n’était pas fou, mais il avait tant de douleurs à s’être laissé tromper par la petite demoiselle et d’avoir perdu tout son avoir, qu’il faisait des gestes de vieux découragé et qu’on le prit pour un fou.

Il demeura trois jours à la station de police et personne ne vint le réclamer. On le conduisait alors dans une communauté de vieux, située non loin de la station. Rendu là, il se sentit un peu soulagé par les soins minutieux qu’il recevait des bonnes religieuses. Tout à coup, il se leva de son siège comme mu par un ressort et s’écria fou de joie;

--« Ma fille Aglaée, c’est toi, viens….

--« Mon père ici? mon Dieu que veut dire?

--« Ma fille, je meurs de joie. Le bon Dieu m’a conduit à toi, je ne sais comment. Je puis mourir maintenant que je t’ai revue. Viens que je t’embrasse encore une fois….. ».

Et toute l’assemblée des vieillards était dans l’étonnement et la joie à la vue d’une scène si touchante. Le vieux raconta tout son voyage devant ses nouveaux amis. Quelques religieuses s’étaient jointes à eux et tous pleuraient de joie, surtout « sa fille », qu’il regrettait depuis si longtemps.

La religieuse vit dans tout cela une permission de la Providence, obtint de la Supérieure de garder avec elle son vieux père et de lui rendre les soins qu’elle lui avait rendus chez elle. Toute la communauté rendit des actions de grâces au Seigneur.

Ce n’était pas la première fois que les Petites Sœurs des Pauvres étaient témoins de si étonnantes histoires. Elles ont écrit des volumes de prodiges, de conversions, de miracles, où l’action de leur Patron, le bon Saint Joseph, est si évidente et si touchante.

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TARDIF SAUVÉ DES EAUX

Pour une fois Jos Béliveau passa pour une fille, et la fille d’un roi, voici comment.

Il faisait une chaleur suffocante cet après-midi-là et nous avions décidé vite d’aller nous baigner à la rivière Noire. La vieille barouche nous mena vite sur la grève au sable plutôt sombre. A droite du pont Rouge, il y a un endroit que le baigneur préfère. En arrivant sur le bord de la rivière, on vit une quantité de petits morveux du village qui avaient déjà mis l’eau toute embrouillée, mais ils disparurent en nous voyant approcher. Jos fut le premier en habit de bain.

Il fit le signe de la croix et plongea sans plus de cérémonie. Mais à peine fut-il au fond de l’onde grisâtre qu’il se sentit poigner par une main; il accrocha en peu de temps ce petit noyé et le sortit de l’eau. Il lui appliqua la respiration artificielle, et parvint à lui rendre la vie. Il était temps, une minute de retard était sans doute la mort de ce petit malheureux de Tardif. Comment expliquer qu’il ne s’était pas sauvé avec ses petits compagnons? Sans doute qu’il avait eu la même intention, mais qu’il avait été suffoqué par une bonne gorgée d’eau. En tout cas, c’est grâce à Jos s’il a la vie aujourd’hui. Jos a sauvé des eaux cet enfant abandonné de ses compagnons. Ou plutôt, nous pouvons dire que Tardif a été sauvé des eaux, non pas par la fille de Pharaon, qui sauva le petit Moïse, mais par Jos qui joua le rôle de la fille de Pharaon….C’est ainsi qu’il passa pour une fille royale….

Ce n’est pas la première fois que la Petite Rivière Noire se demande des otages et se fait des victimes à son gré. On pourrait raconter plusieurs histoires tristes à ce sujet. Comme si la rivière Noire n’était pas dangereuse! C’est justement parce qu’elle ne paraît pas dangereuse qu’elle l’est en réalité. Il faut être prudent partout dans les petits dangers comme dans les grands.

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CHANSONS DE PAPA

« Il turlutait souvent en travaillant….. »

Par un lundi….

Par un lundi sont venus m’avertir

Que la maîtresse allait m’y délaisser,

Bien promptement je me suis en allé

Au logis de la belle qui était pour s’y marier

Bonjour, mon cœur, comment vous portez-vous

Je suis venu voir si j’aurais votre cœur

Je suis venu voir si j’vous aurais pour épouse

Pour soulager mes peines vous aurez mes amitiés

Monsieur, mon cœur mais il n’est point pour vous

Je l’ai donné à un autre amant que vous

Je l’ai donné à un jeune ouvrier

Qui a su charmer mes peines et aussi mes amitiés

O Marie-Louise, si je l’avais su

J’aurais pas tout perdu mon temps

J’aurais pas tout dépensé mon argent

Au cabaret la belle avec tous tes parents

Si tu l’as dépensé, c’est parce que t’as bien voulu

Combien de fois je te l’ai défendu

Combien de fois je te l’ai dit poliment

Retire-toi d’ici, car ma foi tu perds ton temps

Si j’ai perdu ma peine et ainsi que mon temps

J’ai bien passé d’agréables moments

Le verre à la main pour te dire mon chagrin

Ah, oui, les larmes aux yeux, la belle pour te dire adieu

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Pourquoi le ciel…….

Pourquoi le ciel vous a-t-il fait si belle

Pourquoi le ciel vous défend-il d’aimer

J’ai une cousine qui est tendre et si belle

La parenté m’empêchera point d’aimer

Je suis un amant malheureux dans le monde

J’ai une blonde et n’ose lui parler

Je m’en irai dans un bois solitaire

Finir mes jours à l’ombre d’un rocher

Sur ce rocher il y a une fontaine

Entre là c’est un beau rosier d’amour

Allons-y donc mon aimable bergère

Allons-y donc d’amour nous parlerons

Nous voilà tous mes amis à la table

Buvons trinquons et divertissons-nous

Et d’une main je tiendrai ma bouteille

De l’autre je vous verserai du vin

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C’est une jeune fille…..

C’est une jeune fille

Qui ne voit plus son amant.

C’est un brave capitaine

Que son cœur aime tant.

Son père est trop cruel

Au couvent il la retient,

C’est trop fort pour ses peines

Ca redouble son chagrin.

L’oiseau des amoureux

Qui s’envole au village

Toi qui voles pour nos yeux

Fais-moi donc ce message.

Tiens, voilà une lettre,

Porte la secrètement

En donnant des nouvelles

A ma chère et bien aimée

L’oiseau a pris la lettre dedans son bec l’emporta

Il alla se reposer

A la fenêtre d’la bien aimée

La belle ouvrant la lettre

S’aperçut certainement

Que son amant lui conseille

De sortir du couvent

Adieu, ma bonne Sœur

Adieu, joli couvent

Oui, je m’en vais partir

Pour suivre mon amant

La belle ouvrant la porte

En détournant la clé

Fut toute surprise

D’y voir son bien-aimé

Adieu père et adieu mère,

Adieu tous mes chers parents,

Oui, je m’en vais partir

Pour suivre mon amant

ooooo

Je ne suis plus galant…..

Je ne suis plus galant

Je n’ai plus de maîtresse

Celle que j’ai aimée

M’a donné mon congé

Pour moi y a plus d’espérance

Elle a un autre amant

Pour son contentement

Je ne veux plus aimer

L’amour me cause trop de peine,

J’estimerais mieux aller

A la guerre m’engager.

Que dis-tu, cher amant,

Tu t’en vas et tu t’engages,

C’est le plus triste parti

Qu’un amant peut choisir.

Aurais-tu peur la belle

Que nos amitiés changent;

Allons sans retarder,

Belle, allons s’y marier.

Quand nous serons tous deux

Dans notre petit ménage,

Nos cœurs seront contents,

Nous aurons de l’agrément.

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UNE FÊTE À LA TIRE

Il y avait grande fête à l’école du village, et dire en quel honneur, je ne m’en souviens plus. La première partie de la fête fut aussi gaie pour moi que la dernière fut triste.

Tous les petits enfants d’école étaient présents. En attendant la tire, il y eut des jeux variés en cour de récréation; ensuite du chant, des chansons par n’importe qui et de n’importe quelle manière, mais devant les élèves et devant la maîtresse, hum!

D’abord avant de manger la tire, il faut savoir comment la faire. Elle se fit à l’école à la mode de par chez nous, avec cette différence qu’il n’y avait pas de neige pour la durcir et la rendre si bonne….. Chez nous, maman prenait du sirop de sucre et de la cassonade, mêlait le tout en tenant compte des proportions, et faisait cuire ce mélange dans le grand chaudron. On se rassemblait autour de la table, pendant que maman laissait tomber le sirop en ébullition, goutte par goutte sur la neige, où il se figeait à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides. Et chacun se servait en portant à la bouche ces cristaux dorés et exquis. Et l’on sapait comme des petits chiens travaillant à dévorer des os trop gros.

Mais ce n’était pas là la vrai tire. Il fallait parachever la cuisson, et une fois la tire prête, l’étirer pendant qu’elle durcissait. Les mains de maman maniaient quelques minutes l’écheveau d’or et succulent, l’étiraient, l’allongeaient, le repliaient sans cesse; peu à peu leurs mouvements se firent plus lents, puis une dernière fois la pâte fut étirée jusqu’à la grosseur du petit doigt et on coupa par bouts d’un pouce cet écheveau avant qu’il se durcisse trop vite.

Et l’on mangeait la tire à la mode de par chez nous.

A la petite école, la tire fut distribuée sans cérémonie, elle était plutôt molle et n’avait pas le goût aussi exquis que la tire de maman. Mais c’était bon……

Pendant que tous se réjouissaient, imaginez-vous donc ce qui se passait dans le petit corridor, qui cache l’escalier pour aller dans la classe supérieure. Il y avait là, pendu à la porte, les doigts écrasés dans la fente près des pentures, un petit garçon, qui défaillait, qui n’avait pas la force d’appeler au secours. Quand on le déprit de ce piège cruel, il était temps. Le sang jaillissait des bouts des petits doigts. Ce petit malchanceux ce fut moi. Cet accident jeta un peu d’eau froide sur les cœurs en ébullition, mais ce ne fut pas long; dès que je fus parti, le plaisir recommença….pendant que moi, étendu sur mon lit de douleurs, je regardais dans mon esprit tant de plaisir perdu, tant de joies naïves envolées. Je compris encore une fois qu’il n’y a pas de beau jour sans nuage……..

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TOUT EN TRICOTANT

Quand maman était bien fatiguée de sa besogne, elle se reposait en tricotant….

Quel repos! Et pendant qu’elle tricotait, elle trouvait moyen ou de nous montrer à bien faire nos devoirs, ou à chanter, ou à travailler; souvent aussi en tricotant, elle savait se tailler un programme d’ouvrage pour le lendemain, son cerveau, lui, n’avait pas de repos; et souvent encore, elle priait tout bas. Et pendant tout cela, elle mettait le pied sur le berceau et endormait le bébé dans le vieux ber en bois.

En tricotant elle se reposait……

Son repos était de nous distraire, de nous amuser, de nous rendre gais, étant bien convaincue que le travail de l’esprit ou du corps est un véritable préservatif contre tout mal, contre tous assauts des ennemis. C’est dans ces moments-là que nous avons appris tant de belles chansons. Maman avait une belle voix douce et savait chanter avec art et goût. Que de fois nous avons chanté ensemble « Vogue ma nacelle », « Et bonjour donc Marie-Louise », « Moi t’oublier », « Touratatou », « Je vais vous dire une romance », Un jeune Français sur le pont d’Henri IV », « Les cloches du hameau », « Un Canadien errant », « Je suis un enfant gâté », « Rosa, je t’aimerai toujours », et tant de petites chansons canadiennes, qui font toujours plaisir à les entendre de nouveau parce qu’elles viennent de maman.

De plus nous apprenions des jeux de société pendant qu’elle tricotait la laine. « Tous les bâtiments font fli, font flaque », « Savez-vous planter des choux », « J’ai trouvé le nique du lièvre », etc, etc. N’oublions pas d’ajouter que les jolis cantiques avaient une large part dans tous nos amusements.

Maman savait prier en tricotant….

Quand nous étions occupés loin d’elle pour ne pas trop la distraire, maman priait. Elle priait pour son époux qui travaillait toujours éloigné de la maison; elle demandait au Seigneur d’éloigner les accidents, de lui donner le courage et la santé; elle priait pour tous ses petits enfants; qu’elle paraissait heureuse d’avoir ses petits autour d’elle, lorsqu’elle savait que tant d’enfants se séparent des parents avant le temps et s’en vont à la recherche des plaisirs défendus, à la rencontre des difficultés sans nombre, qui font que les parents sont cruellement éprouvés. Elle priait pour avoir des vocations religieuses dans sa famille. Elle fut exaucée : les accidents furent très rares, ses enfants restèrent tout près d’elle jusqu’à la maturité, jusqu’au moment où ils devaient partir pour accomplir le devoir qui les appelait ailleurs. Elle eut des religieux. Et cette piété de sainte rayonnait sur nous comme un chaud courant d’affections pures et fortes qui nous rendaient heureux…..

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DANS LA MALADIE

Si les accidents furent très rares, les maladies vinrent frapper quelquefois à la porte. Dieu aime à visiter ceux qui l’aiment et quand Il entre dans un foyer, Il y entre avec sa croix. Nous fûmes assez souvent éprouvés sous ce rapport---je ne parle pas des bobos d’enfants, nous n’avions qu’à souffler un peu sur le prétendu mal, et tout rentrait dans l’ordre---Je parle plutôt des maladies qui ont atteint les plus grands. Il y eut surtout les fameuses fièvres typhoïdes qui nous rendirent si malades. Les premiers frappés furent les enfants, moins Maria, au couvent de l’Avenir et Clairina, institutrice alors à l’école du village. Papa fut le plus cruellement éprouvé; pendant plusieurs semaines l’on crut qu’il allait mourir; une température élevée à 105 le tenait dans les trances, et surtout l’inquiétude qui règnait alors dans la maison était la plus grande souffrance morale. J’ai cru lire dans les paroles de maman qu’elle préférait offrir sa vie pour conserver celle de son époux, pour le plus grand bien des enfants. Aurait-elle été exaucée dans son vœu, puisque, quelques années plus tard, elle rendait à Dieu sa belle âme?

Le bébé Oscar en fut exempt, si je ne me trompe, mais la petite Cécile fut la victime que le Seigneur exigeait de toute la famille. L’épreuve fut cruelle, mais elle put se supporter plus facilement que la disparition de papa. Non, papa fut exempt de la mort et reprit son travail dès qu’il le put.

Clarina ne fut pas plus heureuse; elle fut obligée de revenir au foyer et de donner à Dieu sa part de tribut qu’il demandait à chacun. Maria, se croyant hors de danger, eut les fièvres au couvent, dans la même année que nous.

Maman resta debout, ayant un soin minutieux pour chacun. Quelle besogne dure et pénible pour cette mère, obligée qu’elle était de soigner tant de malades à la fois! Dieu la rendit forte et c’est sa belle résignation qui planait dans toute la maison et nous donnait des forces dans une telle épreuve.

Cette maladie n’est pas à proprement parler une véritable souffrance physique, tant qu’il n’y a pas de complication. Cependant, elle amène une souffrance morale qui épuise le patient; toutes les facultés s’affaiblissent avec le corps et l’imagination se promène ici et là, amenant des craintes de toutes sortes qui fatiguent et épuisent. Les rêves s’en suivent, le somnambulisme se déclare chez plusieurs. Permettez-moi de rappeler ici ma folie d’alors---j’en ai bien d’autres, mais passons---J’étais debout dans l’océan entre les eaux suspendues à mes côtés et qui se précipitaient tout à coup sur moi avec fureur; c’est alors que je me levais de mon lit et criais comme un déchaîné; il fallait qu’on vienne à mon secours pour me réveiller et me convaincre que j’étais à la maison.

Baptiste, si je me rappelle, avait aussi sa torture morale : on le précipitait dans une série de dévidoirs, qui engrenaient les uns dans les autres, et mon Baptiste allait sortir à l’autre bout en suivant tous les détours des dévidoirs. Il fallait, lui aussi, le réveiller à temps pour qu’il ne se défît pas le corps dans son lit.

Quand je fus un peu mieux, me levant et commençant à manger, il fallait que je fisse ma digestion, et content de me trouver si bien, je faisais des exercices de corps, et le petit frère Wilfrid se mettait à rire à me voir évoluer ainsi et finalement il se mettait à pleurer en se tenant le côté. Lui, c’était une « crampe » qui le torturait quand il avait le goût de rire un peu. Je devais donc aller me cacher pour faire ma digestion.

Jusque là, je fus toujours sanguin et possédant une chevelure très fournie : les fièvres m’enlevèrent « mes couleurs », me laissèrent anémique et emportèrent aussi beaucoup de ma crinière. J’aimerais à rappeler ici les suites de chacun dans cette maladie, mais je ne suis pas assez sûr de la vérité…..

Outre les fièvres typhoïdes, il y eut de petites fièvres chez les enfants en bas âge;

souvent des indispositions minimes; mais aucune maladie générale ne vint s’abattre sur nous dans l’avenir. Je me rappelle qu’un soir plusieurs furent empoisonnés de je ne sais quoi, les uns restituant leur repas, les autres traînant un gros mal de tête; dans cet empoisonnement, papa se sentit malade à son tour et dans la nuit, il alla défaillir près du sofa des petits garçons. Maman s’en aperçut, et, avec l’aide des plus grands, le remit normal. Le lendemain, je crois que tout était fini. D’après le médecin, la cause se trouverait seulement dans la nourriture; quelque chose aurait été échaudé qui aurait produit la débâcle chez quelques-uns.

Je me rappelle aussi que papa se donna un coup de hache dans la main et il en souffrit beaucoup. Une autre fois, il se fit râper le bout des doigts dans une poulie et il dut prendre encore quelques jours avant de pouvoir travailler.

Mais somme toute, nous pouvons remercier grandement la Providence de nous avoir éprouvés de cette manière et de ne pas nous avoir abandonnés une seule fois dans ces épreuves, qui nous rapprochaient d’elle et nous rendaient meilleurs.

Quand le Seigneur entre dans un foyer ou dans un cœur, Il y entre avec sa croix.

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LES QUATRE SAISONS

Printemps

Petits enfants, voici le printemps de l’amour :

Laissez s’ouvrir au temps vos cœurs pleins de jeunesse;

La vie est à votre âge une coupe d’ivresse.

Profitez de la vie, elle n’aura qu’un jour.

Été

Jeunes gens, c’est l’été et ses heures moroses;

Laissez vos mains s’unir et bien vite aimez-vous;

Peut-être que demain vos regards, vos yeux si doux

O tristesse! pourront pâlir comme des roses.

Automne

Père et mère, c’est l’automne et ses frimas;

Laissez rêver encore votre âme inassouvie;

Vous êtes tous les deux au déclin de la vie,

Et vos espoirs passés ne vous reviendront pas.

Hiver

Vieux et vieille, voici l’hiver, fermez vos portes,

Laissez monter en Haut l’amour, car désormais

Vos cœurs sont des flambeaux brûlant à jamais

Pour les biens célestes, pour les biens de toutes sortes

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MA TENDRE MÈRE

Je l’ai bien pleurée, hélas, ma pauvre mère.

Que la mort m’enlevait à l’âge de vingt ans ;

Mais je revois toujours son image si chère

Dans mes rêves touchants.

Ah, qu’elle avait grand air dans ses simples toilettes!

Sa démarche était souple et son port élégant;

On aurait dit, à voir sa courte silhouette,

Une reine vraiment.

Je revois ses yeux doux où luisait sa belle âme

Et son front que la vie avait un peu ridé,

Je revois son sourire où palpitait la flamme

De la divine charité.

Elle était secourable à toutes les misères :

Tous les amis savaient la route de chez nous;

Douce, humble, vertueuse et si noble, ma mère

Possédait l’estime de tous.

Ah! combien elle me manque trop souvent, sa tendresse,

J’ai besoin de son cœur, j’ai besoin de sa main

Et je marche sans guide, au gré de la tristesse

Trop seul sur le chemin.

Quand dans votre beau ciel, notre unique patrie,

J’irai vous contempler, mon Seigneur et mon Roi,

Près de ma sainte mère, oh! je vous en supplie,

Une place réservez-moi.

Regardez, tendre mère, une famille chère,

Qui vous supplie, toujours vous prie de la bénir;

Jamais nous ne pourrons oublier notre mère.

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UNE VENGEANCE

Il était une fois un pauvre mendiant, dont l’histoire était pour tous un mystère, et qui venait s’asseoir tous les jours à la porte de l’église pour recevoir son obole du curé de la paroisse. Le bon curé aimait à revoir chaque matin la figure du malheureux et ne manquait pas l’occasion de l’attirer à l’église; mais le vieillard, pendant de très longues années, ne voulut jamais entrer dans l’église, se considérant trop grand pécheur.

Un jour, le mendiant ne parut pas à sa place habituelle, ce qui intrigua le curé. On vint lui annoncer le lendemain que le mendiant était gravement malade dans une des maisons de sa ville paroissiale. Le curé aussitôt prit ses bottes de sept lieues et alla consoler son vieil ami du matin….

Quel spectacle déchirant : là sur un grabat est étendue une loque humaine. La maladie sénile a marqué son front d’un stigmate affreux, la mort a déjà posé un doigt sur ce front blême et ridé. Mais l’intelligence, ce rayon de l’âme, qui bien souvent ne disparaît qu’avec elle, a conservé une parfaite lucidité. Raison de plus, le vieillard souffre deux fois la mort, avant que de perdre la vie. En tout cas, heureux hasard, car le moribond peut parler au prêtre :

--« Ah, bonjour, Monsieur l’abbé, vous êtes bien bon de vous souvenir d’un pauvre vieux comme moi. Hélas, je vais bientôt mourir et il n’y a plus de pardon pour moi.

--« Mon cher vieillard, je suis content de vous trouver en vie; je suis devenu si inquiet depuis votre disparition…..

-----« Ah, Monsieur le curé, si vous saviez mon histoire, vous ne seriez pas ici…

--« J’y serais encore davantage….

--« Non, vous me maudiriez pour toujours…

-----« Vous parlez de maudire à un prêtre, vous? Non, jamais, je viens à vous pour vous apporter le pardon et la grâce de Dieu.

--« Vous me maudiriez…..

--« Racontez-moi cette histoire, elle vous soulagera par le fait même, et nous verrons.

--« Fils d’un vigneron, je servais deux bons maîtres, qui m’adoraient, tant ils étaient bons et généreux. Je les ai trahis tous les deux avec leurs familles et, je les ai dénoncés, je les ai suivis à l’échafaud en me faisant leur bourreau, et pour prix de ma félonie, on m’a donné leurs biens que j’ai dissipés par la débauche. Dieu m’a puni si justement et je fus obligé de mendier mon pain pour vivre le reste de mes jours. C’étaient deux bons maîtres, voyez leurs portraits sous cette toile…..

--« Mon père! ma mère! s’exclame le prêtre.

--« Ah! voilà ma punition, vengez-vous….

--« …Non. Un prêtre ne se venge pas….reprit le prêtre après un effort surhumain pour ne pas frapper le meurtrier de ses parents. Ou plutôt je me venge, voici : Je vous pardonne au nom de la Sainte Trinité.

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L’ENFANT TERRIBLE

« Résumé extrait de l’histoire de l’Avenir par N. St-Amour »

Il serait bon, je crois, de rappeler aux enfants l’histoire abracadabrante de cet Enfant Terrible, qui courait encore sur les lèvres des vieux, quand j’étais tout petit. D’autant plus que la dernière scène où se déroulaient les principaux faits de cet homme politique fut L’Avenir, qui était du Township de Grantham. Ce politique se rendait aussi très souvent à Drummondville pour y prêcher sa doctrine fausse et dangereuse.

Dans le cimetière de L’Avenir reposent ses restes, les restes d’un homme qui a connu tous les triomphes de la popularité, les enivrements et les amertumes de la défaite; un homme qui était une curieuse alliance de force et de faiblesse, d’énergie et de souplesse; un publiciste distingué, un pamphlétaire plein de verve et d’entrain, un dissert pouvant discourir sur tous les sujets, bien qu’il n’eût que fort peu d’instruction, un tribun populaire dont le langage, plein de clarté et de vigueur, souvent imagé, toujours compris des foules, soulevait l’enthousiasme; un politique honoré, aimé passionnément des siens et loyalement honni de ses adversaires.

Un homme étrange dans ses idées et ses actes, ayant parcouru une étrange carrière, une vraie personnalité, de celles qui font école ou personnifient en elles un courant de principes.

Cet homme étrange c’est Jean-Baptiste-Éric Dorion, surnommé par le grand journaliste Jos. Cauchon, « L’Enfant Terrible ».

Il naquit à Ste Anne de la Pérade en 1826. Son père ne put lui donner une instruction complète au collège à cause de ses revers de fortune. Le jeune Dorion se compléta lui-même, avide de science et d’histoire, mais ce fut son malheur. C’est à ce défaut d’instruction qu’on doit aussi attribuer les écarts qu’il a commis dans sa vie politique, ainsi qu’il l’a lui-même avoué quelques jours avant de mourir.

A 17 ans, il était dans le commerce aux Trois-Rivières, tout en rédigeant le journal « Gros-Jean-l’Escogriffe ». Il fut plus tard rédacteur de l’Avenir et du Défricheur. Pour connaître immédiatement jusqu’où il nageait dans l’erreur, voici un programme publié par son journal l’Avenir :

1- Éducation aussi répandue que possible;

2- Libre circulation des journaux;

3- Décentralisation du pouvoir;

4- Conseil législatif électif;

5- Suffrage universel;

6- Éligibilité dépendante de la confiance du peuple;

7- Sans tenure seigneuriale;

8- Abolition des réserves du clergé;

9- Sans pension par l’État;

10- Vote au scrutin;

11- Réforme de la judicature;

12- Municipalité réformée;

13- Magistrature élective;

Ajoutons encore :

14- Abolition de la dîme;

15- Annexion aux Etats-Unis;

16- Libre échange;

17- Élection de tout fonctionnaire important.

# Il entreprit en 1853 et mena à bonne fin la construction de la chapelle et du presbytère de l’Avenir, et tint magasin dans la maison qu’occupe le bedeau depuis quelques années. Dans sa vie privée, il se faisait adorer des siens en et rendit de grands services à ses amis par sa charité et son dévouement.

Mais comme membre du parlement, il devenait tout autre. Il fonda en 1856 une société intitulée : « l’Institut des Artisans du Comté de Drummond », qui existe encore aujourd’hui, pour étudier les questions politiques, économiques, sociales et scolaires. En public, il était ardent, sec, intransigeant, par ses paroles et par ses écrits, dans ses actes parlementaires; autant il était doux, affable, et souple dans ses relations sociales.

Il mourut presque subitement à l’Avenir en 1866. Le rév. Gouin lui donna l’Extrême-Onction dans les dernières minutes de sa vie, à peine s’il avait sa connaissance. Sa petite fille avait prédit, le matin, à plusieurs reprises, qu’il devait mourir le même jour; ce qui arriva. (Il avait 40 ans).

Il avait reconnu et confessé ses erreurs avant sa mort. Il fut un chef, il fit école et devenait le plus dangereux avec ses idées radicalistes et libéralistes. Il n’en faut pas beaucoup de cette trempe pour bouleverser tout un peuple et briser sa mentalité chrétienne. Que Dieu ait son âme!

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CARLOS ET BÉBÉ

Il était une fois…..un homme puis une femme, qui vivaient heureux dans une ville. La Providence leur donna un gros bébé rose qui vint compléter leur bonheur au foyer. La maman, cependant, devint exigeante et capricieuse et se mit à courir toutes les réunions mondaines. Dieu voulut l’éprouver.

Un jour qu’elle avait confié le bébé à une servante, .pendant qu’elle se trottait sur les rues, une mendiante se présenta à la servante et lui demanda à manger. La servante refusa radicalement et fut même grossière pour cette mendiante. Elle partait pour faire une marche avec son cavalier, laissant suivre derrière elle une petite voiture, dans laquelle elle avait couché le bébé.

La mendiante, en furie, lui montra le poing et promit de se venger. Ce ne fut pas long : pendant que le cavalier paraissait le plus intéressant avec sa belle, voilà que la gueuse s’approcha lentement de la petite voiture abandonnée, prit le bébé endormi et se sauva. Quand la servante revint à elle et voulut faire suivre de nouveau la voiture de l’enfant, elle voulut regarder si bébé dormait, et s’aperçut que le nid était complètement vide. Elle se mit à courir autour d’elle, toute alarmée, ses cris attirèrent les passants et bientôt l’alarme se répandit dans toute la petite ville. La police se mit à la recherche de l’enfant volé. Toutes peines furent inutiles.

Quand la maman revint le soir avec son mari, ils apprirent la triste nouvelle; la mère défaillit plusieurs fois, le père était attristé à mourir debout; la servante devenait folle de douleurs. On chercha partout, on fouilla les maisons, les granges, et pas de bébé. Pendant tout ce brouhaha, Carlos, le chien fidèle de la maison, suivait les va-et-vient de ses maîtres et sentait bien qu’il y avait quelque chose d’anormal.

Carlos, voyant la maman embrasser les petits habits de son bébé, mit ses pattes d’avant sur elle et flaira lui aussi ces habits qu’il connaissait fort bien, pour avoir caressé plusieurs fois le bébé. Il partit en flairant les traces de la petite voiture, sortit de la ville et se rendit toujours en flairant, dans un champ éloigné du chemin, où se dérobait une petite grange, dans les arbres touffus. Carlos flaira longtemps les alentours, les portes, les fenêtres, et, voyant une petite porte ouverte, il y entra et aperçut bébé dans les bras de la vieille mendiante. Celle-ci ne vit pas aussitôt le chien, qui se tenait près d’elle, menaçant de ses dents, et bébé faisait déjà des caresses à son ami Carlos. La vieille, en apercevant le chien, prit un bâton et le fit sortir dehors. Carlos reprit son chemin et alla retrouver ses maîtres.

Au foyer, la douleur était de plus en plus vive. On accusait la servante d’avoir manqué à son devoir de gardienne; on se figurait bébé martyrisé ou déjà mort. La mère, qui reconnaissait ses torts, en abandonnant son enfant, à une étrangère, lorsque son devoir de mère l’appelait au foyer, la mère, le cœur transpercé d’un glaive si cruel, voyait son bébé enlevé, faute de surveillance et par sa faute. Elle se tordait de douleurs, lorsque son Carlos vint se dresser sur elle en hurlant et en voulant lui dire dans son langage que le bébé était retrouvé.

Après mille détours du chien, qui appelait son maître en dehors, le père se décida à suivre son chien, qui avait du mystère dans sa démarche. Tous deux couraient à travers les champs, le chien devançant et revenant toujours à son maître pour le faire suivre jusqu’au bout. Quand ils furent rendus à la grange, cachée dans les arbres touffus, ils virent de nouveau la vieille, qui avait déshabillé bébé de ses habits ordinaires et l’avait couvert de guenilles repoussantes; probablement que la vieille voulait aller vendre ces petits habits, ou aller les porter à la mère qui se mourait déjà.

En deux tours de mains, la vieille était dans les poignets d’acier du père en courroux, et prenait bébé dans ses bras. Carlos eut soin de la vieille, pendant que le père habillait son enfant, qui criait de joie et demandait à manger, avec des larmes qui brûlaient ses joues rosées. Quand la vieille voulait bouger, Carlos lui montrait les dents et elle s’écrasait. Tous les quatre revinrent au village : le père et bébé, le chien et la vieille, dont le bas de la jupe était dans la gueule de Carlos.

La joie fut tellement grande dans le foyer que la maman eut une syncope de cœur, tant il est vrai que les grandes joies produisent souvent les mêmes effets que les grandes douleurs.

Le procès se fit dans la maison. On reconnut la voleuse d’enfant, on vit l’imprudence de la servante; et, surtout ce qui sautait aux yeux, c’était la punition visible de cette mère, qui abandonnait son bébé à une étrangère, pendant qu’elle allait courir les vues animées ou les théâtres. Ce père désolé reçut, lui aussi, une forte leçon en s’étant laissé leurrer par son épouse, en ne lui rappelant pas que son devoir était de rester au foyer auprès du berceau. Tous pleuraient, moins la vieille, qui paraissait contente de produire tant de douleurs…..

….Que devint la vieille? Nous l’ignorons. Mais nous savons que la servante fut renvoyée, non pas en punition, mais parce que la mère comprit qu’elle n’avait pas besoin de servante, qu’elle devait et pouvait facilement remplir son rôle de mère et d’épouse. A partir de ce moment, jamais la maman n’abandonna son enfant, et plus tard ses enfants. Le mari devint heureux avec une épouse dévouée, avec une mère vigilante et aimante.

Regardez ce qui se passe autour de vous aujourd’hui, surtout dans les villes et trop souvent dans les campagnes  : les enfants restent seuls pendant que les mamans vont s’amuser là où elles ne doivent pas aller. Qu’il en faudrait beaucoup de ces voleuses d’enfants pour faire réfléchir ces malheureuses mères qui ne comprennent pas leurs devoirs. Et aussi que d’enfants ont brûlé dans des incendies parce qu’ils avaient été laissés seuls à la maison.

Oh! qu’elle est belle et admirable la mère qui garde le foyer, qui reste l’ange du foyer :

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LES DEUX PETITS DÉSOBÉISSANTS

--« Prenez vos rangs, vite, nous allons voir les deux petits malheureux…. ».

Ce ne fut pas long, le temps de le dire, le silence parfait régnait entre nous : nous allions voir les deux petits gars qui étaient mourants chez eux……..

C’était tout près de l’école : tous entrèrent avec le souffle court, les yeux tendus vers la chambre des malades, les oreilles attentives aux plaintes qui sortaient de ces débris humains. Ce fut triste à voir : deux petits garçons d’une douzaine d’années environ, peut-être plus, chacun dans son lit, chacun aussi enroulé dans des bandelettes pour arracher à l’air les plaies les plus vivantes. Leur figure était difformée par les déchirures sans nombres, leurs yeux étaient crevés, du moins chez l’un des deux; on ne voyait que du rouge et du blanc, de la « matière » verdâtre autour des plaies. Et ces malheureux enfants appelaient sans cesse leur mère, se plaignant dans des douleurs indicibles. Ils étaient blessés à mort tous les deux.

Mais qu’ont-ils donc fait pour tant souffrir? Ils ont désobéi gravement à leurs parents, et voici comment. D’abord, ils ne furent pas punis pour une seule désobéissance, ils étaient continuellement à faire ce qu’ils ne devaient pas faire. Bons au commencement, ils se sont laissés entraîner par de mauvais garçons, ils ont répété leurs désobéissances, et quand la mesure fut pleine, Dieu les frappa pour qu’ils servissent d’exemple aux autres de leur âge.

Ils avaient volé de la poudre à fusil en grande quantité et étaient allés faire exploser cette poudre derrière le village, au lieu d’être à l’école comme leurs compagnons. Là, ils mirent la poudre dans un vase métallique, y mirent beaucoup de papier, et avec une allumette, ils firent éclater cet explosif, qui obéit sans plus tarder aux lois de la nature : les deux petits garçons volèrent à une assez« grande distance, tous deux défaillants et presque morts. La détonation attira l’attention et on alla à leur secours.

Je ne sais si tous les deux sont morts, ce qui est certain, c’est que l’un était aveugle et mortellement blessé et que l’autre était aussi passablement mutilé.

Cette histoire que j’ai vue de mes yeux ne demande pas de commentaires, elle donna par elle-même une forte leçon à ceux qui ne craignent pas de désobéir à leurs parents.

Désobéir à ses parents c’est s’attirer les malédictions du Ciel, parce que l’autorité de Dieu sur la terre est sacrée et personne ne doit s’en abstenir sans attirer sur lui la foudre divine.

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UNE CONVERSION

Un prédicateur nous raconta un jour cette touchante histoire.

C’était dans une jolie ville. Pâques approchait. Le missionnaire qui faisait le catéchisme à ses petits garçons exultait de joie, car ses bambins avaient répondu à merveille à toutes ses questions. Le mercredi des cendres, il leur avait donné à chacun un pécheur à convertir. Le bataillon, enthousiasmé à fond, avait donné comme un seul homme, et pendant toute la sainte quarantaine, avait fait le siège de la miséricorde divine. Communion quotidienne, messes entendues, privations, sacrifices, on n’avait rien épargné. Coûte que coûte, il fallait convertir un pécheur pour Pâques.

--« C’est magnifique, mes chers petits, mais il faut tenir jusqu’au bout.

--« Mon Père, ce n’est pas si magnifique que ça, je ne suis pas plus avancé qu’avant ».

On éclata de rire, car c’était le plus diable de la bande qui venait de parler, mais un des plus intelligents. Toujours mal habillé, les cheveux en désordre, le plus batailleur, en même temps le plus jeune, mais avec des yeux qui brillaient comme de la braise ardente.

--« As-tu fait ton possible?

--« Si j’ai fait mon possible, c’est pas à demander ça, je n’ai pas manqué une communion, pas une messe, je n’ai pas refusé un sacrifice, vous le savez bien. Puis rien ne vient : grand’père ne se convertit toujours pas. C’est décourageant à la fin.

-« Tiens bon, tu emporteras le morceau, c’est souvent à la dernière minute que Dieu donne sa grâce à ces endurcis. Tes prières et tes sacrifices sont plus forts que Dieu. Veux-tu déserter le combat au moment de la victoire? Tiens bon, mon petit….

--« Si c’est comme ça je me relancerai.

--« Bravo, crièrent les autres étonnés….

--« Grand’père est un digne vieillard, à la barbe de prophète, à l’âme sereine comme un lac des Laurentides. Il n’a pas mis le pied à l’église depuis dix à douze ans, à cause d’une dispute avec le curé. Il dit : « le curé tient son bout, moi je tiens le mien, je ne suis pas plus méchant pour tout ça ».

Pendant une semaine entière, le petit tournait autour de son grand’père, cherchant la place la plus sensible pour le toucher et le gagner. Le grand’père aimait passionnément son petit Pierrot, c’était sa vie, sa joie, son bonheur, ne lui refusant rien.

--« Pierrot, mon beau soleil, approche un peu : il faut penser à ton œuf de Pâques, car cette année, tu en auras un et je le paye. Nous sommes extrêmement pauvres, je le sais, et tu fais pitié avec ta misérable chemise sans manches; malgré tout, avant de partir pour l’autre monde, je veux te laisser un souvenir qui compte, à peine de mendier aux portes. Demande ce que tu voudras, mon beau petit soleil, mon Pierrot, ma joie et mon bonheur

--« C’est bien vrai, grand’père? Ce que je voudrais?

--« Et oui, mon petit soleil, dit le vieillard en essuyant une larme.

--« Attends, je vais réfléchir un peu…

--« Je t’aime mon Pierrot, je pourrais te regarder sans me rassasier, me mirer dans tes beaux yeux pendant des jours et des jours »….

Et le petit soleil à son grand’père dardait les rayons de ses yeux dans ceux de celui qu’il voulait convertir.

--« Grand’père, je choisis pour œuf de Pâques---vous direz oui----je vous amène avec moi faire vos Pâques…..

--« Hein! Qu’est-ce que tu me demandes-là? Est-ce de tes affaires? Y penses-tu?

--« Dites oui, vous ne pouvez pas refuser votre petit Pierrot, votre soleil….. »

Pierrot pleurait tout en fixant le regard de son grand’père, qui, lui promenait des regards farouches dans la maison, sans plus regarder son petit soleil. Il revoyait le curé se disputant avec lui et lui tenant tête, lorsqu’il savait avoir raison…. Et d’un autre côté, il venait de donner sa parole à son Pierrot; manquer à sa parole en une telle circonstance serait peut-être briser cette âme délicate d’enfant…..Il hésite,

--« Laisse-moi réfléchir……

--« Non, pas, grand’père, dites-moi oui; vous avez eu le temps de réfléchir, ça fait ben des années que vous êtes en réflexions…

--« Pierrot, mon soleil, tu me fais souffrir, je suis tout bouleversé; pourquoi me demander une telle affaire?

--« Moi aussi, vous me faites souffrir; dites oui, et nous ne souffrirons plus ni vous ni moi »…..

Le vieillard pleurait en sanglots, la grâce opérait dans son âme endurcie par l’orgueil et l’entêtement. Pierrot ne le lâchait pas, il se tenait crispé autour de son cou, en lissant sa grande barbe de Prophète.

--« Oui, mon petit Pierrot, entendu pour demain matin, j’irai faire mes Pâques et tu viendras avec moi. Tu diras au vicaire que je veux lui parler avant de communier. Mon Pierrot, que je t’aime, mon petit soleil, tu mets de la lumière dans ma vieillesse. Dis-moi, pourquoi m’as-tu demandé tout ça avec tant de ténacité?

--« Grand’père, j’ai communié tous les jours depuis les Cendres, j’ai entendu toutes les messes, j’ai fait des sacrifices, pour obtenir ta conversion, petit « pépére »…. Les prières des enfants sont plus fortes que le bon Dieu……

--« Pierrot, tu me donnes le bonheur…..Qui sait, sans toi, peut-être que je serais mort sans voir le prêtre et je n’aurais pas eu ma place dans le ciel.

--« Je mourrai après vous, et je serai sûr à cett’heure de vous retrouver dans le ciel ».

Le lendemain tous les petits amis de Pierrot virent le vieillard à barbe de prophète s’approcher de la sainte table en tenant par la main son petit soleil.

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VISION DU CIEL

Une âme volait dans l’espace vers les cieux, et laissait entendre ce cantique de la terre :

Tiens ma couronne,

Je te la donne,

Au ciel, n’est-ce pas,

Tu me la rendras…..

Aussitôt l’on vit s’entr’ouvrir les portes du ciel; un cortège céleste portait triomphalement la Reine du Ciel et de la Terre et ses joyeux cantiques d’actions de grâces remplissaient l’univers. Le cortège s’arrêta et l’on fit une couronne de poudre d’or à la Sainte Vierge Marie, pendant que les cœurs des anges voltigeaient en ronde au-dessus de sa tête, au sceptre étincelant de pierreries. La Vierge appela de tout petits anges blancs et roses et leur parla :

--« C’est mon jour le Samedi; c’est mon mois, le Mai des fleurs; tous ceux qui meurent dans mon jour et dans mon mois reçoivent sans plus tarder la couronne promise, la couronne éternelle. Allez, mes beaux petits anges blancs et roses, allez au-devant de cette âme qui survole les cieux, attendant la sentence de mon divin Fils; portez-la sur vos ailes blanches jusqu’à mes pieds. Mon Fils Jésus l’a déjà jugée et me la remet. Et toi, petite Cécile de la Terre, qui me demandes si souvent de revoir ta maman, dépose sur sa tête cette couronne, faite de tant de sacrifices, de tant de souffrances, de tant de labeur, de tant de vertus.

Et l’âme qui survolait les cieux fut portée sur les ailes blanches de cinq petits anges blancs et roses et fut déposée aux pieds de la Vierge toute pure, de la Reine du Ciel et de la Terre. La petite Cécile de la terre, ce petit ange du ciel aux rouleaux d’or, déposa sur la tête de sa maman de la terre la couronne promise. Tous les chœurs des anges et des archanges reprirent leurs chants d’allégresse, leurs cantiques d’actions de grâces et s’envolèrent de nouveau dans les airs, portant triomphalement leur Reine Marie. Suivait immédiatement le petit cortège des cinq petits anges blancs et roses qui portaient, eux, l’âme de leur mère de la terre et chantaient avec tous les chœurs des anges et des archanges.

Le Christ-Roi regarda le cortège céleste d’un œil tendre et doux, sourit à sa Mère et dit à l’âme déposée à ses pieds :

Tiens ta couronne

Je te la donne,

Le ciel maintenant

Pour ton dévouement.

Et l’âme tout à coup fut transformée dans une nuée de poudre blanche et se mêla aux anges et aux archanges et à tous les élus, sur son trône de gloire que ses petits de la terre lui avaient préparé avec le consentement de la Vierge Marie. Et tous les cinq continuèrent à voltiger au-dessus de cette nouvelle stalle céleste, remplie d’une bienheureuse, et mêlèrent leurs chants à tous les chœurs divins et chantèrent les cantiques éternels du Maître de l’Univers, du Christ-Roi.

Ma mère, maintenant que vous vivez dans le sein d’Abraham, dans la gloire des rayons divins, je vous dis à mon tour :

Tien ma couronne

Je te la donne,

Au ciel, n’est-ce pas

Tu me la rendras.

Ma voix est celle de tous vos enfants de la terre, de votre époux qui vous implore, de tous vos petits-neveux et nièces qui tendent leurs bras vers vous et vous supplient de tenir leurs couronnes et de les leur remettre un jour vous-même dans le ciel.

Ma mère ne retarda pas à demander et à être exaucée : Sept ans plus tard en 1918, quatre fleurons s’ajoutaient à sa couronne et de nouveaux petits anges prenaient place auprès d’elle : ce fut d’abord la petite Jeanne à Maria, la petite-Rose-Alma à Anastasie et son petit Bruno, ce fut aussi le petit Clément de Clairina. Plus tard d’autres répondirent à l’appel réitéré du ciel : Léo, Gérard et le petit ange de mon frère Wilfrid. Aujourd’hui, les familles sont toutes représentées auprès de la grand’mère, et ces anges blancs et roses tiennent nos couronnes pour les distribuer un jour à leurs chers de la terre.

Imitons les vertus de maman et invoquons souvent ces anges blancs et roses.

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GRAND’MÈRE GENDRON

De tous mes grand’parents, le souvenir le plus vivace que je conserve est celui de grand’mère Gendron. Les autres sont disparus trop tôt à mes yeux, bien que je les conserve aussi affectueusement que tous les autres dans mes souvenirs de cœur.

Grand’mère Gendron était déjà vieille quand j’eus le bonheur et le plaisir de la connaître; dès le premier regard qui m’embrassa, je l’aimai, tant son sourire était franc, tant son œil étincelant renfermait d’amour et de bonté. Petite de stature, déjà courbée par les ans, la figure tapissée de rides, et les mains tremblantes, elle ne pouvait plus facilement jouer avec les broches de son tricot, elle n’enfilait plus l’aiguille de ses doigts usés, elle n’allait plus au champ sous le soleil brûlant de l’été pour faner le foin, elle ne tissait plus au métier, la roue de rouet avait cessé son ronronnement. Mais elle n’avait pas cessé d’aimer, son cœur avait plus de vie encore qu’autrefois; elle n’avait pas cessé de rouler dans ses doigts les graines de son chapelet aux gros Ave, ses lèvres alimentées par la richesse de son cœur balbutiaient, oscillaient, priaient.

Grand’mère Gendron par son cœur et son chapelet était encore plus utile à tous les siens que pendant sa vie : ses prières attiraient ici-bas la rosée céleste, la charité divine dans les cœurs, l’amour du travail dans les volontés, la lumière divine dans les esprits. Elle priait, elle priait toujours.

Dans le berceau canadien, jadis, elle a déposé plus que de l’amour, elle y a mis des devoirs de fierté et d’honneur dont devaient vivre tous ses descendants, et tous ses parents. Cette race qu’elle créa dans la douleur et le sacrifice se doit à l’imiter. Si intense et tourmentée que fût sa vie, elle ne se détourna jamais de son vrai rôle, et elle donna à la terre neuve qu’elle aimait comme on aime les lieux où l’on a souffert et lutté, elle lui donna à cette terre le plus précieux de son âme : des fils et des filles pour la servir, la comprendre et l’aimer.

O illustres aïeules, vous qui avez si bien défendu les berceaux rustiques où dormaient vos suprêmes amours, vous fûtes si souvent des héroïnes dont l’histoire ne dit pas les noms, parce qu’alors c’était tout simple d’être vaillante jusqu’au sublime. Vos filles ont recueilli vos vertus, et à leur tour elles portèrent noblement la responsabilité très lourde de continuer la race, et tout atteste qu’elles ont rempli admirablement leur rôle créateur et éducateur.

Et la race a passé à travers les ans sans cesser de grandir, de se multiplier, de s’affirmer, parce que tout petits sur les genoux de leur mère, les fils avaient appris en leur langue, l’histoire de la colonie naissante et vaillante, qui jeta les premières semences sur les côtes laurentiennes.

Et les femmes de notre génération se rendent-elles compte de cette responsabilité de leur rôle transmis par les aïeules? La trahison viendra quand elles cesseront d’enseigner à bébé la langue qui doit, tout naturellement, traduire ses premières pensées et ses naïfs désirs; la trahison viendra quand elles mettront auprès des berceaux des étrangères, qui prendront le premier parfum de la petite âme qui s’ouvre à la vie et à l’amour; la trahison viendra quand elles donneront à l’intelligence de l’enfant un langage qui ne répondra pas à l’instinct que plus d’un siècle de fidélité et d’amour lui a naturellement légué et que la conscience d’une mère ne peut tout à coup lui ravir.

Dormez en paix, grand’mère, sous les croix de nos pieux cimetières; la race que vous avez créée se souvient, et ne trahira pas. Dormez en paix dans le drap de lin que vous avez tissé; vos filles, vos arrières-petites-filles et toutes vos descendantes sont là pour continuer les traditions si généreusement léguées par vous.

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MON PREMIER VOYAGE

à Ste-Anne de Beaupré

J’avais onze ans. Monsieur le curé Milot venait d’annoncer un beau pèlerinage pour Ste-Anne de Beaupré. Voilà qu’il me prit envie d’aller, moi aussi, à ce pèlerinage, et je n’avais pas d’argent, et je ne pourrais pas facilement avoir la permission d’aller si loin en chars et en bateau. N’écoutant que mon grand désir, je me dirigeai chez le bon curé et je lui demandai de m’emmener avec lui. Il me dit qu’il me paierait la moitié du voyage.

La moitié de mon travail était déjà fait. Mais je n’avais pas assez d’argent dans ma bourse pour payer le reste tout seul. Finalement le curé paya tout, et j’eus pour compagnon de voyage mon ami Jules Brien, encore plus jeune que moi. Madame Brien et Madame Comeau, l’organiste, nous amenèrent dans leur cabine à deux lits, l’un petit, où nous couchions tous les deux, et l’autre plus grand; pour les deux dames. J’eus la permission de mes parents et me voilà en pèlerinage……

La foule immense des pèlerins et des curieux qui se trouvaient à la gare, l’excitation ou la gravité des uns et des autres étaient suffisants pour me faire battre le cœur comme un battant de tambour. C’était mon premier voyage, pensez-y donc, et quel voyage, aller jusqu’à Sainte Anne de Beaupré. C’était si loin d’après ma carte de géographie, et ma mère m’avait donné un tas de recommandations aux prières et toutes sortes de conseils, que ma tête n’en pouvait plus et j’étais déjà certain de tout oublier avant de me rendre près de la bonne Sainte Anne.

Les chars arrivent, je me presse sur les deux dames en tenant mon ami par la main pour ne pas me perdre, et nous nous « faufilons » dans la foule à bord des chars. Quand le train est en marche, pendant quelques minutes, ce fut un mélange d’hommes et de femmes qui cherchaient de bonnes places, et qui se promenaient avec de grosses valises aux mains. Enfin tout le monde fut placé. A Drummondville plusieurs s’unissent à nous, à St-Cyrille quelques-uns encore, deux ou trois aux autres stations, et le char est bien plein. Les uns chantent des cantiques, les autres récitent le chapelet en groupe, d’autres sont entrés en eux-même et se croient déjà avec la bonne Sainte Anne.

En somme, tout paraissait aller bien, bien que je ne fusse pas assez observateur à cet âge-là. Et les stations reculaient derrière nous à tour de rôle : Carmel, Blake, Mitchel, Ste-Perpétue, St-Léonard, Ste-Monique et Nicolet. Là les chars nous tournèrent du côté de……pourtant non, je me trompe; rendus à Saint-Léonard, les chars continuent à St-Wenceslas jusqu’à Aston Jonction, où nous tournons sur le Petit Trunck par St-Célestin, St-Grégoire, et Ste-Angèle de Laval (Doucet’Landing). et nous voilà tous rendus près du grand fleuve Saint-Laurent. Oh! comme il y en avait de l’eau dans cette grande rivière canadienne! Ça paraît si petit dans nos livres d’école. Là, il fallut attendre les traversiers qui nous conduisirent aux Trois-Rivières.

Nous sommes déjà tous sur le quai trifluvien, entrant dans les grands bateaux le Trois-Rivières et le Sainte-Croix. Les deux bateaux étaient remplis tellement que le capitaine eut une crainte…. Mais ce ne fut rien, puisqu’il avait ordre de nous conduire tous à Sainte-Anne de Beaupré.

Et là, appuyés sur la rampe du pont, Jules et moi nous regardions les côtes qui marchaient de chaque côté, et le bateau paraissait arrêté sur l’eau. Illusion d’optique que je m’expliquai dans la suite. Tous les beaux villages à maisonnettes blanches et les clochers pointus défilèrent tour à tour, et nous voguions dans les flots bleus du majestueux Saint-Laurent. Quel était l’état de joie et de bonheur de mon âme pendant ces premières heures, emporté sur les ondes laurentiennes? Je ne puis en dire toute l’intensité.

Quand nous passâmes à Québec et à Lévis, c’était la nuit et la ville de Québec nous apparut toute en feu dans les épaisses ténèbres de la nuit. La pluie assombrissait quelque peu la vivacité des lumières électriques, qui dansaient dans l’eau tout le long des quais. C’était féerique. Évidemment jamais je n’avais vu d’aussi belles choses sur la terre.

Je commis avec mon ami une imprudence qui aurait pu nous coûter la vie. Jules réussit une bonne fois à se dérober des yeux de sa mère et nous allâmes tous les deux visiter tout ce qu’il y avait dans le bateau, depuis les fonds de cale jusque dans les cabines ou cabinets privés des capitaines. Tout ce voyage rapide nous intéressa fortement, non au point de vue historique, mais par pure curiosité.

Or, voilà que, voulant nous rendre plus vite à notre cabine, à cause de la pluie qui nous trempait, nous décidons de passer par-dessus une rampe de galerie, de longer les séries de guichets des cabines, sur un étroit passage en tôle glissante. Quelle imprudence, en glissant nous tombions à l’eau pour y rester……toujours évidemment. En passant vis-à-vis de la cabine de Mme Brien, celle-ci nous reconnut et nous lâcha un cri d’alarme qui faillit nous faire tomber tous les deux à l’eau. Jules entra par la petite fenêtre et moi je fis le tour me trouvant trop gros pour passer par le même guichet. La leçon reçue fut supérieure et bonne, car nous commencions à réaliser le danger que nous avions couru.

C’était la nuit, il fallait se mettre au lit. Le sommeil fut réparateur des fatigues inutiles que nous nous étions données dans notre course à travers le bateau. Le lendemain, une cloche intérieure mit tous les pèlerins sur pieds. La toilette faite, tous se dirigèrent vers le monastère de la bonne sainte Anne. Il aurait fallu deux paires d’yeux pour tout voir à la fois ce qui se présentait à notre vue.

Monsieur le vicaire Lafond vint au devant de moi pour m’inviter à aller servir sa messe. Je communiai dans le sanctuaire de la thaumaturge, et je me rappelai tout ce que maman m’avait demandé avant de partir. Je priai avec foi et amour. Ce voyage fut sans doute une richesse spirituelle pour moi et tous les miens, car à cet âge, on est si bien vu du Bon Dieu, les prières des petits enfants sont si puissantes auprès de Jésus, que l’on prie par l’intermédiaire de la Vierge Bénie ou de la bonne sainte Anne. La joie intérieure augmentait au fur et à mesure que je voyais de nouvelles choses qui venaient frapper mon imagination d’enfant.

Tout l’avant-midi se passa à la basilique, au bateau et dans les magasins de curiosités. Qu’il m’en aurait fallu des sous pour acheter tout ce qui me tenta. J’achetai sans doute quelques souvenirs proportionnés à ma bourse. L’après-midi nous rendit témoins d’une marche solennelle à travers le grand parterre, où des cantiques retentissaient dans les airs avec une force prodigieuse, car tous les hommes chantaient avec les femmes et les enfants. Un religieux, avec sa voix de crécelle et tonitruante dominait la foule à chaque fois qu’il voulait donner des ordres dans la marche. Presque tous portaient des cierges allumés, ce qui produisait une impression profonde, tout nous semblait une véritable mer de perles qui montaient aux cieux en supplications.

Un sermon magnifique fut donnée à la foule au retour dans le sanctuaire, et tout se termina par un salut solennel au Très Saint Sacrement.

J’eus le bonheur de voir un boiteux, guéri dans un pèlerinage précédent, et le reconnaissant jeune homme avait promis à la bonne sainte Anne de se montrer plusieurs fois à la foule pour redire les bienfaits de sa grande bienfaitrice.

Le retour s’exécuta avec autant de joie, sinon plus. On fit halte à Québec au retour, les pèlerins eurent une heure pour visiter les principaux quartiers de la ville. Et nous revînmes par le même chemin exactement.

J’eus le plaisir et le bonheur de refaire ce voyage plus tard, et avec mon père, et j’avais bien hâte de revoir ces lieux qui m’avaient si profondément impressionné la première fois. J’y retournai encore quelques fois dans la suite, en chars seulement, et une fois tout récemment en automobile, avec la gracieuseté de la famille Forest de Longueuil.

Quand nous revenons de Sainte-Anne de Beaupré, après avoir passé quelques heures dans une atmosphère embaumée des doux parfums de la bonne Sainte Anne, évidemment nous nous sentons l’âme en paix, et la joie qui nous enflamme rayonne sur notre avenir et nous apporte des jours encore meilleurs. Sainte Anne est notre grand’maman du ciel; or, nous connaissons les qualités des grand’mamans, profitons alors des avantages spirituels que nous avons dans notre grande protectrice du ciel; elle saura nous rendre d’immenses services pour notre bien et pour celui de tous ceux qui nous sont confiés.

Vive Ste Anne, elle est notre patronne puissante au ciel, elle exauce nos vœux……..

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